Le document n’est pas avare d’exemples. « Attaque à la hache contre les tuyaux d’incendie d’un fourgon (Savenay) ; poursuite d’un individu armé d’un couteau tentant d’agresser un conducteur d’ambulance (Clisson) ; un sapeur-pompier a dû s’agenouiller avec un canon de fusil appuyé sur sa tête (Nantes). » Daté du 1er août, ce rapport de la préfecture consulté par Mediacités jette une lumière crue sur les violences que subissent actuellement les sapeurs-pompiers du département.

En Loire-Atlantique, les agressions contre ces secouristes explosent. Dans un communiqué de presse, diffusé fin septembre, le SDIS (Service départemental d’incendie et de secours), en a déjà comptabilisé 70 entre les mois de janvier et juin 2019. Contre seulement 48 pour l’ensemble de l’année 2018... Le phénomène est national, mais la Loire-Atlantique se distingue défavorablement. En mai, d’après les indicateurs de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC), le département occupait ainsi « la 4e place après Paris, la Gironde et le Nord », pour le nombre d’agressions.

Afin d’endiguer le phénomène, le Département envisage plusieurs pistes. Parmi elles, l’équipement des pompiers en caméras-piétons (pour une expérimentation de deux ans) et en gilets pare-balles, note le rapport de la préfecture. Mais aussi un appui, plus rapide et plus important des forces de l’ordre, avec qui il existe déjà un protocole de secours. En outre, alors qu’une aide psychologique et judiciaire est dorénavant apportée aux agents agressés, le SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) met également un avocat à leur disposition, depuis l’année dernière.

Explosion des violences

Le déclic a eu lieu après une intervention de Marc, quadragénaire et sergent-chef au sein de la caserne de Gouzé, à Nantes. « Je me suis fait agresser un jeudi, en juillet 2018, vers 16 heures, sur une grande place du centre-ville. À l’origine, avec mes collègues, on était sur une intervention lambda, un malaise dans un bar à 100 mètres de là. Des badauds sont venus nous voir en panique pour nous prévenir qu’il y avait une rixe un peu plus loin. » Marc répond d’abord qu’il faut appeler les policiers, que ce n’est pas leur boulot et qu’eux sont occupés avec le blessé. « Si même les pompiers ne se bougent pas… », entend-il alors dire sur le ton de la plainte. Piqué au vif, Marc y va. « Je laisse la victime avec un coéquipier. » Sur place, deux personnes prennent à parti un commerçant pour une sombre histoire de faux billets. « Une bousculade intervient et un homme sort un couteau. » Un vent de panique souffle sur la place. Marc s’interpose. « Un deuxième couteau est sorti. Je ne faisais pas le fier. L’un des protagonistes s’est finalement saisi d’une chaise et me l’a jetée en pleine figure. »       

« J'ai eu le sentiment d’être balancé dans la fosse aux lions »

Marc s’en tire avec sept points de suture sur l’arcade. « Ce qui m’a le plus navré, c’est le suivi judiciaire, explique-t-il aujourd’hui. On a été au tribunal dès le lundi suivant. Je n’avais pas d’avocat, juste une aide juridique qui n’avait pas les pouvoirs pour me représenter. J’ai eu le sentiment d’être balancé dans la fosse aux lions. Le procureur m’a demandé de dire ce que représentait le préjudice pour moi, ce que je voulais. Je n’en savais rien. J’en suis ressorti davantage blessé moralement que physiquement. Il n’y avait pas de soutien du SDIS. Aujourd’hui, grâce à cette histoire, il paie un avocat pour représenter les agents qui se font agresser. » Une situation nouvelle qui tranche avec le peu de soutien dont disposait les agents autrefois. Il y a quatre ans, sur une intervention, Thomas, également sergent-chef à Gouzé et ses collègues avaient eux aussi subi des violences. L’agression avait même valu à l’un d’eux 15 jours d’interruption temporaire de travail (ITT). « La direction avait appelé pour nous demander de retirer notre plainte commune », assure-t-il. Mais les pompiers n’ont pas lâché. La procédure est toujours en cours aujourd’hui.

« D’urgence vitale à détresse sociale »

A Gouzé, les pompiers réalisent près de 11 000 interventions par an. Chaque jour, 19 à 22 agents sont présents dans la caserne située près du Jardin des plantes, pour des gardes de 24 heures. Selon nos informations, début septembre, 12 % des effectifs étaient en arrêt de travail. « Il n’y en a jamais eu autant. On met ça sur le dos du sport. Mais c’est aussi parce qu’il y a une fatigue de plus en plus importante des agents », estime Marc. « Là on est à la limite de l’implosion. On se marre entre nous mais tout le monde est tendu. »

Pour Victor, un autre pompier nantais, cette fatigue s’explique par une attention plus forte donnée au contexte d’une intervention. « On devient plus méfiant. Avec un œil de sûreté que l’on n’avait pas avant. On fait attention à nous car on pourrait facilement passer de secouristes à victimes sur une même intervention. » Lui aussi s’est fait agresser. C’était cette année. « Insultes et menaces de mort avec une arme blanche », livre le trentenaire dans un jargon judiciaire. Il aimerait « un peu plus de prévention et d’autorité de la part de la mairie sur ces comportements » Mais aussi, faire « facturer les ivresses sur la voie publique », comme dans les villes de Caen ou de Melun. Comme le précise le document de la préfecture, en 2018, 90 % des agressions contre les pompiers ont lieu dans un « contexte d’alcoolisation ».

« On est des Saint-Bernard : on nous siffle et on accourt »

Jérôme, la quarantaine, est un vieux routier de la caserne. Pour lui, les agressions sont aussi le reflet d’une société qui change. « Avant on s’occupait des urgences vitales, aujourd’hui on doit aussi traiter la détresse sociale », explique l’adjudant-chef. « On est appelés pour des conflits au sein de la famille, alors que ça ne nous concerne pas trop. Par des gens qui n’ont pas envie de passer la nuit seuls… » Mais aussi, pour de la « bobologie », des demandes loufoques qui ne méritent pas toujours déplacement ou qui relèvent d’un manque de bon sens voire de la mauvaise foi. Comme le jour où un homme appela les pompiers pour transporter sa femme enceinte « afin de ne pas salir les sièges de sa voiture », raconte Marc. « C’est facile », commente Stéphane, un autre adjudant-chef, « on est des Saint-Bernard : on nous siffle et on accourt. En cinq minutes on est là, gratuitement. »

Cette assistance, ces interventions parfois abusives, les pompiers en ont toujours fait, concède Marc. « Mais les gens qui en ont le plus besoin, ce ne sont pas eux qui appellent le plus. » Depuis l’histoire retentissante du décès de Naomi après un appel pris à la légère par les services du Samu de Strasbourg, en décembre 2017, les agents du Codis, qui répondent aux appels émis au 18, préfèrent envoyer des troupes si la situation n’est pas claire. Et c’est normal. Parfois, les pompiers interrogés indiquent faire un débriefing avec leurs homologues du Codis. Ce qui, pour Thomas, n’empêche pas les abus. « Quand les gens appellent, ils pensent que les pompiers ont des solutions à tout », souffle-t-il, illustrant tout le paradoxe entre l’image positive que dégage les pompiers et les violences qu’ils subissent pourtant.

Crise de l’uniforme

A l’appel d’une intersyndicale, plusieurs milliers de sapeurs-pompiers manifesteront à Paris, mardi. Une poignée de Ligériens y seront, comme Stéphane et Jérôme de la caserne Gouzé. Pour dénoncer les violences, bien sûr. Mais pas seulement. Les secouristes demandent aussi des mesures pour limiter les interventions abusives, une revalorisation de la prime de feu à 28 %, des recrutements pour combler la hausse des interventions et une reconnaissance de la profession comme « métier à risque ». En clair, une refonte complète d’un service public qu’ils estiment en crise. Comme d’autres. « Notre situation est semblable à celle des policiers ou des infirmiers, souffle Marc. On est tous borderlines ».

En outre, les premières mesures esquissées pour répondre à la crise, comme l’équipement en caméras-piétons, divisent nettement les pompiers. « C’est à double tranchant ces caméras. Ça enregistre si on se fait agresser, mais aussi si on se défend. Moi je suis assez sanguin, ça peut desservir. Tout est exploité », glisse Jérôme, en confiant avoir déjà répondu à un coup de poing d’un revers fouetté de la jambe.

« On craint le pétage de plombs »

De son côté, Victor espère que ce mouvement national aura des répercussions locales. Si les sapeurs-pompiers sont sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur, le SDIS, dont la caserne dépend, est financé par le Conseil général et par les communes. À Nantes, alors que pointent les municipales, les sapeurs-pompiers veulent faire entendre leur voix. Bien qu’ils aient « peu de leviers pour faire bouger les choses », selon Jérôme. « A part remplir la préfecture de mousse… On n’a même pas le droit d’utiliser les véhicules pour manifester. »

Le pessimisme est donc de mise. « On craint le pétage de plomb. On en parle entre nous (…) Tirer des tuyaux d’eau avec un policier armé à côté de soit ce n’est pas l’image qu’on a lorsque l’on débute dans la profession », confesse Victor. Marc est entré chez les pompiers pour cet uniforme rouge et noir et l’aura qu’il dégage. « Aujourd’hui on le porte car on doit le porter. Mais les jeunes ne le respectent plus comme dans le temps. Ce sont comme des fringues de boulot, un habit de facteur. Moi je ne le vois pas comme ça. Ce ne sont pas des fringues de boulot mais un uniforme. Ça veut dire hiérarchie, grade, respect. Tout ça va ensemble. »