C’était LE thème du Web2Day 2019 qui se tenait à Nantes la semaine dernière : l’impact social des entreprises (du numérique, bien sûr). Sous la grande bannière #tech4good (la technologie pour faire le bien, ose-t-on traduire), la StartUp Nation s’interroge ainsi à longueur d'évènements et de fils Twitter ou Facebook sur le progrès qu’elle apporte au monde. Un questionnement qui concerne aussi bien les services et les produits inventés (à qui et à quoi ça sert ?), que le mode de fonctionnement de ces entreprises « modernes ». Et dans cet univers ultra-connecté et ultra-compétitif, où l’image que l’on donne de soi est décisive, le machisme, l’entre-soi et le snobisme sont ringardisés à longueur de keynotes. « Recruter une équipe 100 % masculine, 100 % grandes écoles, 100 % jeunes et les "manager" sans se soucier de leur épanouissement, ça fait tellement beauf de l’ancien monde que ça finira bien par disparaître », nous a expliqué, en substance, un CEO nantais, mâle blanc trentenaire 100% geek. Un peu de patience, donc, mesdames…      

 

Passons sur la condescendance paternaliste, et concentrons-nous sur les faits. Quoi qu’en disent nos startuppers, dans le monde réel, les « beaufs de l’ancien monde » ont encore de beaux jours devant eux. Car il reste un sacré écart à combler entre l’ambition affichée et la réalité toute nue, que voici :

  • Dans les Pays de la Loire, 74 % des emplois du numérique sont occupés par des hommes (source : Observatoire des Compétences Numériques, OCN, 2018).
  • A l’échelle de la métropole, un startupper sur dix, seulement, est une startuppeuse (source : Femmes Digital Ouest)… Contre 37 % pour les entrepreneurs, tous secteurs confondus (source : AURAN).
  • En France, 14,5 % seulement des start-ups ayant levé des fonds sont dirigées par des femmes (source : baromètre StartHer 2018 KPMG).
  • Et les sommes que récoltent ces dernières sont deux fois moins élevées (3,5 millions d’euros en moyenne, contre 6,9 millions d’euros en moyenne générale). Certes, comme le relève l’étude StartHer, ces chiffres s’améliorent chaque année : le « ticket moyen » des levées de fond féminines a ainsi augmenté de 35 % de 2016 à 2017. Sauf que dans le même temps, le volume global des levées de fonds a lui-même augmenté de… 85 %.

Ces chiffres pourraient se passer de commentaires, mais ajoutons quand même que la majorité des incubateurs, accélérateurs et autres structures qui gravitent autour des entreprises “disruptives” sont dirigés par des hommes. A la Cantine, l’équipe de salariés compte une majorité de femmes, mais sous la direction d’un homme. Et on ne trouve que 30% de représentantes du sexe féminin autour de la table du conseil d’administration. Bref : disrupter des siècles de domination masculine s’annonce quand même nettement moins facile que de développer un chatbot.

Des secteurs encore difficile d'accès

« Pris individuellement, le numérique et l’entreprenariat sont deux domaines déjà compliqués pour les femmes. Alors quand vous cumulez les deux facteurs… » soupire ainsi Aurore Viaud, program manager pour ADN Ouest, une association nantaise de professionnels du numérique qui a placé la mixité des profils et la parité hommes-femmes dans ses champs d’action prioritaires. « Dans les centres de formation, il y a très peu de femmes qui ont envie de toucher à ce type de métier », explique-t-elle. Un « constat historique », que l’organisation tente d’inverser en menant des actions de sensibilisation auprès des jeunes filles, dès le collège. « Pour les femmes, il s’agit d’abord de s’autoriser à s’intéresser à ces secteurs. Ce qui reste derrière la machine, c’est masculin », constate également Sandrine Charpentier, directrice de l’antenne nantaise d’1Kubator, un réseau national d’incubateurs de start-ups.
Ce constat posé, rien d’étonnant, donc à ce que l’arrivée de Simplon soit attendue avec une certaine impatience à Nantes. Spécialisée dans l’enseignement du code aux publics éloignés du numérique, cette école propose des formations au développement « réservées aux femmes », dont une devrait « bientôt » ouvrir à Nantes. « Quand on veut recruter des femmes, il faut aller plus loin que dire seulement “les candidatures sont ouvertes” », observe Aleksandra Jezewski, l’ancienne responsable Grand Ouest de l’école. Malgré tous les efforts de Simplon, la part de femmes parmi les élèves plafonne à 30 %.     

Pour atteindre la parité, Simplon propose aussi un sas sur le thème « Oui j’ai le droit d’être là », pour les femmes. « Il faut combattre des années de préjugés. Ça commence dès l’âge de six ou sept ans : les filles pensent que les maths ne sont pas fait pour elles (…) Et le milieu du “dev” (le développement, ndlr) n’est pas forcément accueillant pour les femmes. Ca peut même être parfois un peu agressif et il y a eu des dérives durant certains hackatons… » Comme le résume une autre observatrice : « On met des baby-foots et des tireuses à bière et on s’étonne qu’il n’y ait pas plus de filles ».

Les codes culturels de la geekosphère ne sont pas les seuls freins, loin de là. La startuppeuse doit aussi « être prête à beaucoup travailler », souvent à un âge où se pose, fatalement, la question de l’équilibre entre vie professionnelle / vie personelle, et donc, celle des enfants. « On ne sacrifie rien, affirme du bout des lèvres Sandrine Charpentier, qui a eu trois enfants tout en menant le développement de son entreprise. Mais il faut être soutenue… et accepter ne pas occuper la place que l'on attend que nous occupions. » En clair, de ne pas coller à la représentation « classique » de la mère de famille: travailleuse, certes, mais aussi ultra disponible pour sa progéniture. #sentimentdeculpabilite #bellemère #chargementale

Seulement huit femmes sur 110 investisseurs à Nantes

« Si on veut se consacrer à ses enfants, il ne faut pas lancer une start-up », tranche même Diana McLaren, business angel du groupement ABAB. « Mais est-ce que la même question se pose pour un homme ? », s’interroge-t-elle dans la foulée. « On demande rarement à un porteur d’un projet si sa conjointe le soutient », évoque Sandrine Charpentier. L’inverse est moins rare. C’est vrai : qui va garder les enfants ?      

Cette capacité à chausser sans flancher les baskets du startupper sur-motivé a pourtant de l’importance aux yeux d’un business angel. Avant d’investir son argent dans une entreprise pleine de promesses, l’investisseur observe autant le business plan que la personnalité de celui (ou celle) qui le porte. « Les femmes que je vois dans les jurys auxquels je participe sur la place nantaise sont tout aussi ambitieuses que les hommes (dans les sommes qu’elles demandent, ndlr) », assure Diana McLaren, pour qui le jury utilise les mêmes critères. Elles sont certes « moins nombreuses » mais, malgré tout, elles devraient « lever » autant que les hommes, en moyenne, et pas deux fois moins, comme le relève l’étude StartHer… Alors ? « C’est vrai que sur 110 investisseurs, nous sommes huit femmes seulement », sourit tristement Diana. « Les business angels sont des personnes qui ont du patrimoine, donc des hommes entre 50 et 70 ans », explique-t-elle, avant de nuancer ce triste constat : « Ils ont souvent des filles qui bossent. Ils sont au courant. » Et dans un univers où il est de bon ton de casser les codes, « ça devient presque un critère positif d’être une femme pugnace. » Dommage pour celles qui ont une bonne idée, mais paraissent moins sûres d’elles… « On voit parfois des anciens entrepreneurs qui ont une vision schématique de la femme (et de l’homme, ndla), et qui ne vont pas lire entre les lignes », observe Sandrine Charpentier. Et Diana la business angel de conclure, pensive : « On se dit quand même qu’une femme, pour réussir, doit être dix fois meilleure qu’un mec. On en est encore un peu là. »

« Tout ça, c’est des trucs de la génération d’avant », jure pourtant Emilie Gieler. Au poste clé de "Head of product" chez Akeneo, une des pépites nantaises, elle gère « toute l’équipe qui définit les fonctionnalités du produit », soit plus de cinquante personnes, dont les développeurs. Emilie réfute l’idée d’être « une anomalie »… même si, à Nantes, elle est la seule femme à occuper ce poste. « Tous mes pairs sont des hommes. » La faute… aux femmes, selon elle, « qui ne s’autorisent pas assez à le faire ». La faute aussi, quand même, à l’ancien monde, qu’elle croise encore parfois dans les réunions clients. A ces patrons de grosses directions informatiques pour qui « ce n’est pas la gamine de 36 ans qui va m’apprendre… ». A ces vieux barbons qui la prennent pour la stagiaire et lui demandent « d’aller chercher les cafés. » Sa réaction ? « Souvent j’éclate de rire. Ça casse leur côté “je suis le mâle dominant” ». Et de retour dans son entreprise de trentenaires, elle retrouve un univers dans lequel ce genre de comportement « n’est absolument pas toléré. Mon PDG me soutiendrait à 200%. Il ne laisse rien passer, même pas les blagues un peu limites. »

Nouveaux codes, nouvelles opportunités

Pour Aurore Viaud aussi, les nouveaux codes du travail en start-up rendent, de fait, la vie plus facile pour les femmes. « Je viens d’un milieu où les façons de penser n’évoluaient pas du tout. Une femme avec des enfants, c’était synonyme de manque de souplesse, etc. Et là, dans le numérique, ce n’est pas du tout comme ça. On entend des CEO (des hommes, ndlr) dire : « Ah non, pas de réunion à 18 heures, je dois aller chercher mes enfants. » C’est aussi la condition pour attirer ces « millenials » qui supportent mal d’être « fliqués » parce qu’ils envoient un mail à la nounou pendant leurs horaires de bureau… Et qui, de plus en plus souvent, cherchent dans les start-ups ce qu’ils n’ont pas trouvé dans « les grosses boîtes ».

Il y aurait donc de l’espoir. Mais l’ultime bonne nouvelle, c’est que l’inclusion – qui concerne dans cet article les femmes, mais que beaucoup élargissent également aux minorités, aux personnes handicapées, aux publics éloignés de l’emploi, aux seniors, aux habitants des zones rurales et des quartiers populaires, etc. – est en passe de devenir une nécessité, dans une StartUp Nation en manque cruel de main d’œuvre. C'est ainsi : pour changer le monde, on aura besoin de... tout le monde. Femmes comprises.

 

---> Retrouvez notre série sur l'univers des startups nantaises :

https://www.mediacites.fr/nantes/dossier/startup-nation/

C’est ce tweet posté par Sandrine Charpentier, en réaction à la série d’articles sur l’écosystème numérique nantais, qui nous a conduit à nous replonger dans la Startup Nation. Car indéniablement, du visuel jusqu’aux interlocuteurs, les trois premiers articles étaient 100% masculins, et cela -est-il besoin de le préciser – sans que ça soit intentionnel. Des femmes, nous en avions peu rencontré pendant l’enquête, peu entendu parler, et la thématique « parité » n’était jamais revenue comme une problématique (spécifique à cet univers-là, soyons précis). Etions-nous passé à côté de quelque chose d’important ? Aurions-nous dû placer quelques témoignages de femmes, voire un visage féminin dans le visuel, au nom de la parité ? Un réflexe étrange, venu du fond des âges, nous aurait-il conduit à minimiser inconsciemment le rôle des femmes dans cet univers ? Dans la critique de l’entre-soi et du manque de diversité de la StartUp Nation, il manquait, c’est vrai, la voix de la minorité. Car les femmes restent minoritaires, et non, ce n’est pas un cliché mais une réalité à démontrer, à comprendre pour mieux la dénoncer… et la changer.