The Bridge, vous vous souvenez ? Ces magnifiques images du Queen Mary II régatant avec quatre maxi-trimarans sous le pont de Saint-Nazaire tandis qu’un Airbus A 380 survole la scène. La coupe du monde de basket 3x3 sur le parvis des Machines de l’île sur fond de jazz. Les 2,4 millions d’euros d’argent public dépensés pour accompagner le lancement de cette croisière St Nazaire-New-York « 100 % privée » durant laquelle le gratin des entrepreneurs de l’ouest devait rêver d’un monde meilleur tout en nouant contacts et contrats en toute discrétion. Cela vous revient ? A Mediacités, nous n’avions pas oublié. Et pour cause : ce curieux mélange entre subventions publiques et événement privé avait fait l’objet de notre première enquête lors du lancement de notre édition nantaise, le 13 septembre 2017.

Un peu moins d’an plus tard – et alors que ses organisateurs s’étaient déjà lancés dans l’organisation d’un nouvel événement - nous avons cherché à en tirer le bilan. Les retombées touristiques et économiques promises ont-elles été au rendez-vous ? Les hôteliers de Nantes et de Saint-Nazaire ont-ils fait le plein durant ces trois jours de festivités ? Les collectivités ayant voté les généreuses subventions sont-elles satisfaites de leur investissement ? Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les réponses à ces différentes questions n’ont pas été faciles à trouver.

https://www.mediacites.fr/nantes/enquete-nantes/2017/09/12/the-bridge-largent-public-mene-en-bateau/

Dans les collectivités, pas de bilan des retombées

Ainsi, quand on leur demande quel bilan ils tirent de The Bridge, les élus ne se pressent pas au portillon pour répondre. Si l’initiateur de la manifestation, Damien Grimont, avait promis aux partenaires publics qu’elle serait « un vecteur d’accélération économique », personne n’est aujourd’hui capable de mesurer, chiffres à l’appui, ses supposés bienfaits. « Nous n’avons pas fait d’études spécifiques sur The Bridge » admet ainsi Fabrice Roussel, vice-président de Nantes Métropole, chargé notamment du tourisme et des relations internationales. L’AURAN (Agence d’Urbanisme de la Région Nantaise) a communiqué des estimations basées sur le modèle de « Voyage à Nantes ». Avant l’opération, nous avions estimé les retombées économiques entre 1,2 et 1,6 millions d’euros, mais nous n’avons pas fait de bilan spécifique. C’est vrai, nous avons un vrai travail d’amélioration à mener. Nous devons vérifier davantage les retombées économiques. » Bah oui, pourquoi pas ? Quand on accorde plus d’un demi-million de subventions publiques à une association, il ne semble pas tout à fait illégitime de se demander à quoi l’argent a bien pu servir. Et s’il a réellement profité au territoire... Mais malgré la récurrence du discours sur le manque d’évaluation des politiques publiques, le pli semble toujours difficile à prendre.            

Info The Bridge 3

Et ce qui est valable à Nantes Métropole l’est également à l’échelle d’autres collectivités. Si le conseil régional n’avait contribué qu’à hauteur de 375 000 euros, « seulement », la perplexité est la même. Le vice-président chargé du tourisme, Franck Louvrier estime que The Bridge a permis de « surligner la puissance économique de la région ». Avant de tempérer : « il faut être honnête, c’est bon pour l’image, mais on ne peut pas parler de retombées touristiques. » Ce qui fait cher le coup de stabylo... D’ailleurs, l’été suivant la course (2018) a déçu les professionnels du secteur. Sur le littoral, ils ont estimé à 87 % (baromètre de conjoncture) que la fréquentation touristique avait été inférieure ou stable par rapport à 2017. Les seuls véritables gagnants sont les hôteliers et restaurateurs de la région nazairienne durant les 2 ou 3 jours autour du départ du bateau à Saint-Nazaire. A l’hôtel restaurant « Le Marina » de Pornichet, par exemple, on se souvient d’un week-end complet grâce « au beau temps et une opération très médiatisée ».              

A Nantes, grand flou sur les retombées

Selon l’office du tourisme de la ville de Saint-Nazaire, The Bridge figure parmi les raisons pour lesquelles l’été 2017 fut un bon millésime touristique, mais pas plus que la livraison du paquebot géant (le MSC Meraviglia en juin) qui a également été « un fort facteur d’attractivité ». A y regarder de plus près, il est vrai que la fréquentation touristique de l’été 2017 a bien été meilleure que 2016. Mais beaucoup moins bonne que l’excellente année 2015 durant laquelle aucun navire de croisière n’était parti de Saint Nazaire ! Comme quoi, le paquebot ne fait pas forcément le bonheur touristique ! Quant à Nantes, hormis les nuitées des 160 basketteurs, l’intérêt touristique reste à démontrer. D’ailleurs, le « Voyage à Nantes », la Société publique locale chargée du tourisme dans la métropole ne fait même pas apparaitre l’événement dans son bilan annuel 2017. C’est dire…

Annexe 3
Graphique extrait du bilan 2017 de l'Office du tourisme de Saint-Nazaire

Comment expliquer que les collectivités n’examinent pas plus attentivement le bilan d’un événement dans lequel elles ont pourtant injecté 2,4 millions d’euros ? « Il n’y a rien d’étonnant malheureusement, soupire Michel Baset, le président de la société française de l’évaluation, association ayant pour vocation de contribuer au développement de l’évaluation et de promouvoir son utilisation dans les organisations publiques et privées. Beaucoup de manifestations de ce type ne sont pas travaillées en amont par les élus. Ils ne cherchent pas à savoir ce que cela peut vraiment rapporter au territoire. Du coup, lors du bilan, officiellement, personne n’est déçu. On marche trop à l’affectif et pas assez à la recherche de retombées concrètes pour le territoire. »

A ce manque chronique d’évaluation des politiques publiques s’ajoute également l’absence de contrôle budgétaire de la part des collectivités locales. A l’instar de toute association qui demande le soutien des pouvoirs publics, The Bridge avait l’obligation légale de fournir les bilans financiers de l’opération. Des documents censés être publics. Mais lorsque Mediacités demande ces comptes au Conseil régional des Pays de la Loire, l’un des partenaires, celui-ci nous en refuse l’accès. Il nous a donc fallu faire appel à la CADA (Commission d’Accès aux Documents Administratifs) pour forcer la Région à nous les communiquer, au bout de six mois d’attente.

Aucun contrôle sur les comptes

Ce manque de coopération de la Région s’explique. Pourquoi ? Tout simplement parce que les collectivités locales n’ont exercé aucun contrôle sur le bilan financier de The Bridge. Les conventions signées entre l’association The Bridge et les collectivités exigeaient pourtant l’envoi de plusieurs rapports et documents. Or, ce que la Région a fini par présenter à Mediacités, n’est qu’un compte de résultat succinct, tout juste digne de l’association locale des boulistes.

Annexe 4

Du côté de Nantes Métropole, on joue la transparence en nous fournissant les documents reçus de l’association The Bridge. Mais gros vice de procédure : la convention liant la collectivité à l’association organisatrice de The Bridge prévoyait la transmission avant le 30 avril 2018 (et non le 20 avril 2017 comme écrit par erreur dans la convention, ndlr) de différents documents : les comptes annuels (bilan et compte de résultat), le rapport de gestion du conseil d’administration, la balance des comptes et les rémunérations de ses trois plus hauts cadres dirigeants bénévoles et salariés ainsi que leurs avantages en nature. Or, au 30 avril 2018, Nantes Métropole n’avait rien reçu, sans que personne ne le remarque ou ne s’en inquiète. Le 5 juin 2018, quand Mediacités demande à consulter ces documents, Nantes Métropole n’en dispose toujours pas. Ce n’est qu’un mois après, le 5 juillet, que l’association The Bridge consent enfin à répondre à ses obligations… Et encore : elle se contente alors d’envoyer des comptes provisoires.

Des manquements graves aux obligations d’une association recevant de l’argent public qui ne fâchent pas Fabrice Roussel « Etant donné les montants en jeu, nous avons laissé un temps supplémentaire à l’association pour rendre ses comptes ». Un délai supplémentaire jamais notifié par écrit à l’association… De son côté, le Président de The Bridge, Patrick Boissier, explique ce retard par une prolongation de l’exercice social de l’association afin de clôturer les comptes.

Une association qui cultive le flou...

Et finalement que nous apprennent ces documents comptables ? Pas grand-chose. L’association a pris soin de rester très vague dans les dénominations des postes comptables. Aucun détail n’est présenté. Ils confirment néanmoins les montants d’argent public octroyés aux prestataires de l’opération et dévoilés dans notre précédente enquête. Mais quand Mediacités demande des informations plus précises, le Président et le trésorier de The Bridge répondent par une fin de non-recevoir. Circulez y’a rien à voir ! Il s’agit pourtant d’un évènement financé à 33 % par les deniers du contribuable (2,4 M€ d’argent public sur 7,4 M€, hors location du Queen Mary II). Selon le dernier bilan que Mediacités a pu se procurer (au 30/06/2018), les disponibilités en banque de l’association s’élevaient à 207 963 euros et les dettes fournisseurs à 831 580 euros. Depuis, le conseil d’administration de l’association a voté sa dissolution.

S’il s’avère donc impossible d’obtenir une évaluation sérieuse des retombées de la manifestation du côté des collectivités, jetons un œil du côté des 165 entreprises embarquées sur le Queen Mary II pour rallier New-York. Après tout, les bienfaits économiques de The Bridge sont peut-être à rechercher dans les contrats signés durant et après la traversée. Mais là encore, difficile d’obtenir quelque chose de précis. Comme le souligne Dominique Luneau, le directeur de l’API , agence de presse spécialisée dans l’actualité économique et présent également sur le Queen Mary II, « les retombées, c’est de l’immatériel. Un territoire, ce sont des personnes. Pour créer une communauté, il faut des temps forts qui rassemblent, comme The Bridge. Au départ de Saint-Nazaire, nous avons ressenti collectivement de la fierté, comme un match gagné à la coupe du monde. Ce sont des images qui restent en toile de fond ». L’image… C’est bien ce que les entrepreneurs croisiéristes sont venus chercher avec The Bridge. « Pour nous, c’est un enjeu de notoriété. L’image de l’entreprise s’est bonifiée grâce à The Bridge. Nous n’avons pas fait de chiffrage sur la question mais on le ressent » explique Samuel Tual, le PDG du groupe d’intérim Actual.            

...et lance un nouvel évènement

Damien Grimont lui croit aux retombées économiques. « Les entreprises ont fait du business sur le bateau. Suite à The Bridge, il y a eu des fusions, des acquisitions de société. Je suis en train de rassembler les infos sur ces fruits. ». A ce jour, soit presque deux ans après l’opération, ce bilan n’est pas réalisé. Mais un proche de Damien Grimont et Yves Gillet (trésorier de The Bridge) nous donne néanmoins un exemple. « Outre le fait que ce séminaire transatlantique a enclenché des actions internes dans l’entreprise en matière d’enjeux sociétaux, nous avons aussi conclu un achat de société sur le bateau. Une dernière pierre d’achoppement a été réglée sur le Queen Mary II pour le rachat de la société Neovivo » raconte François Guérin, le PDG de Cetih basé à Machecoul. Séduit par le « dynamisme et les valeurs » de Damien Grimont, ce dernier promet d'ailleurs de le suivre sur toutes les mers du monde.

Ça tombe bien ! Cet « architecte d’évènement » comme il aime se présenter, a bien l’intention de surfer sur cette « fierté territoriale » née de The Bridge. Et comme un train, un bateau peut en cacher un autre… Dès avril 2018, soit neuf mois après que le Queen Mary II soit retourné faire des ronds dans l’eau, Damien Grimont accouchait de « The Arch 2021 ». De quoi s’agira-t-il ? D’un « événement maritime d'envergure européenne qui mêlera sport, art et histoire ». Cela vous rappelle quelque chose ? Principale différence avec The Bridge, cette manifestation-là ne célèbrera pas l’amitié franco-américaine, mais plutôt la construction européenne, faisant naviguer 100 projets écologiques innovants autour de l’Europe, entre Hambourg et Athènes, en passant par Nantes. Surtout, elle « fera la part belle à la transition énergétique autour du cargo du futur ». Du coup, oubliée l’incohérence de The Bridge de défendre la transition écologique pendant un séminaire organisé sur un bateau de croisière polluant. On le voit, le storytelling est déjà au point. Et cette fois encore, il s’appuie sur une association ad hoc chargée de chercher les 15 millions d’euros nécessaires au financement de ce beau rêve et… de la société événementielle de Damien Grimont.              

On prend les mêmes et on recommence ?

A la barre de l’association, on retrouve les mêmes membres d’équipage que pour The Bridge. Chacun a son poste pour séduire les entreprises, faire rentrer l’argent public et lancer l’opération médiatique. Prévu pour démarrer en 2021, The Arch se « co-construit » ainsi avec les chefs d’entreprise et les collectivités locales, selon Damien Grimont. Parmi ces dernières, on retrouve donc… « la Région des Pays de la Loire, le département de Loire-Atlantique, Nantes Métropole et la ville de St Nazaire ». Les politiques, eux, ne se sentent pas tous en mode « co-construction ». La mairie de St Nazaire nous fait savoir « qu’aucun travail actuellement n’est engagé avec la société Profil Grand Large ». Au Conseil Régional des Pays de la Loire, on a « pris connaissance du projet du projet, mais aucune action n'est lancée par la Région à ce jour ». De leur côté, Nantes Métropole et le département de Loire-Atlantique admettent qu’ils sont en discussion avec Damien Grimont avec des réunions régulières mais « qu’on ne peut pas parler de co-construction », ni encore d’argent. Le patron de Profil Grand Large reste donc le seul capitaine à bord.              

Et les chefs d’entreprise, sont-ils prêts à embarquer sur The Arch ? Les membres du fameux Club des 100 créé à l’occasion de The Bridge sont sur le pont. Ou de moins, ceux qui restent. En octobre 2017, trois mois après The Bridge, ils n’étaient plus que 80 lors de la réunion bilan de l’opération. Puis 60 le 13 avril 2018 pour la présentation de The Arch et seulement une trentaine le 27 novembre dernier à l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes (IEA), lui aussi engagé dans The Arch.            

Certains partenaires de The Bridge ont donc déserté. C’est le cas, par exemple, de Yoann Joubert, le PDG de Réalités, qui avait pourtant mis plus d’un million d’euros dans le précédent évènement. « The Bridge était pour nous l’occasion de faire du B to B sur des projets qui nous tenaient à cœur. Maintenant que les objectifs ont été remplis, je ne m’engagerai pas dans The Arch ». N’en déplaise à Damien Grimont, la plupart des 165 entreprises présentes sur le Queen Mary ne sont pas engagées aujourd’hui dans la préparation de The Arch. Elles viendront peut-être en fin de course lorsque le projet sera bien ficelé.

« Beaucoup attendent un produit final »

Pour réveiller un peu plus ce monde économique, Yves Gillet milite d'ailleurs pour le projet au sein de l’association DRO (Dirigeants Responsables de l’Ouest). Sur les 105 adhérents, une quinzaine planchent ainsi sur The Arch. « Pour beaucoup d’entreprise, la co-construction n’est pas une priorité » confirme néanmoins Laurent Métral, le patron de la banque CIC Ouest, autre gros partenaire des initiateurs de The Bridge. « Beaucoup attendent un produit final. Nous, je ne sais pas si nous en avons eu pour notre argent avec The Bridge, mais ça renforcé notre image de banque du monde de l’entreprise et acteur de l’économie ».

Deux starts-up nantaises rêvent, elles, d’être embarquées dans l'aventure : Neoline et Zéphyr & Borée. Toutes deux portent un projet de cargo à voile. Elles n’attendent plus que des financiers pour concrétiser leur rêve. L’équipe de The Arch 2021 pourraient être ceux-là…

Devant le refus du Conseil Régional des Pays de la Loire de transmettre à Mediacités les comptes de l’association The Bridge (des documents pourtant publics), nous avons dû faire appel à la CADA, la commission d’accès aux documents administratifs.

Le trésorier de The Bridge, Yves Gillet, par ailleurs PDG du groupe Keran à Nantes n’a pas souhaité répondre à nos questions. Quant à Patrick Boissier, le président de l’association, il n’a pas répondu à nos attentes d’éclaircissement des comptes de l’évènement considérant, sur le ton de la colère, que notre précédente enquête sur The Bridge n’était « pas objective, biaisée et sans intérêt ».

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).