Pendant longtemps, le metam-sodium a été la « potion magique » du maraîchage : compliquée à utiliser, mortifère pour tout ce qui est vivant (pour faire court), mais rudement efficace pour désinfecter les sols avant un semis de mâche et plutôt bon marché. Sans surprise, les maraîchers nantais s'imposaient en champions de ce produit phyto-sanitaire dangereux, clients quasi-exclusifs en France, au point que les autorités leur avaient demandé de réduire leur consommation.

Avec effet, d’ailleurs, puisque la quantité de metam-sodium (MS) achetée en Loire-Atlantique est passée de 670 à… 29,5 tonnes de 2013 à 2017 (source BNV-d). Et qu’à en croire le SRAL (service régional de l’alimentation), seules 25 entreprises du département en avaient acheté en 2018. Bref, la menace d’une interdiction était brandie depuis déjà 10 ans et, étant donné ces efforts significatifs, tout laissait penser qu’elle resterait en l’air encore 10 ans de plus.

Mais par une belle journée d’automne, le 9 octobre 2018, dans la petite commune de Brain-sur-l’Authion, tout s’est enrayé. Mal appliqué, le metam-sodium intoxique 76 personnes. Des salariés de l’exploitation maraîchère concernée, mais aussi des riverains, dont beaucoup découvraient à cette douloureuse occasion la présence de ces nouveaux voisins dans ce petit coin du Maine-et-Loire. Largement relayée dans les médias, « l’affaire » a vite pris de l’ampleur, jusqu’à déboucher sur l’interdiction totale et définitive de la potion magique des maraîchers.

https://www.mediacites.fr/nantes/enquete-nantes/2017/11/09/comment-les-pesticides-empoisonnent-la-loire-atlantique/

Les maraîchers pris de court

La décision gouvernementale tombe le matin même du jour où, après plusieurs semaines de silence, la Fédération des maraîchers organise une conférence de presse pour tenter d’expliquer, schéma de molécules à l’appui, en quoi le metam-sodium n’a rien de dangereux. Loupé. Alors qu’ils ont pourtant l’habitude d’avoir un ou deux coups d’avance, les maraîchers nantais sont pris de court et vivent très mal d’être ainsi collectivement punis pour les erreurs de « brebis galeuses » (les mots d’un observateur).

Depuis, quelles ont été les conséquences de cette intoxication et de l’interdiction du metam-sodium ? Sur le plan économique, d’abord, les producteurs de mâche ont vu leurs coûts de production augmenter « de 20 à 40% » à cause notamment des frais de la main d’œuvre supplémentaire utilisée pour le désherbage. Les maraîchers nantais ont donc réclamé, dans la presse locale, une revalorisation du prix de la mâche, n’hésitant pas à prendre « le consommateur » à partie en lui expliquant pourquoi il devrait (peut-être) débourser 1,20 euros au lieu de 1 euro pour ses 500 grammes de mâche. A ce jour, aucune pénurie de mâche n’a été constatée (mais les effets seront peut-être visibles l’année prochaine). Et aucune entreprise ne s’est déclarée en faillite. « On ne va pas attendre d’être en difficulté pour réagir », explique Philippe Retière, président de la Fédération des maraîchers nantais.

Une seule exploitation sur 25 en conformité

Dans la foulée du scandale, le SRAL (Service régional de l’alimentation, qui contrôle l’utilisation des pesticides) a visité toutes les installations ayant acheté du metam-sodium en 2018. Soit 24 sites dans le Maine-et-Loire et 25 en Loire-Atlantique. Dans les deux départements, les rapports sont accablants, avec seulement deux entreprises complètement en règle (une dans chaque département). « Les résultats ont été adressés au Parquet d’Angers », et ceux de Loire-Atlantique devraient bientôt arriver sur le bureau du procureur nantais en vue d’éventuelles suites pénales, annonce le directeur du SRAL, Jean-Noël De Casanove.

En 2013, sur un cas similaire d’intoxication, « l’affaire avait été classée sans suite. Et encore, il avait fallu pleurer pour que le procureur nous en informe », se souvient, sceptique, Christian Couturier, ancien maire des Sorinières, aujourd’hui vice-président de Nantes Métropole. Dans tous les cas, les conséquences judiciaires, s’il y en a, n’interviendront pas avant un ou deux ans. En attendant, la seule sanction dressée après l’accident a été de suspendre pendant trois semaines le « Certiphyto », un permis d’utiliser des produits phyto des quatre salariés mis en cause. « C’est la sanction la plus lourde que l’on puisse infliger », se défend le directeur du SRAL. Qui admet ignorer si cela a eu un quelconque impact sur l’entreprise concernée.

Plus qu’une improbable condamnation, les maraîchers redoutent surtout un effet « boule de neige ». Depuis l’épisode metam-sodium, les associations de riverains et de défense de l’environnement ont sorti leurs griffes. Dans le Maine-et-Loire, un collectif de 100 personnes a lancé des « groupes de travail » pour suivre de près la présence des maraîchers sur leur territoire. En Loire-Atlantique, France Nature Environnement, très active sur le sujet, réclame au préfet la mise en place d’une instance de dialogue « pour au moins obtenir des réponses à nos questions », souligne Xavier Metay, son représentant dans le département.

Le réveil des associations

De son côté, l’association Bretagne Vivante a lancé une enquête de longue haleine sur le territoire pour évaluer l’impact encore mal connu du maraîchage, mais aussi la conformité des installations. A commencer par les fameux GAP (Grands abris plastiques), ces sortes de grandes serres qui prolifèrent comme des champignons. Victimes Pesticides recrute quant à elle des adhérents et des médecins sur le territoire. Enfin, des élus montent au créneau contre les GAP (Grands abris Plastiques)… Nous en reparlerons. Bref, les maraîchers sont dans le viseur des environnementalistes et citoyens inquiets de tous poils.

Et peut-être aussi de l’administration, qui fut d’ailleurs bien plus prompte à interdire le metam-sodium que ne l’imaginaient les maraîchers. La plus grosse conséquence de cet épisode catastrophique reste peut-être à venir : avant la fin de l’année, un « numéro d’appel unique » géré par le SRAL, en partenariat avec l’ARS (Agence régionale de santé) sera lancé. « L’expérience du metam-sodium a montré qu’il y avait peut-être un problème de signalement », explique Jean-Noël de Casanove, directeur du SRAL. Allusion aux nombreux témoignages d’intoxication d’habitants de zones maraîchères de Loire-Atlantique, jamais transformés en plainte, ni enregistrés. Avec ce numéro, les riverains pourront signaler un problème… sans passer par le bureau du maire.

bidule pesticide

Retrouvez la semaine prochaine la suite de notre enquête sur le maraîchage en pays nantais :

Un business à mâche forcée.