Il a fallu penser vite. Le jeudi 12 mars au soir, Emmanuel Macron annonçait la fermeture totale et inédite des établissements scolaires. Le lundi suivant leurs portes étaient effectivement closes. Dans l'urgence, les principaux des collèges nantais et leurs équipes ont du mettre en place un dispositif d'enseignement à distance, via l’ENT (environnement numérique de travail) de l’Éducation Nationale et son portail régional, appelé e-lyco. Et y accueillir leurs élèves. Les doigts dans le nez, ou presque, pour une partie d'entre eux. Une vraie galère pour une minorité, souvent issue des quartiers prioritaires de la Ville et scolarisés en REP+.

Dans ces établissements implantés sur des territoires en grande difficulté sociale, il a fallu  - en plus du bouleversement pédagogique - s'adapter au niveau d'équipement des familles. « Après une première cellule de crise le 10 mars, notre priorité a été de nous doter d’un outil pour connaître celui de chacun, raconte Romuald Chollet, principal du collège Rosa Parks, à cheval entre les quartiers du Breil et des Dervallières. Les AED (assistants d’éducation) sont passés dans chaque classe. Un fichier Excel recense aujourd’hui, pour chaque famille, si elle dispose d’une connexion internet, d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un smartphone ».

Prêts d'ordinateurs contre fracture numérique

Sur les 330 élèves du collège, une cinquantaine se trouvait alors dépourvue d’ordinateur. Le Département, qui assure à l’année la maintenance et l’équipement de tous les collèges, publics comme privés, en matériel informatique, s’est alors mobilisé. Au 10 avril, date des vacances scolaires, 1700 ordinateurs ont été prêtés aux collégiens de Loire-Atlantique. Les familles contactées ont pu venir récupérer le matériel au sein des établissements, en respectant les consignes sanitaires.

De quoi résorber la fracture numérique ? Oui et non. « On s’est rendu compte du marasme informatique dans lequel évoluait les élèves, explique Sébastien Manzoni, professeur d’histoire-géographie au collège Rosa Parks. Ils n’y arrivaient pas. Ils apprennent et ils vont revenir avec de plus grandes capacités à travailler le numérique. » Un avis partagé par Stéphane Gort, professeur de sciences au collège Sophie Germain, à Malakoff, également classé REP+ : « Ils sont certes à l’aise avec leurs applis de téléphone, mais on n’a pas pris assez de temps avec eux pour qu'ils s'approprient ces outils numériques aux manipulations plus compliquées ».

Pourtant, les élèves ont persisté. Avec les professeurs au téléphone, souvent. « Tous les parents ne sont pas à la même enseigne, soupire Mme G., mère d’un élève de 3e à Rosa Parks. Notre ordinateur ramait, trop vieux. Au début, on envoyait les devoirs imprimés en photo, par téléphone. Puis on a eu le prêt d’ordinateur, ça a tout changé. Si on avait continué avec le téléphone, on aurait lâché l’affaire. ‘On est une équipe’, me dit aujourd’hui mon fils, que j’aide au quotidien. Maintenant, on essaye de soutenir des camarades à lui qui sont perdus au milieu de leurs devoirs ».

Avant les vacances, son fils travaillait deux heures le matin et presque quatre heures l’après-midi. Une vraie journée de collégien. « Mais même si je suis contente de voir que j’ai encore le niveau 3e pour pouvoir l’aider, constate Mme G., comment font les parents qui ne comprennent pas les leçons, ou la langue ? »

Le gros investissement des équipes pédagogiques

De fait, en REP+, où les élèves plus fragiles socialement qu’ailleurs le sont aussi scolairement, le simple prêt de matériel ne suffit pas. Pas plus qu’on ne peut se contenter d’envois numériques en espérant que les élèves travaillent ensuite en autonomie. Pour que la fameuse « continuité pédagogique » soit efficace, il faut qu’elle se conjugue avec un suivi téléphonique régulier et des ajustements permanents. Une organisation complexe qu’il a fallu mettre sur pied dans l’urgence. Au collège Rosa Parks, cela s’est joué le lundi 16 mars, veille du confinement national. Afin de penser au mieux le bien-être des élèves,, « nous avons établi une répartition des élèves, précise Romuald Chollet, le principal. Deux enseignants, dont le professeur principal, sont tuteurs d’une classe ». Un tuteur doit appeler environ 12 élèves, une fois par semaine.

Sur le tableau commun, auquel toute l’équipe a accès, chaque enseignant peut ainsi relayer à ses collègues la situation des élèves. Et observer les glissements vers un éventuel décrochage. « Il reste à l’heure actuelle trois ou quatre familles dont nous n’avons aucune nouvelle. Plutôt des familles de la classe UPE2A2 . » Un rituel hebdomadaire également instauré au collège Sophie Germain. Nicolas Michel, principal, s’est appuyé sur l’existant. Les élèves, de la 5e à la 3e, disposent déjà d’un accompagnement personnalisé avec le même enseignant, qui a la responsabilité de quatre élèves par niveau.             

Cette relation individualisée a facilité le relais téléphonique. Pour les 6e, les professeurs principaux sont référents. « Chaque personnel a comme mission de rester en contact avec les familles, insiste le chef d’établissement. Les parents ne doivent pas être là pour faire l’école à la maison mais seulement pour encadrer. On a un retour positif des familles. Elles n’hésitent pas à appeler le collège ou à envoyer des mails ». Les enseignants appellent les familles deux fois par semaine. Au début du confinement, avant les prêts d’ordinateurs, des professeurs volontaires ont même distribué en main propre les devoirs à 28 familles, qui se déplaçaient au collège deux fois par semaine. Et le collège va financer des cartes internet mobile pour trois familles.

De nouvelles relations pour l'après confinement ?

Si les adolescents se montrent parfois timides ou indifférents avec leur professeur au téléphone, les parents sont rassurés par ce nouveau lien, qui était bien souvent inexistant avec des familles dites éloignées de l’école. Pour Stéphane Gort, l’angoisse de certains élèves était palpable. « C’est une situation inédite. Ils se sont retrouvés un peu livrés à eux-mêmes, sans la présence d’un adulte ‘expert’ pour expliquer les consignes. Ils sont rassurés par nos appels. »

Une nouvelle relation aux élèves, et aux parents donc, à chouchouter pour espérer la pérenniser après la crise. « Á la sortie du confinement, il faudra essayer de sortir gagnant en maintenant ce contact avec les familles, espère Sébastien Manzoni. Elles se sont montrées surprises et touchées du prêt d’ordinateur, mais aussi reconnaissantes de l’investissement des professeurs. Ce lien est un point fort ». D’ailleurs, ces dernières le reconnaissent. « Quand on entend les professeurs, ça nous rassure, nous les parents, ça nous calme, décrit Mme S., mère d’un garçon de 3e. On discute, je trouve ça bien, on se sent moins seuls, ça nous soulage. »

« De nouvelles modalités pédagogiques s’inventent, de nouvelles relations aussi », observe ainsi Romuald Chollet. Tout en louant l'investissement de ses équipes, le principal avertit néanmoins : « Le temps, les espaces, sont devenus flous, poreux. On doit faire attention à cloisonner espaces professionnels et personnels ». Car la mobilisation devra durer au moins jusqu'au 11 mai. Et peut-être un peu plus... Mme S. par exemple, envisage de ne pas renvoyer ses enfants à l’école malgré les annonces d’Emmanuel Macron. Si la situation persiste, restera, pour les équipes, à définir le réel objectif de cette continuité pédagogique. « Et ça, l’institution, au niveau national, n’a pas vraiment tranché, remarque Sébastien Manzoni. Doit-on faire réviser les élèves ? Les faire progresser sur de nouveaux apprentissages ? » Pour les enseignants, la question est essentielle, et semble parfois dépendre des matières.

À défaut de consignes claires, une forme de liberté pédagogique s’est tranquillement imposée, dans une confiance des équipes de direction envers le professionnalisme de leurs équipes. « Nous sommes aussi partis sur l’idée de consolider ce qui existait déjà, abonde Stéphane Gort. Il ne s’agit pas d’encombrer les élèves à distance avec de nouvelles notions ».

Quant aux ordis, au chaud dans des familles qui en avaient grand besoin, qu’adviendra t-il d’eux après le confinement ? Pour Mme G., l’outil, dont elle s’étonne de la rapidité, fait déjà partie intégrante de la réussite de son fils. « On s’aperçoit encore plus des inégalités… Comment fera t-il en classe de seconde si je dois le rendre ? Le Département ne pourrait-il pas nous les revendre à bas prix ? En fonction des revenus des familles ? » Une nouvelle question à mettre sur la table, dans le souci de la continuité pédagogique comme de l’égalité des chances.

Dans les lycées : rupture des stocks d'ordinateurs et silence de la Région

« Dans beaucoup de famille, les enfants partagent leur chambre. Alors, vous imaginez les ordinateurs… » Thierry Dupré est proviseur au lycée Carcouët à Nantes. Situé entre les deux quartiers prioritaires du Breil et des Dervallières, il accueille 650 lycéens qui vivent en grande majorité dans du locatif social. Alors, quand il a été question de « continuité pédagogique », son équipe et lui ont dû racler les fonds de tiroirs informatiques. « Dans la première circulaire envoyée aux parents, nous avons demandé si ils avaient des besoins particuliers. Les demandes ont afflué. Nous avons au total prêté une soixantaine d’ordinateurs portables. C’est du matériel des classes post-bac et des laboratoires SVT (Sciences et Vie de la Terre) que nous avons reconfiguré. Nous avons utilisé tout notre stock. ».

10% des élèves de cet établissement ont donc pu profiter de ce service rendu possible grâce à la mobilisation du personnel éducatif et technique. Mais à quel prix ? « Clairement, si nous avons d’autres demandes, nous allons devoir reconfigurer et mettre en prêt les ordinateurs de bureau avec tour. Et ça, c’est une autre affaire. Ce sera un travail titanesque. J’espère que l’on n’arrivera pas à cette extrémité », redoute le proviseur.

Même inquiétude de son homologue du lycée la Colinière à l’est de Nantes. Là aussi, on a utilisé tous les stocks d’ordinateurs portables, mais les demandes pourraient bien continuer d'affluer à l'issue des vacances. « Certains élèves qui ont commencé à travailler sur leur téléphone portable faute d’ordinateur à la maison commencent à nous arriver », témoigne Stéphane Sachet, le proviseur. Pas facile effectivement de faire les devoirs sur le clavier de 7 centimètres d’un téléphone....

Au total, le lycée a prêté  40 ordinateurs. Pas uniquement aux élèves. « Des professeurs sont concernés aussi par le manque de matériel informatique. En temps normal, l’ordinateur familial suffit. Mais en confinement, tout le monde en a besoin et particulièrement le professeur qui passe entre 20 et 30 heures par semaine dessus pour préparer les cours » explique Stéphane Sachet.

La Région aux abonnés absents

Dans les lycées professionnels, outre le manque de matériel à prêter aux élèves, on doit faire face à une autre difficulté. De nombreux lycéens arrivent des quatre coins de la région et, confinement oblige, n’ont pas la possibilité de venir chercher un ordinateur de prêt. C’est le cas au lycée Michelet de Nantes qui forme aux métiers du bâtiment et des travaux publics « Nous avons des élèves de Châteaubriant, d’Ancenis ou de Vendée, indique Philippe Josso, le proviseur. La distance est un problème. Des élèves nous ont répondu “je ne peux pas venir chercher l’ordinateur à Nantes, je vais me faire choper !” » Il est vrai que cette raison de déplacement n’est pas prévue sur l’attestation de déplacement dérogatoire.

Pour espérer assurer la fameuse « continuité pédagogique », les lycées doivent donc faire avec les moyens du bord. Car contrairement au Département pour les collèges (lire ci-dessus), ni le Rectorat, ni la Région - pourtant en charge des lycées - n’ont à ce jour lancé de dispositifs spéciaux pour venir en aide à ces familles victimes de la fracture numérique. Ni l'un, ni l'autre n’ont d'ailleurs accepté de répondre à nos questions sur ce sujet...

Antony Torzec