Toujours plus de sacs blancs débordants de petites billes noires dans une immense décharge sauvage... Voilà l’étonnant spectacle que l’on peut découvrir à Carquefou derrière un talus, sur une petite colline qui jouxte l’autoroute A11 et domine une quarantaine d’hectares de plants de concombres et de tomates. Au bas mot 400 à 500 tonnes de pneus réduits en petits morceaux qui se mêlent peu à peu à la terre, au gré de la dislocation de sacs d’une tonne chacun, censés ne pas être stockés à l'extérieur sans protection (voir photo plus bas).

Issus de la « dépose » (le démontage) sur plusieurs années de terrains de football en pelouse synthétique situés sur les communes de Carquefou, d’Orvault, de La Chapelle-des-Marais ou de Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), ces résidus potentiellement dangereux et polluants auraient du être « revalorisés », selon les marchés publics passés entre les mairies concernées et l’entreprise Art-Dan, l’un des trois principaux acteurs de ce secteur dans le grand Ouest. Pourtant, alors que la Fifa elle-même indique désormais qu’il convient de recycler ces terrains, ils pourrissent dans cette décharge sauvage située à quelques dizaines de mètres des locaux de l’entreprise.                         

Carquefou 1
Les sacs contenant des résidus de pneus se disloquant dans la décharge sauvage de Carquefou. / Photo : Thibault Dumas

Pour bien comprendre, remontons un peu le temps. En novembre 2017, une enquête du magazine So Foot, bientôt suivie d’un reportage d’Envoyé Spécial, soulèvent en France « un problème de santé publique » déjà bien débattu ailleurs : la nocivité potentielle des vieux pneus en élastomère/caoutchouc broyés puis réutilisés en masse sur les “pelouses” artificielles. En cause : les risques qu’ils font courir à la santé de tous les sportifs qui foulent régulièrement ces terrains un peu spéciaux. Les deux rédactions s’appuient sur les travaux au long cours de la Yale School of Public Health aux États-Unis, qui confirme dans sa dernière étude d'octobre 2018 la présence de « 306 composants chimiques dans le caoutchouc en granulés » dont « 52 ont été classés comme cancérogènes connus, présumés ou suspectés » par les autorités de santé outre-Atlantique.

Petit tremblement de terre dans le monde du foot. Les footballeurs amateurs, les riverains et surtout les parents dont les enfants reviennent à la maison chaussures et chaussettes pleines de ces granules noires s’inquiètent. Rapidement le monde politique emboîte le pas. À l’avant-garde des réactions, Catherine Bassani-Pillot, conseillère municipale EELV chargée de la santé environnementale à Nantes, réclame qu'« on applique le principe de précaution ». Dans son avis de septembre 2018, l’Anses (l’agence nationale de sécurité sanitaire) parle dans un premier temps de « risque négligeable pour la santé » mais reconnaît ensuite des « risques potentiels pour l’environnement » et un manque d’études qui fait demeurer des incertitudes « quant aux risques sanitaires potentiels associés à ces matériaux ». « Cet avis clos totalement le débat sur la nocivité. C’est réglé au niveau international », défend Gilles Thillaye, propriétaire d’Art-Dan, qui met en avant son ultra-respect des normes française et européenne au niveau du granulat.                        

Carquefou2
Les résidus de pneus mélangés à la terre dans la décharge sauvage de Carquefou / Photo : Thibault Dumas

Reste que dans les villes de la Métropole nantaise, comme aux quatre coins de la France, on se montre dès lors « vigilants » sur cette question. Une attention qui, pour une entreprise comme Art-Dan, est synonyme de nouveaux et lucratifs marchés : après avoir vendu aux municipalités des terrains en synthétiques, elle va désormais pouvoir monnayer auprès des mêmes leur… démontage.

L’éco-responsabilité en bandoulière

En la matière, à chacun sa méthode. La Ville de Nantes, qui possède 18 terrains de ce type, choisit de ne pas les déposer entièrement mais de les réhabiliter progressivement en filtrant les systèmes d’évacuation d’eau. « Je n’ai jamais vu un service de parcs et jardins aussi pointilleux », confirme un professionnel du secteur. Ailleurs, comme à Orvault par exemple, on opte pour un remplacement progressif du caoutchouc par du liège sur les trois terrains artificiels de la commune. « Utiliser des matériaux les moins nuisibles possibles, c’est plus cher mais ça résulte d’un vrai choix politique », plaide-t-on à l'hôtel de ville. Coût total du chantier : 1,48 millions d’euros, principalement versés à Art-Dan.

Car si l’entreprise paysagiste de 40 salariés a fait son trou dans la pose de terrains synthétiques, la dépose représente désormais de 20 à 40 % de son activité, selon nos informations, pour un chiffre d’affaires qui avoisinait les 13 millions d’euros en 2018. « Cela demande pas mal de technique et de savoir-faire avec des marges restreintes mais c’est un nouveau marché qui s’ouvre, confirme le même professionnel du secteur. Les premiers terrains datant d’il y a une quinzaine d’années sont désormais à refaire et puis il y a ces demandes des mairies du fait des incertitudes sanitaires... »

Pour emporter ces marchés publics, Art-Dan joue à fond la carte verte auprès des mairies d’Orvault mais aussi de Carquefou ou de Cesson-Sévigné. « Il faut qu’une mairie sache parfaitement où va le gazon, où va le granulat, où va le sable. On a une traçabilité parfaite de nos produits », dit spontanément Gilles Thillaye. Dans le mémoire technique fourni à l’une des communes, en mars 2018, on peut lire : « Nous proposons [...] une véritable solution éco-responsable en associant un retraitement complet des matériaux qui le composent, pour réduire les transports en quantité et en distance parcourue, et en s’assurant d’une traçabilité totale des déchets, avec une remise, en fin de travaux, des bons de transports et de retraitements ». Dans le tableau détaillé qui suit, que l’on retrouve dans de nombreux documents, on apprend que les billes de pneus peuvent être réemployées dans les travaux publics, sur d’autres terrains ou utilisées comme combustible. En préambule de son dossier, la PME vante même l’éco-pâturage qui jouxte son siège-social et permet la « conservation de la biodiversité sauvage et recolonisation par des oiseaux, insectes, rongeurs… que l’entretien mécanique éloigne ».

ART DAN – MEMOIRE TECHNIQUE-77
Extrait d'un mémoire technique d'Art-Dan

« Ils n’ont jamais rien recyclé depuis trois ans »

Pourtant, c’est bien là, quasiment sous les yeux de ces fameux moutons, que finiront la plupart des petites billes noires. Ce n'est en rien le fruit du hasard ou d’une erreur ponctuelle. Systématiquement, le coordinateur de travaux d’Art-Dan édite, sur instruction du chef de site à Carquefou et avec l’aval du propriétaire de l’entreprise Gilles Thillaye, des bons de commande « pour la mise en décharge » dans le champ qui jouxte le siège de l’entreprise, racheté après les premières livraisons. La facture du processus pour Art-Dan ? 2 496 euros pour les trois terrains d’Orvault, 2 352 euros pour celui de Cesson-Sévigné. Soit bien moins cher que la « valorisation » qu’elle a pourtant vendue aux mairies.

Et pour cause : d’après nos informations, le réemploi ou le traitement de ces fameux déchets lui coûterait 100 euros la tonne environ. Sachant que sur chaque terrain 120 à 140 tonnes de ces restes de pneus sont utilisées, la facture grimperait à plusieurs de dizaines de milliers d’euros par terrain, en incluant le transport. « C’est un gain énorme qu’ils réalisent en entreposant ainsi... jusqu’au jour où il faudra bien en faire quelque chose », confirme anonymement un ancien salarié, avant de raconter le précédent d’un stockage hasardeux de produits toxiques (peintures, colles, résines) venus de chantiers bretons. « Le retraitement a été estimé, mais la direction n’a jamais donné suite par ce que le coût était trop élevé, appuie-t-il. Aux dernières nouvelles le stock est dans les locaux de l’entreprise. »

Une mauvaise habitude reproduite à grande échelle, semble t-il, avec les billes en caoutchouc. Pour Nabil (le prénom a été modifié), un autre ancien d’Art-Dan, « ils n’ont jamais rien recyclé depuis trois ans. Soit les billes sont délibérément entreposées ici en disant aux employés "on verra plus tard". Soit elles sont renvoyées sur un autre terrain mais comme "neuf" et c’est impossible à déceler visuellement. Pourtant les mairies payent pour que ce soit recyclé… »

Carquefou3
Des sacs qui ne peuvent être stockés à l'extérieur que sous abri. / Photo : Thibault Dumas

Une volonté de dissimulation et de falsification

De fait, dans le cahier des clauses techniques particulières (CCTP) inclus dans un marché public que nous nous sommes procurés, il est écrit noir sur blanc : « Il sera procédé à l’évacuation [du sable et des granulats SBR] pour revalorisation. L’entreprise fournira, à l’appui de son offre, une attestation sur la filière de réemploi/revalorisation choisie ». Alors, qu’apporte Art-Dan comme preuve d’évacuation/revalorisation aux mairies ? Réponse de son actionnaire majoritaire Gilles Thillaye : « Ils ont été recyclés proprement et on a fourni tous les documents ». Aucune municipalité n’a pourtant été en mesure de nous les communiquer.

Quand on évoque le sujet, l’étonnement domine. « On imaginait qu’ils les reprenaient pour les retraiter. Quel est leur plan derrière ? », s’interroge-t-on au service communication de la mairie d’Orvault. Du côté de Carquefou, on nous renvoie vers l’entreprise : « Ce qui est prévu, c’est que tous les sacs soient reconditionnés. Dans quels délais ? Il faut voir avec la société Art-Dan. Les déchets sont apparemment entreposés le temps de travaux. » Du temporaire qui dure (et destiné à devenir définitif ?) avec l’achat récent du terrain qui sert de décharge sauvage et la construction d’un talus de plusieurs mètres pour le cacher des regards.

Carquefou4
A l'abri des regards, la décharge sauvage de Carquefou où des résidus de pneus attendent depuis trois ans leur recyclage. / Photo : Thibault Dumas

« On a fait ça justement pour ne pas sillonner l’Europe et envoyer les billes en Hollande ou en Roumanie, où on sait pas ce que ça devient. Notre démarche c’est de tout recycler in situ. Vous voyez l’impact carbone de douze semi-remorques qui se baladent ?, plaide le propriétaire d’Art-Dan Gilles Thillaye. Nous sommes en train de développer in situ du matériel permettant de séparer le sable du granulat et nous serons prêts en octobre de cette année. » Une solution - où plutôt une parade - qui semble avoir été montée de toutes pièces. Elle n’a jamais été mentionnée jusqu’ici dans les marchés publics où on mentionne une « filière recyclage proche » ou une entreprise spécialisée.

Il y a plus accablant encore. Suite à nos sollicitations, mais aussi à celles des communes concernées, différents mails internes à la société Art-Dan, que nous avons pu consulter, montrent une volonté de dissimulation et de falsification. « Je pense qu’il faut diffuser à la mairie un document sur la filière de traitement des bibilles… du type ça part à l’étranger… ne serait-ce que pour donner suite à la demande ! », suggère au PDG, Gilles Thillaye, un maître d’œuvre d’une société partenaire. « Le journaliste n’ira pas voir en Allemagne ou en Hollande ce qu’il en font [sic]. A moins que vous les donniez à manger à vos moutons… » Sur un ton tout aussi badin, le propriétaire d’Art-Dan plaisante sur les « billes noires de type caviar » tout en répondant à la proposition de son partenaire : « On va en parler en interne et avec nos différentes filiales à l’étranger et on va revenir vers toi. »

Alertée, l’association écologiste France Nature Environnement Pays de la Loire s’affiche très vigilante sur la décharge sauvage de Carquefou. « À ce stade, nous n’avons pas prévu de porter plainte contre l’entreprise. À partir du moment où il y a une démarche de régularisation engagée [avec la mairie], on ne va pas les accabler davantage. Mais on va suivre ça de près pour voir ce qui sera mis en place », précise Benjamin Hogommat, responsable des questions juridiques.

Gilles Thillaye et "le gazon volé de Marcoussis"

Art-Dan, Fieldservices, Eurofield : derrière ces trois entreprises spécialisées respectivement dans la fabrication, le montage et le démontage des terrains en gazon synthétique, on retrouve un seul et même actionnaire majoritaire : Gilles Thillaye. Ce sexagénaire, navigue surtout entre la région parisienne et le Nord et de la France, où sont basés les sièges de ses sociétés et une usine. En 2004, l’année où il rachète la PME familiale Art-Dan au Nantais Alain Dany, son fondateur, il a été le principal protagoniste d’une  rocambolesque affaire : celle du « gazon volé de Marcoussis ».

Comme le révélait L’Équipe magazine en 2006, l’un des deux terrains en synthétique posé pour les entraînements de l’équipe de France de rugby dans son centre de la banlieue parisienne aurait tout simplement été… volé deux ans plus tôt dans une usine de Tarkett d'Auchel (Pas-de-Calais), l’un des trois plus gros fabricants mondiaux de revêtements de sol. Accusé, Gilles Thillaye, qui négociait avec la FFR comme directeur d’une filiale de la multinationale française avant d’en être licencié. Etrangement, c'est sa propre entreprise, Eurofield, tout juste créée, qui signera le contrat. Avec l’aide du directeur de l’usine nordiste de Tarkett – qui l’avouera plus tard aux enquêteurs – et de quelques ouvriers, pas moins de 177 rouleaux de pelouse, ainsi que de lourdes machines à tisser, auraient été subtilisés pour être ensuite distribués par Eurofield sous emballage neutre. Le préjudice s’élèverait à 430 000 euros et une partie de la production servira donc à poser un terrain d’entraînement de Marcoussis.

Gilles Thillaye parle aujourd’hui « d’un simple contentieux commercial qui a été résolu à l’amiable en 2008. Je n’ai pas eu de procès, il n’y a pas eu d’action de la part de la FFR ou de moi-même ». Depuis ce dernier s’est reconverti en défenseur médiatique de la cause du (controversé) terrain en synthétique, des pages des journaux aux émissions de télévision.

Nous avons sollicité la société Art-Dan via son chef de site de Carquefou une dizaine de jours avec la publication de cette enquête. Celui-ci nous a finalement renvoyé vers Gilles Thillaye. Courtois, le propriétaire d'Art-Dan mais aussi de Fieldservices et d'Eurofield s’est étonné de notre démarche tout en acceptant de répondre longuement à toutes questions, par courriel puis par téléphone pendant 30 minutes. Il nous a même proposé d’organiser une réunion publique sur la dangerosité et le recyclage de gazon synthétique.

Cette attitude contraste avec les courriels échangés en interne avec un chef de chantier auxquels nous avons eu accès. « […] Nous ne pouvons avoir aucune confiance dans les journalistes. Le mieux, c’est de ne pas donner suite. Lui dire que nous sommes en pleine saison et que nous le rencontrerons en octobre ou novembre. Concernant ce type il veut nous coincer c’est sûr », écrit-il par exemple.

Le maître d'oeuvre destinataire de ce courriel n’a pas hésité à faire peur aux services d’une mairie sur le travail des journalistes : « Je pense qu’il faut rester très prudent avec les informations diffusées ou communiquées. Et notamment connaître précisément l’objet de l’article et l’utilisation qui va être faite des données. Le sujet étant sensible, il ne faudrait pas que celles-ci soient détournées et se retourne contre la collectivité ! »

Toutes les communes concernées ont été contactées et ont répondu à nos questions. Nous nous sommes également entretenus avec une demi-douzaine de salariés présents ou passés d’Art-Dan.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.