En bleu, en rouge ou en vert, on la voit partout cette marinière. Jusque sur le dessin d'une affiche de campagne... Depuis le 11 décembre, le haut rayé de la candidate Margot Medkour s’est incrusté dans la communication de la liste Nantes en commun.e.s et, plus globalement, dans le paysage politique nantais. Ce soir là, lors du deuxième grand débat public des municipales, organisé par l’association À la nantaise, la responsable associative de 28 ans, pull rayé sur le dos, marque les esprits. « Elle était dans son couloir, mais son discours avait quelque chose de frais, voire brillant », concède Julien Bainvel, conseiller municipal (LR) et co-listier de Laurence Garnier. Portée par sa tête de liste, Nantes en commun·e·s, émerge (enfin) dans la campagne, sous les yeux un peu ébahi des équipes concurrentes.

« La marinière, c’est un choix politique pour se différencier des autres candidates , rembobine Arthur Créhalet, 30 ans, membre de la France insoumise et en charge de la stratégie politique de la campagne. Notre problème n’est pas de convaincre sur nos idées – ça marche très bien – mais plutôt de nous faire connaître. » Mission réussie : face aux représentantes des principaux partis, le petit mouvement “citoyen” a réussi sa percée, selon tous les adversaires et soutiens que Mediacités a pu interroger. Mais d’où vient Nantes en commun·e·s, dont la campagne-surprise ressemble beaucoup à celle qu’auraient voulu/pu faire les écologistes ?          

Cercles écolos alternatifs et radicaux

En janvier 2018, soit deux ans avant le premier tour des municipales, ce n’est encore rien d'autre qu'une adresse internet (nantesencommun.org) tout juste achetée et une idée devenue depuis un mantra électoral : « se réapproprier la ville par les communs ». A l’époque, « on ne pense pas du tout à se présenter aux élections », se souvient Arthur Créhalet. « On », c’est alors un petit groupe de réflexion, composé de quelques militants mélenchonistes, comme lui, mais surtout du noyau dur d’un collectif nantais : le Mouvement du 10 novembre.

Fondé en novembre 2016, cette organisation prônait alors « l’autogouvernement », fustigeait « la déconnexion entre les partis et la population » et souhaitait « bâtir une dynamique locale (…) pour permettre aux citoyens de (re)prendre le pouvoir », comme l’écrivait alors Ouest-France. Dont acte. Aux élection législatives de 2017, Margot Medkour, passée six mois par Nouvelle Donne (scission à gauche du PS fondée par Pierre Larrouturou) et formée dans l’éducation populaire, endosse l’étiquette pour une première – et rude - expérience électorale : 404 voix, 1,54 % des suffrages, dans la première circonscription de Nantes.

Margot Medkour, au centre, entour née d’une partie des colistiers de Nantes en commun·e·s Nantes en commun·e·s (c) Thibault Dumas
Margot Medkour, au centre, entourée d'une partie des colistiers de Nantes en commun·e·s Nantes en commun·e·s / Photo : Thibault Dumas

Malgré l’échec, les piliers du « Mouvement » ne désarment pas. Et les voilà parmi les chevilles ouvrières de “Nantes en commun·e·s” : les trentenaires Clément Barailla (coordinateur, qui a cofondé avec Margot Medkour l’association La Panoplie utile) et Damien Bastian (membre de la France insoumise et chargé de la communication et des réseaux sociaux), mais aussi Jean-Pierre Boulé, 53 ans, ancien pilote de l'armée de l’air et chargé de la thématique sécurité. Une petite équipe qui s’est progressivement élargie : à son lancement officiel, le 12 janvier 2019, le mouvement compte une centaine de militants, issus principalement des cercles écolos radicaux et alternatifs, d’Alternatiba à Attac, des militants anti-NDDL à ceux de la Marche pour le climat ou d’Extinction Rebellion... Bref, des cercles que l’on aurait pu croire acquis aux écolos d’Europe Ecologie – Les Verts mais que ces derniers doivent désormais partager. « Il y a un petit coup d’État sur l’écologie pour dire qu’ils sont écologistes. Mais leur émergence est très récente alors que ces mouvements sont bien plus anciens et apolitiques », éreinte Ugo Bessière, colistier de Nantes Ensemble et qui a d’ailleurs co-créé Alternatiba à Nantes.            

« Finalement les militants écologistes sont chez nous ! », en rigole presque Margot Medkour qui parle « d’un terreau favorable : la victoire de la ZAD, l’opposition au projet YelloPark, au projet de surf park [à Saint-Père-en-Retz ] jusqu’au collectif autogéré le Jardin des ronces. » Quant aux encartés de La France Insoumise (LFI), ils sont treize sur la liste déposée en préfecture, dont deux en position éligible : l’inoxydable Guy Croupy, déjà candidat en 2014 face à Johanna Rolland et Édith James, qui a représenté LFI aux dernières européennes. Un repoussoir pour certains : « Je les trouve souvent approximatifs et expéditifs dans leurs jugements alors que j’ai été attirée en général par la fraîcheur et la colère de Nantes en commun·e·s » témoigne ainsi Léa*, militante de gauche, finalement partie chez EELV.

Une mesure d’écologie, une autre d’insoumission… Voilà pour le cocktail idéologique de “Nantes en commun.e.s ” ? Pas tout à fait. Pour sa recette, le mouvement est aussi allé puiser quelques ingrédients à l’étranger, du côté du « municipalisme » de... Barcelona en comú, l’organisation d’Ada Colau, la maire de Barcelone, où treize militants nantais sont partis pour un voyage d’étude d’une semaine en avril 2019. Le réseau mondial plus large des Fearless cities où les « villes sans peur » inspire lui aussi largement.            

2000 participants aux « enquêtes »

Au printemps 2019, les « enquêtes collectives » de Nantes en commun·e·s fleurissent. Elles recouvrent 5 quartiers ou 20 thèmes, libres, mais finalement assez convenus, de la « sécurité » à « la lutte contre les dominations ». La méthodologie de rendu est cependant assez précise (enjeux/diagnostic/aspirations/propositions). Ce qui permet de construire un programme clefs en mains, quitte à surprendre avec, par exemple « l'embauche de 100 policiers municipaux formés à la médiation » – marque de « l’obsession sécuritaire » ambiante pour la page de gauche radicale Nantes Revoltée. Mais surtout de recruter massivement, par capillarité. Certains colistiers comme le numéro 2 Régis Contreau, ingénieur chez GRDF, ont été « découverts » à cette occasion, tout comme les six représentants des Gilets jaunes. Une composition qui laisse d'ailleurs l’adjoint communiste Aymeric Seassau plutôt dubitatif : « sociologiquement, ce n’est pas une liste d’ouvriers et d’employés, mais de gens qui ont fait des études supérieures, pour beaucoup ».

Certes. Pourtant, bien plus que dans les autres QG de campagne nantais, le côté « docratie » (celui qui fait à raison) et sympathiquement foutraque attire de nouveaux participants, plutôt jeunes et éloignés de la politique, d’ailleurs. «  J’ai mis le doigt dedans lors d’une assemblée, en juin, et tout a suivi. À un moment, j’ai réalisé "ah bah je fais de la politique" » s’étonne encore Fanny Maillet, l’une des colistières. « Au départ, certains viennent juste pour s’exprimer ou pour l’ambiance sans forcément être d’accord avec nos idées » convient Margot Medkour. Ce qui peut parfois jouer des tours. Ouverte aux quatre vents à l’origine, l’assemblée politique du lundi qui « valide tout » en présence de 50 à 70 personnes est désormais filtrée. Des espions d’autres listes et des journalistes s’y étaient invités...            

C’est qu’à mesure que le mouvement grossissait (2000 participants aux « enquêtes » et 300 membres actifs, nous dit-on) et que l’échéance électorale approchait, « Nantes en commun.e.s » a commencé à susciter une certaine curiosité. A l’été 2019, une dizaine de figures d’EELV viennent y passer une tête : ici un collaborateur d’élus (Ugo Bessière), là une porte-parole locale (Christine Ladret) ou encore un conseiller municipal (Jean-Paul Huard). A leur tour, des militants de Génération·s et de la Gauche démocratique et sociale poussent la porte. Ils la refermeront rapidement pour rejoindre la maire socialiste sortante Johanna Rolland et sa liste « Nantes en confiance ». Quant aux communistes, ils n’ont « jamais été invités », assure leur chef de file, Aymeric Seassau.

local NEC
Dans le QG de campagne de Nantes en commun.e.s, face au marché de Talensac. / Photo : Thibault Dumas

Peu à peu, une pointe d’inquiétude se mêle même à la curiosité : l’activité du mouvement se traduira-t-elle dans les urnes ? Ces « citoyens » peuvent-ils bouleverser les équilibres à gauche ? A cet égard, un signe ne trompe pas : longtemps circonspects certains membres des équipes concurrentes lancent désormais quelques petites piques contre le mouvement. « Ils veulent "reprendre le pouvoir" mais tous seuls, avec un seul parti qui les soutient, note Aymeric Seassau qui « regrette que Margot Medkour utilise si peu le mot “gauche” ». « Dans ce mélange de jeunes et d’anciens militants, on relève quand même une moindre implantation dans les quartiers d’habitat populaire et dans les mouvements sociaux », critique de son côté Jean-Paul Huard, adjoint EELV sortant, qui a longtemps – et en vain – été chargé de tisser des liens avec Nantes en commun·e·s.

Verts de tristesse

C’est qu’entre temps l’initiative citoyenne est entrée dans une autre dimension : le 26 septembre au soir, à l’auberge de jeunesse de Nantes, cinquante membres de Nantes en commun·e·s se prononcent en faveur d’une candidature autonome aux élections municipales. Cela tombe bien : au même moment, les Insoumis nantais réunis du côté de la mairie de Doulon, disent « oui » à un soutien au mouvement. En conformité avec la stratégie nationale du parti mélenchoniste, label connu, mais clivant au niveau municipal.            

Côté écologiste, c’est la douche froide : « Clairement, ils faisaient la gueule », se rappelle un participant. « Mon seul objectif, c’était qu’il n’y ait qu’une seule liste » rappelle Jean-Paul Huard. L’objectif manqué ce dernier joue désormais à fond la carte du vote utile : « La démarche est intéressante, mais elle risque de faire perdre aux écologistes les voix leur permettant d’arriver devant Johanna Rolland au premier tour. Et donc de construire une alternative. » Nantes en commun·e·s, allié objectif de la maire PS sortante ? Une « insulte » pour beaucoup de ses militants.

Reste que la menace existe. En témoigne la demi-douzaine de rencontres organisées avec l’équipe de Julie Laernoës de l’automne au début de l’hiver. Des tractations qui s’achèvent mi-décembre par une discussion (fatale) de trois heures en présence d’une centaine de militants, aux Ateliers Bitche. Si rien ou presque n’achoppe sur le programme, ça « part en live sur le rapport aux institutions et à Johanna Rolland » resitue une participante. Chacun est mis devant ses contradictions : l’alliance avec le PS pour EELV ; le refus de l’exercice du pouvoir pour NEC. Les mots « gamineries » ou « conneries » volent. Quelques jours plus tard, Julie Laernoes siffle unilatéralement la fin des négociations par un communiqué laconique. Pour mieux les reprendre pendant l’entre-deux tour ? « EELV a 90 % de chances de retourner avec le PS. Au vu de sa campagne très négative, on peut même se demander si Laernoes veut vraiment devenir maire ? », doute un acteur de premier plan des négociations.

« On assume à fond la personnification »

Beaucoup plus consensuelle fut la désignation de Margot Medkour comme tête de liste. Plutôt original, là encore, le processus « d’élection sans candidat » a pris une heure, montre en main. Pour déboucher sur « une évidence, car Margot est naturellement douée », selon plusieurs membres du mouvement. Avant qu’un proche de la candidate ne pointe : « un caractère très, voire trop, sincère. Quand elle défend un truc auquel elle croit, elle peut braquer son interlocuteur. Même si elle essaye de le gommer ». La mise en avant de cette Francilienne d’origine, arrivée à Nantes pour ses études, est désormais totale. Quitte à écraser médiatiquement les six autres porte-paroles désignés.            

Un peu paradoxal pour un mouvement « citoyen », qui ne déteste rien tant que le petit jeu politique classique et ses codes ? Sans doute, mais « à partir du moment où on décide d’aller aux municipales, on assume à fond la personnification », confie Damien Bastian, chargé de la com’ de la campagne. Avant de préciser « s’inspirer beaucoup de ce que font [le candidat à la présidentielle américaine] Bernie Sanders et [la représentante au Congrès] Alexandria Ocasio-Cortez ». Les campagnes de ces deux « socialistes » à la mode US ont en effet été disséquées via quelques contacts outre-Atlantique.

Tracts de Nantes en commun·e·s (c) Thibault Dumas
Tracts de Nantes en commun·e·s / Photo : Thibault Dumas

Si les méthodes peuvent parfois se ressembler, les moyens ne sont évidemment pas les mêmes. Ici, la communication aussi fournie qu’hétéroclite s’appuie avant tout sur la créativité de bénévoles, comme ce fut le cas dans le mouvement anti-NDDL et de soutien à la ZAD. Les ébauches de tracts montées par deux graphistes-volontaires sont testées à la volée, de la terrasse d’un café à une liste mail, comprenant des opposants. Le dernier en date ? Un pastiche journalistique baptisé « 21 Minutes ». Deux réalisateurs pros ont aussi monté à l’œil un studio télé (plus ou moins squatté) en dessous du local de campagne. L’équipe compte onze permanents bénévoles à plein temps, mais pas de salariés, une singularité. Résultat, 40 000 euros de prestations « gratuites » s’ajoutent au budget prévisionnel de campagne, comme Mediacités l’indiquait il y a deux semaines. « Ce sont des CSP+, qui ont fait Sciences Po ou Audencia, et déroulent une communication superbe façon LFI. Et, c’est vrai, cela séduit les jeunes » reconnaît l’écolo Ugo Bessière.            

Plafond de verre

Le message, scruté de près par les piliers de la campagne, se veut toujours positif, en contrepoint de celui des « amis » Verts. « L’écologie, ça peut aussi devenir le fascisme vert. À force de répéter "urgence [climatique]", il y a un risque », ose Margot Medkour. La tête de liste est hyper préparée aux apparitions publiques, débats en tête. « On teste beaucoup de phrases et de formules et on la ménage sur tout ce qui relève de l’organisation pour qu’elle soit le plus en forme possible », confirme Arthur Créhalet, qui s’occupe de la stratégie politique. Du media training baigné de sauce associative, en quelque sorte.

Chef de file du PCF, Aymeric Seassau loue d’ailleurs « une démarche décomplexée, sans faire de l’anti ». Avant de tempérer : « le problème de ce type d’aventure c’est qu’elle se heurte à un plafond de verre ». Le juge de paix sera donc le premier tour du 15 mars. Malgré les candidatures de dernière minute de LO et du NPA, à l’extrême gauche, certains observateurs parient sur un score au-delà des 10 %. « On peut faire 3 % comme on peut faire 20 % ! » entend-on du côté du local de Nantes en commun·e·s, face au marché de Talensac. Selon les cas, la marinière s’incrustera durablement ou non dans le paysage politique nantais.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.