Samedi, ce sera « Jour de fête » sur le MIN de Nantes. Le tout nouveau Marché d'intérêt national va exceptionnellement ouvrir ses portes au grand public « dans une ambiance conviviale, familiale et festive », annonce d’ores et déjà le programme officiel. Le plus important marché alimentaire de gros en France après Rungis a en effet été prié de quitter prématurément l'île de Nantes – où il était installé depuis tout juste cinquante ans – pour faire place au nouveau CHU, le projet controversé au cœur du mandat de la maire (PS) de Nantes, Johanna Rolland. Situé en bordure du périphérique, sur la commune de Rezé, le nouveau site couvre l’équivalent de « 27 terrains de football » avec un bâtiment principal « plus long que la tour Eiffel », vante Nantes Métropole. Son coût? 148 millions d’euros.

Un chiffre qui comprend bien évidemment l’équipement lui-même, mais aussi les indemnités que Nantes Métropole a dû verser pour que la centaine de grossistes en fruits, légumes, poissons, viandes, fleurs, etc, abandonnent, sans faire de vagues, leur implantation historique. Et pour cause : certaines d’entre elles y avaient réalisé des investissements qu'elles comptaient initialement amortir jusqu'en 2030, fin prévue de leur concession du domaine public. Un « surcoût de 15 millions d'euros », fustige ainsi l'opposition de droite et du centre dans la dernière livraison du magazine municipal, Nantes Passion. « Le coût initial du nouveau MIN est passé de 70 millions d'euros (M€) hors taxes en 2014 à 123 M€ en 2016, puis 130 M€ en 2018 (…) Alors que les finances des collectivités sont contraintes, est-ce là une démonstration de la bonne gestion de l'exécutif métropolitain ? », s'interroge la tribune.

« La droite voit les choses par le petit bout de la lorgnette, répond Johanna Rolland à Mediacités. Il est quand même incroyable de ne pas pouvoir saluer un projet qui est bon pour la société, se désespère la maire de Nantes. Dans une grande ville, il y a des investissements qu'on ne fait pas tous les cinq ans, mais tous les trente ans. Celui-ci en fait partie, comme l'était l'arrivée du TGV à Nantes ou la construction de la Cité des congrès. Aujourd'hui, nous lançons – je lance – ce nouveau grand investissement. »

Pascal Bolo assume avoir « mis le prix »

Pourtant peu suspecte de complaisance avec Johanna Rolland, la droite peut en fait revoir ses chiffres. Ils sont inférieurs à la réalité : renseignements pris auprès de Pascal Bolo, vice-président (PS) de Nantes métropole, chargé des finances et – entre autres nombreuses casquettes - président de la société d'économie mixte du MIN de Nantes (Seminn), les seules indemnités versées aux opérateurs oscillent plutôt « entre 15 et 17 millions » d'euros. Des indemnités qui, en soi, n'ont rien de choquant. Elles sont même un grand classique de la justice administrative, devant laquelle les locataires qui s'estiment mal dédommagés peuvent attaquer les collectivités locales qui les ont délogés du domaine public.                           

Or c’est justement pour éviter ce genre de problèmes que Pascal Bolo admet, sans détour, avoir « mis le prix » sur les indemnisations des « opérateurs » du MIN. Il avait d'ailleurs initialement alloué « entre 15 et 23 millions d'euros » aux avocats du cabinet Ernst & Young (E&Y) pour aller négocier avec eux. Le grand argentier de la métropole craignait par dessus tout de « reproduire l'échec » du MIN public de Lyon, relégué au rang de simple « marché de gros » privatisé, suite à son transfert sur la commune de Corbas. De soixante-quatorze grossistes il y a dix ans, il n'en compte aujourd'hui plus que vingt-deux... et les petits sont partis, comme le racontait Mediacités il y a un an.

Camion Berjac
Un camion Berjac, l'entreprise de Jean-Luc Cadio / Photo : Guillaume Frouin

Une habile façon d’éviter le « plantage » du MIN comme de longs et coûteux contentieux ? Sans doute. Un point néanmoins interroge. Sur cette enveloppe, une partie non négligeable a été versée à l’entreprise Berjac. Si le nom de ce supermarché pour restaurateurs ne vous dit rien, celui de son emblématique PDG – officiellement à la retraite depuis le 1er janvier dernier – vous sera peut-être plus familier : Jean-Luc Cadio. Pour les sportifs, il s’agit là du président du Nantes Basket Hermine (NBH), le club de basket-ball de la ville. Pour les chefs d'entreprise, l'homme est membre du bureau de la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) Nantes/Saint-Nazaire et dirige la CPME (ex-CGPME) de Loire-Atlantique, le syndicat patronal des petites et moyennes entreprises. Au sein du Marché d'intérêt national, il préside MIN Avenir, l'une des deux associations de grossistes qui a négocié avec Nantes Métropole les conditions du départ de l'autre côté du périphérique. Enfin, sur un plan politique, Jean-Luc Cadio est l'un des animateurs du « Nantes Labo 258 », le think tank mis en place par Johanna Rolland en vue de sa réélection à l'Hôtel de ville en 2020. Comme en 2014, où il faisait déjà partie de son comité de soutien.

Deux millions d’euros pour Berjac

Selon nos informations, sur les « 15 à 17 millions d'euros » d'indemnités finalement déboursés par Nantes Métropole, près de 2 millions d'euros ont ainsi été octroyés à sa seule entreprise. Assurément l'un des plus gros chèques signés par la collectivité, si ce n'est le plus gros. « Si vous divisez 15 millions d'euros par environ 100 opérateurs, mais que l'un d'eux prend déjà 2 millions, ça ne fait plus beaucoup pour les autres », s'offusque ainsi un habitué du MIN. « A ce que j'en sais, certains ont touché 500 euros, d'autres 1 000 euros, voire même rien du tout, pour peu que tous leurs biens aient été amortis. »   

Le « protocole d'accord » de Berjac – que Mediacités a pu consulter – prévoit précisément un peu plus de 1,4 million d'euros pour la seule valeur des « biens non transférables » de l'entreprise sur le nouveau MIN. Suivent 37 440 euros de « frais de déménagement », 26 213 euros de « frais de réinstallation » et 114 727 euros de « frais de démontage et de remontage » d'équipements transférables. Enfin, 336 804 euros ont été alloués à Berjac pour « couvrir les pertes d'exploitation générées pendant la période de déménagement des installations » et « les frais liés à la remise en activité des installations ».                   

 

« Forcé » d’aller à Rezé

Pour bien comprendre, un petit retour en arrière s’impose. Quand le projet de transfert du MIN arrive sur la table, dans le courant des années 2000, Jean-Luc Cadio est loin d’en être un grand fan. A Mediacités, il affirme même avoir été « forcé » d'y aller. « Moi je voulais être propriétaire de mes murs… J'avais d'ailleurs trouvé un terrain à Pont-Saint-Martin, les plans étaient faits, il n'y avait plus qu'à signer », relate-t-il. « Mais on m'a dit que, si je faisais ça, j'allais foutre le MIN en l'air. » Alors Jean-Luc Cadio est resté, mais il a tenu à « défendre [ses] intérêts ». Et pour ce faire, il va alors tenter renégocier la convention d’occupation qui le lie à la Seminn.

On peut le comprendre : une « étude juridique relative aux incidences d'une résiliation anticipée » de sa convention initiale d'occupation du domaine public n'était, il est vrai, pas très rassurante. « S'il est bien prévu une indemnisation de l'occupant en cas de retrait anticipé de l'autorisation (…), cette indemnité (…) ne couvre pas l'intégralité des préjudices que la jurisprudence récente (…) reconnaît comme indemnisables », le mettait alors en garde le cabinet d'avocats Fidal, dans un document « personnel et confidentiel » en date du 2 septembre 2011. En outre, ajoute ce texte, la convention d'occupation de Berjac – qui date de 1986 – n'est « pas d'une grande clarté » sur l'indemnisation des bâtiments de l'entreprise. Quant à celle de son « manque à gagner » – en clair, les bénéfices que Berjac aurait pu engranger s'il était resté jusqu'en 2030 sur l'île de Nantes – elle sera « très sensiblement » réduite s'il se réinstalle à Rezé.

Incertitudes juridiques

Bref, face à tant d'incertitudes juridiques et au risque de ne pas être indemnisé à la hauteur de ce qu’il espère, Jean-Luc Cadio va donc chercher à muscler cette convention un peu bancale. « Concernant notre extension en cours de finition, il avait été convenu que (…) vous m'apportiez les garanties nécessaires d'indemnisation en cas de futur déménagement », écrit-il donc au directeur de la Seminn, fin 2011. « Vous comprendrez bien que nous avons réalisé 1,5 million d'euros d'investissements (...) et nous ne pouvons pas garantir des investissements sans garantie de votre part en cas de délocalisation anticipée. » S'ensuivent, alors, quatre « souhaits » de garanties supplémentaires.

Contre toute attente, Antoine Crimé, alors directeur de la Seminn, ne va absolument pas s'opposer aux doléances de son locataire, bien au contraire. Dans l'avenant qu'il ajoute à la convention initiale de Berjac, il reprend, en copier-coller, les quatre exigences de Jean-Luc Cadio. C’est que le directeur de la Seminn de l'époque est en réalité un opposant notoire au déménagement... Selon un observateur, il pense ainsi, renchérissant les coûts, compliquer le transfert du MIN. Antoine Crimé sera finalement viré peu après : en mars 2012, un fort opportun « audit informel » demandé par le président de l'époque (PS) Alain Robert, remplacé depuis par Pascal Bolo – mettra en évidence des « irrégularités » financières dans sa gestion.                            

Int mag Berjac
Intérieur du magasin Berjac, sur le nouveau MIN de Nantes / Photo : Guillaume Frouin

Des grossistes hors du MIN

Jean-Luc Cadio, lui, va poursuivre sa route. Son nouvel « avenant n°4 » en poche, il va pouvoir négocier de façon plus confortable ses conditions de départ. Le transfert du MIN quant à lui gagne un nouveau supporter. D’autant plus important que ce dernier préside l’association MIN Avenir, créée quand le projet de déménagement a commencé à se faire jour, pour court-circuiter l'historique Association des concessionnaires du MIN de Nantes (Acminn). Cette dernière,  survivance de l'ancienne commission d'attribution des places et pilotée par les grossistes en fruits et légumes de la campagne nantaise, était jugée plutôt « peu manœuvrante », selon un observateur. Côté MIN Avenir, en revanche, tous les responsables acceptent le départ vers Rezé. Nantes Métropole n'aura ensuite de cesse de louer dans ses communiqués de presse son dialogue « constructif » avec l’association. « MIN Avenir s'est présenté comme le défenseur des opérateurs du MIN, tempère néanmoins l’un de ces derniers. Mais c'est surtout la défense de quelques-uns ».

Pourquoi un tel jugement ? Parce que, hormis Jean Luc Cadio, la plupart des responsables de MIN Avenir se sont bien installés à Rezé, mais… en dehors du périmètre du nouveau marché. Prédécesseur de Jean-Luc Cadio à la tête de l'association, Pierre Roffino (MITI), s'est ainsi implanté tout près du nouveau MIN, mais juste derrière la barrière. La trésorière, Monique Lebeaupin, de l'entreprise éponyme, a elle aussi posé le gros de ses valises à l'extérieur. Administrateurs, les représentants de Méchinaud et Fruidor ont fait pareil. « Quand je suis arrivé en 2015, les relations entre les opérateurs et Nantes Métropole étaient un peu tendues », explique Pascal Bolo. « Ils se sentaient un peu bridés, comme si on les conduisait dans un couloir où il n'y avait qu'une seule sortie. » Un « pôle agro-alimentaire », baptisé Agropolia, a donc été constitué autour du MIN. Les entreprises n'y sont plus locataires de la Seminn, mais propriétaires de leurs installations. Elles peuvent, à ce titre, s'agrandir comme elles le souhaitent.                 

Les dindons de la farce

Problème : les autres locataires du MIN, aujourd'hui, ont un peu le sentiment d'avoir été les dindons de la farce. Avec le départ de ses locomotives, les charges du nouvel équipement vont en effet peser sur leurs seules épaules… Même si, dans l'immédiat, ce sont certainement d'abord les actionnaires de la Seminn – Nantes Métropole et Département de Loire-Atlantique en tête – qui vont combler les trous, une augmentation des loyers de 3 % par an pendant dix ans a déjà été actée. Certains accusent donc Jean-Luc Cadio de les avoir « endormis », pour que le transfert se passe sans heurts et qu'il ne porte pas préjudice à Johanna Rolland. « Moi j'ai pas touché un centime pour aller là-bas, alors que je n'étais vraiment pas chaud », témoigne un grossiste. « Là-bas, tous les services sont surfacturés, c'est horriblement cher ! Dans trois ou quatre ans, je suis sûr que la moitié des boîtes seront parties. » Un autre a déjà eu la désagréable surprise de voir son loyer annuel passer à 40 000 euros une fois installé dans ses murs de Rezé... alors qu'on lui aurait jusque-là garanti de le maintenir à 30 000 euros. Aux dernières nouvelles, des « discussions » étaient en cours avec la Seminn.

Le traitement réservé à Jean-Luc Cadio a d'ailleurs été au cœur d'une réunion houleuse de MIN Avenir il y a encore deux semaines, de l'aveu même de l'intéressé. « J'ai remis les choses dans leur contexte, et l'église au milieu du village », s'énerve le président de l'association. « Je suis le seul à avoir investi 7 millions d'euros sur le MIN… Tout ça, c'est par jalousie. Fais du bien à un âne, il te chiera des crottes ! » « Jean-Luc Cadio s'est exposé fortement, et quand on s'expose, on subit aussi la critique et la malveillance… J'en sais quelque chose, pour m'adonner un peu à mes heures perdues à la politique », sourit de son côté Pascal Bolo. « On a aussi affaire ici à un milieu qui a assez peu le sens du collectif, à vrai dire : sur le MIN, on surveille le voisin et on fait à la fois des affaires avec lui. Si vous rajoutez un peu de politique et de contexte pré-électoral par-dessus, ça donne un joli cocktail. »

Sacré panier de crabes

Difficile de leur donner tort, sur ce point. La soirée du 25 mars dernier, en cela, était symbolique : alors que Nantes métropole souhaite « favoriser la dynamique et les synergies » autour du MIN, Berjac et son concurrent Promocash (groupe Carrefour) avaient préféré organiser, chacun de leur côté, leur propre petite fête d'inauguration... Le premier n'avait pas apprécié, dit-on, que Promocash ouvre son magasin sans l'attendre. Le second n'avait guère goûté, paraît-il, que Berjac livre des clients en ville plutôt que de les faire venir sur le MIN. Bref, le soir venu, leurs clients et fournisseurs communs ont donc dû faire un choix entre les deux « fêtes » simultanées, comme entre deux boums de collégiens.

Soiree Berjac
Soirée d'inauguration Berjac Au MIN de Nantes / Photo : Guillaume Frouin

Le match a tourné, sans contestation possible, à l'avantage de la « Soirée Givrée » de Berjac : organisée sous un immense tivoli juste à l'extérieur du MIN, elle avait prévu un sculpteur sur glace ou encore du lancer de hache pour ses invités... Mikaël Cadio, le nouveau patron de Berjac, profitait de l’occasion pour saluer l'action de son « hyperactif » de père. « Il est officiellement retraité depuis le 1er janvier, mais c'est une retraite professionnelle, devrais-je dire, tant il a d'activités annexes à côté », expliquait-il. Jean-Luc Cadio pourrait toutefois abandonner la présidence de MIN Avenir : le patron de Promocash souhaiterait se présenter à la présidence « pour reprendre la main » et « avoir une direction plus collégiale » sur l'association, murmure-t-on sur le marché. Contacté pour confirmer ce point, François Chartier ne nous a pas répondu.

« Aujourd'hui, il ne reste plus sur le MIN que les crève-la-faim, qui ont fait confiance aveuglément à MIN Avenir », résume, sous couvert d'anonymat, un fin connaisseur des arcanes du marché. « On les a emmenés dans une cathédrale magnifique, en leur promettant que les loyers ne bougeraient pas, mais cela ne va pas durer : à vue de nez, je dirais que les coûts de fonctionnement vont être multipliés par cinq. Pour les seuls agents de sécurité, ils en ont pris trois 24h/24 et sept jours sur sept ! Cela va plomber les comptes de la Seminn, qui va tôt ou tard être fermée par Nantes métropole et le Département… Je ne serais donc pas étonné que la Semmaris, qui gère le Rungis parisien soit candidate au prochain appel d'offres. »

En réalité, les jours de la gestion semi-publique du MIN sont déjà comptés. « Dans la poursuite des échanges constructifs avec l'association MIN Avenir, il est apparu souhaitable (…) de poursuivre la gestion du nouveau MIN avec la Seminn durant une phase transitoire », est-il écrit dans une délibération du conseil métropolitain du 13 octobre 2017. « Cette phase transitoire débutera avec le transfert du MIN, et s'achèvera environ un an après. Après (...), un exploitant, choisi à l'issue d'une procédure de mise en concurrence, prendra le relais. » Restera alors à voir si la « commission indépendante d'évaluation des impacts du transfert » – qui était prévue dans le « protocole d'accord-cadre » signé en 2012 entre Nantes Métropole, la Seminn et MIN Avenir – sera toujours d'actualité.

Nous aurions bien voulu soumettre à Jean-Luc Cadio les documents qui nous sont parvenus, mais, visiblement excédé par la « jalousie » de ses collègues, celui-ci a vertement décliné notre demande de rendez-vous. Les seules onze minutes d'entretien téléphonique qu'ils nous a accordées étaient néanmoins riches d'enseignements. Curieusement, cette enquête a aussi été marquée par une succession de rendez-vous manqués sur le MIN avec différents interlocuteurs. Comme s'ils craignaient finalement d'être vus avec un journaliste dans ce village où tout le monde s'épie… Les informations les plus intéressantes ont finalement été obtenues au téléphone ou dans des lieux tiers et souvent sous la promesse de respecter l'anonymat de nos interlocuteurs.