Certains avaient déjà leurs billets d’avion. D’autres finissaient d’organiser leurs premières semaines de retraite. Certains réfléchissaient au moyen d’inverser les mauvais résultats du premier tour. D’autres à celui de conforter l’avance acquise au soir du 15 mars. Face à l’épidémie de coronavirus, tous ont dû revoir leurs plans dans l’urgence, enfiler leur écharpe tricolore et organiser la continuité des services publics essentiels à la vie de leurs administrés. 

Entre les attentes de la population, dont ils sont les premiers interlocuteurs, et les directives gouvernementales, les maires et leurs adjoints n’ont pas la tâche facile. La délégation aux collectivités territoriales du Sénat ne s’y est pas trompée. Jeudi 9 avril, elle lançait une grande consultation en ligne auprès des élus locaux « pour recueillir leurs avis et leurs témoignages sur les difficultés qu’ils éprouvent dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19 et la gestion de l’urgence ». Ses résultats seront rendus publics début mai et ils seront forcément disséqués avec attention.

Face à la crise, chacun son style

En attendant, les quatre premières semaines du confinement ont été l’occasion d’observer les maires à l’œuvre dans une situation de crise, ce moment où leur fonction symbolique l’emporte largement sur leurs pouvoirs institutionnels. Comme le note Éric Landot, avocat spécialisé dans les collectivités locales, auteur d’un livre intitulé L’Histoire des maires, « le maire, c’est la figure tutélaire, proche, aimée, qui incarne une certaine continuité et un certain ordre. Sa fonction symbolique est très importante en temps de crise ».  

Si importante que, comme l’explique Alain Faure, directeur de recherche au CNRS et professeur de science politique à l'Université de Grenoble, « ces périodes peuvent souvent être des révélateurs dans une carrière politique. Ce sont celles où la fonction d’incarnation devient colossale et où le caractère personnel du maire peut prendre le dessus, poursuit l’auteur de Des élus sur le divan, un ouvrage à mi-chemin entre la psychanalyse et le science politique. Dans ce type de crise grave, on sort de la simple gestion des affaires publiques et du registre partisan. Les maires doivent se positionner personnellement, émotionnellement et, souvent, leur conception profonde de la politique et de la gouvernance émerge ».  

En la matière, à chacun son style. A l’échelle de l’agglomération nantaise et du département, nous en avons identifié quatre différents. En regardant la façon dont les premiers magistrats de certaines communes ont abordé la crise. Et surtout, alors que celle-ci est intervenue en plein cœur de l’élection municipale, en observant la façon dont ils ont associé leurs concurrents ou leur opposition aux décisions. Quand certains, sûrs de leur pouvoir, de leurs services et de leur autorité décidaient seuls ou presque, d’autres s’attachaient à associer, de façon plus ou moins large, le reste du personnel politique local. Revue de détail.     

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Les "seuls maîtres à bord"

Incontestablement l’irruption du Covid-19 bouleverse les priorités politiques. Mais là où le maire est très confortablement installé dans son fauteuil, c’est un peu “business as usual”. Quitte même à renforcer encore un peu la centralisation des circuits de décision habituels face à une opposition marginale.

C’est le cas, par exemple, sur les bords fleuris et particulièrement paisibles de l’Erdre. Premier magistrat des 20 000 citoyens de La Chapelle-sur-Erdre depuis 12 ans, Fabrice Roussel (PS) a été reconduit dès le premier tour (55,69% des voix), pas franchement chahuté par l’unique liste concurrente menée par son éternel challenger, l’ex-Modem Erwan Bouvais. « C’est sûr que ça simplifie et accélère les choses. Le plan de continuité des activités (PCA), je l’avais préparé avec mon équipe de direction. Il a simplement fallu l’adapter un peu », déroule celui qui est aussi premier vice-président de Nantes Métropole. Un directeur travaille constamment à la mairie - fermée au public, comme partout ou presque. Fabrice Roussel y vient une fois par jour et tient une réunion d’équipe par semaine au moins avec le Directeur Général des Services (DGS) et des directeurs administratifs. 

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La mairie de La-Chapelle-sur-Erdre, près de Nantes / Photo : Creative Commons - Pepie_34

Suivant les sujets (accompagnement des retraités et précaires, local pour les professionnels de santé, suivi des associations sportives et culturels, etc.), certains adjoints sont sollicités. Une gestion très pyramidale, qui ne laisse pas grand place au reste de l’équipe municipale, majorité et opposition confondues. Tous les conseillers n’ont ainsi reçu que deux courriels depuis un mois, en dehors des newsletters publiques.

Le chef de file de l’opposition Erwan Bouvais a annoncé se mettre dès la mi-mars à la « disposition [du maire] pour constituer une unité municipale face à l’urgence sanitaire qui nous menace ». Inutile pour l’heure lui répond en substance ce dernier : « Nous nous appuyons principalement sur une partie des personnels [260 agents dont 100 en télétravail, NDLR] plus des bénévoles. Nous arrivons à répondre à la situation sans besoin de solliciter les élus ». Changement de ton le 9 avril, puisque le centriste Erwan Bouvais conteste désormais « la sincérité du scrutin en raison de la forte abstention » via un recours devant le tribunal administratif de Nantes.

« Quand viendra le déconfinement, il sera temps de compter les bouses. »

S’en prendre ainsi au maire, figure rassembleuse en temps de crise, ils ne sont pas nombreux à l’oser. Au contraire. Même s’ils n’en pensent pas moins, la plupart des élus d’opposition interrogés sont bien conscients que les polémiques pourraient être mal perçues et préfèrent marcher sur des oeufs. C’est le cas à Clisson, à une quarantaine de kilomètres au sud de Nantes. « Les gens ne comprendraient pas que j’attaque le maire, note Franck Nicolon (divers gauche) arrivé en tête au premier tour (46,01 % des voix) devant le maire sortant Xavier Bonnet (LR, 41,83 %) et un autre conseiller municipal sortant, Richard Bellier (centre, 12,16 %). Rien que le fait de m’exprimer dans la presse pour dire ce que l’on fait (le lancement d’une page Facebook, notamment) n’a pas été très bien supporté. Il y a d’autres problèmes, ce n’est pas encore le moment. Quand viendra le déconfinement, il sera temps de compter les bouses. »

Une expression imagée pour dire que l'attitude du maire sortant l’étonne. « Dès le 16 mars, on s’est mis à disposition des services de la Ville pour donner un coup de main, explique-t-il. On a contacté le maire, le directeur des services. Cela ne nous paraissait pas aberrant. Ils ont fait appel à nous pour distribuer des courriers. Puis on n’a eu aucune information jusqu’à un mail reçu le 9 avril. Je suis conseiller municipal et je ne suis au courant de rien ! Ce que je comprends, c’est qu’il ne veut pas travailler avec son principal concurrent. C’est pourtant une période où il faut mettre toutes les énergies au service des citoyens. »

Un peu plus au nord, à Saint-Sébastien-sur-Loire, nos appels à la mairie sont renvoyés sur la messagerie d’un téléphone portable, qui « ne peut plus recevoir de message ». Contacté sur son numéro personnel, Laurent Turquois, aisément réélu le 15 mars avec plus de 55% des voix, nous remercie de l’informer de cet impair ! Depuis, le standard de la mairie est toujours renvoyé sur un numéro de téléphone mobile “pour les appels urgents” et l’astreinte est bien assurée. Pourtant, chaque matin, le centriste (ex-UDI) travaille bien dans son hôtel de ville, accompagné lui aussi de son DGS ou d’un directeur administratif. « La première semaine de confinement, nous avons organisé les services pour qu’ils puissent assumer leurs missions, notamment auprès des plus démunis », raconte t-il. La deuxième, nous avons communiqué vers l’extérieur sur nos actions, notamment via une newsletter. À partir de la troisième semaine, j’ai mis en place une visioconférence avec les leaders de l’opposition. » La première a eu lieu le 2 avril, pendant deux heures. 

« Je ne veux pas polémiquer mais ça aurait été la moindre des choses d’informer le conseil municipal avant, regrette Michel Caillaud, élu d’opposition (divers gauche). J’ai par exemple été contacté par quelqu’un qui avait besoin d’une aide à domicile. Sans pouvoir lui répondre. Avant cette visioconférence, nous n’avions les informations que par la presse. » La critique laisse froid le maire réélu : « Je me méfie des “y’a qu’à, faut qu’on”. Surtout quand on est dans son canapé avec une canette de coca à la main, cingle-t-il agacé. Depuis trois semaines, je suis celui qui prend le plus de risques. Nous affrontons cette crise pas à pas… »

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La mairie de Saint-Herblain, près de Nantes. / Photo : Creative Commons - Pymouss44

Un autre candidat malheureux (pour l’heure) a dû prendre son mal en patience. A Saint-Herblain, cette fois, la deuxième ville de la métropole. « Il a fallu attendre trois semaines de confinement pour être enfin associé à la vie de la municipalité », soupire Jean-François Tallio, adjoint EELV chargé du personnel et tête de liste du même parti. « Le maire a organisé le 1er avril une audioconférence d’une heure avec les présidents des groupes politiques. C’est seulement à ce titre que j’ai été invité. Je le regrette. La priorité du maire, c’est gérer alors que je pense qu’il faut mettre de la politique là-dedans. »

À mots couverts, c’est la grande sœur Nantes qui est érigé en exemple. Là, Johanna Rolland a fait le choix d’intégrer sa concurrente verte Julie Laernoes à la cellule de crise journalière. « Il n’y a pas de raison pratique de demander à Jean-François Tallio d’y participer, évacue l’édile herblinois Bertrand Affilé. Je serais le maire d’une ville de 300 000 habitants, je le ferais. » L’union sacrée, privilège des grandes villes ? Il faut dire que ses 43% des voix dans les urnes le 15 mars n’incitent pas le socialiste à tendre la main à son ex-partenaire vert et ses 30%. 

« Un peu plus de jeu collectif et d’unité seraient importants »

Pour organiser la vie confinée des 46 000 Herblinois, une cellule de crise se réunit donc trois fois par semaine. On y retrouve le maire, son DGS, son directeur de cabinet et trois directeurs administratifs. « Il fallait faire face à l’urgence, plaide l’édile. J’ai uniquement mis dans la boucle le premier adjoint aux Finances et l’adjoint à la Tranquillité publique par téléphone si besoin. Tous les élus ont cependant reçu un compte-rendu après chaque réunion. »

« C’est un fonctionnement habituel de la municipalité. Je ne suis pas surpris. On a toujours été très peu associés dans les décisions. Un peu plus de jeu collectif et d’unité seraient importants dans ces moments là », déplore de son côté Matthieu Annereau, élu d’opposition et candidat LREM aux municipales (26% des voix au premier tour). Le maire sortant tente malgré tout de la jouer un peu plus collectif avec la mise en place progressive d’audio-conférences animées par les adjoints. Pour chaque commission, une réunion virtuelle par semaine pour évoquer les affaires courantes.

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Les partageurs

Chahuté par le mauvais temps, certains élus choisissent, contrairement aux exemples précédent, d’ouvrir le processus de gouvernance à d’autres. Jusqu’à l’opposition, dans certains cas. Question de circonstances, parfois, mais aussi de caractère. 

Au Pellerin, Patrick Gavouyère, a quinze jours d’avance sur le confinement national de la population. Suite à une réunion avec un cas avéré de Covid-19 début mars, l’ARS (Agence régionale de santé) a imposé au maire un enfermement de deux semaines, dont la dernière de campagne. « J’ai hurlé à l’annonce de la tenue du premier tour, se souvient l’élu. Je mesurais la dangerosité de ce virus. » Le scrutin ayant été interrompu entre deux-tours, le maire sortant n’a eu d’autre choix que de renfiler son écharpe tricolore. « J’avais fait le choix de ne pas me représenter. Là, je suis bien obligé de faire du rab. Je le prends avec philosophie. » Pourtant, depuis plusieurs mois, un tuilage s’organisait avec son dauphin désigné, l’adjoint à l’Urbanisme, François de Laujardière (divers centre). Arrivé en tête au premier tour avec 42% des voix, dans un scrutin incertain au second, celui-ci avait participé à la même réunion que le maire. Il était donc lui aussi confiné, tout comme le DGS de la mairie.

« Patrick Gavouyère gère les affaires courantes mais je suis associé aux décisions », synthétise celui qui est encore numéro 2. Arrivée en deuxième position au premier tour (37% des voix), Sandrine Falot a dû, elle, aller à la chasse aux informations. « Avec le confinement du maire et de son adjoint, nous avons choisi de ne pas lui mettre la pression au début. Mais depuis, il nous a sollicité sur l’ouverture du marché et l’aide alimentaire », éclaire l’opposante divers-gauche.

La crise sanitaire a même engendré une union sacrée dans cette commune de 4 000 habitants plus habituée des joutes politiques au couteau que de la concorde républicaine. Conseillers municipaux de la majorité et de l’opposition ont ainsi encadré ensemble la réouverture du marché, samedi 3 avril. Les repas pour les seniors se distribuent eux-aussi “main dans la main” (mais à un mètre de distance). Sandrine Falot reste cependant sur ses gardes : « J’ai prévenu le maire. Contrairement à ce qu’il a pu faire, notamment avec les colis de Noël, je ne souhaite pas que cette parenthèse Covid-19 soit utilisée à des fins électorales. D’ailleurs, la mairie ne fait que son job ! »

« On est à la limite de la communication politique »

Situation de crise ou non, les arrières-pensées électorales ne sont jamais très loin. Si à Sainte-Luce-sur-Loire, le candidat PS arrivé en tête au premier tour avec 17 voix d'avance, Anthony Descloziers, note que le maire Jean-Guy Alix (divers droite) a bien convié les différents groupes politiques à une réunion hebdomadaire d’information, il relève également le décalage qu’introduit la crise entre les concurrents à l’élection. « Tous les samedi, le maire fait un peu campagne en distribuant du gel sur les marchés. C’est son rôle, bien sûr, mais on est à la limite de la communication politique. »

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La mairie de Sainte-Luce-sur-Loire, près de Nantes. / Photo : Creative Commons - Pymouss44

Cette ambiguïté liée à la période trotte évidemment dans la tête de beaucoup, notamment dans les villes où les résultats du premier tour furent serrés. Mais certains refusent cette approche trop cynique. C’est le cas de Jean-Philippe Magnen. Adjoint au maire de Nantes et conseiller métropolitain de 2001 et 2014, l’ancien vice-président EELV du conseil régional a depuis raccroché de la politique pour ouvrir un cabinet de psychothérapeute indépendant. Lors de cette crise, « l’échelon local est le bon périmètre pour ré-humaniser la politique, recréer des liens, explique celui qui conseille parfois les politiques sur l’exercice du pouvoir. A Nantes par exemple, je connais bien les acteurs politiques. Les relations étaient tendues pendant la campagne entre la candidate socialiste Johanna Rolland et celle d’EELV Julie Laernoes. Dès qu’il y a eu confinement, il y a eu rapprochement. Le maire a intégré dans ses choix Julie Laernoes et même son « enfarineur » Christophe Jouin, bénévole de l’Autre Cantine. Comme si l’essentiel devait revenir au centre des préoccupations. Je ne peux pas imaginer qu’il y ait un calcul politique derrière cela. Je ressens cette démarche sincère. Pour moi, c’est un acte de prise de conscience que l’urgence est là et qu’il faut faire avec tout le monde. »

De fait, comme Mediacités le soulignait dans une enquête publiée il y a plus de deux semaines, à Nantes, les choix politiques et la communication de la maire et présidente Johanna Rolland ont fait (partiellement) jurisprudence. Arrivée largement en tête le 15 mars (31,26% des voix), la sortante a intégré dès le départ du confinement cinq élus de la majorité à la cellule de crise nantaise. Dont son ambitieuse adversaire, la verte Julie Laernoes (19,58% au premier tour). L’adjointe chargée de l’énergie et des bâtiments, le reconnaît : « C’est plutôt intelligent de mettre la campagne de côté pour tous se mobiliser. » Même l’opposante n°1, la LR Laurence Garnier (19,94% au premier tour) l’admet : « La seule question qui vaille est : comment articuler au mieux nos actions ? »

Un entretien téléphonique a lieu deux fois par semaine avec les présidents de groupes (dont l’opposition) et un point hebdomadaire avec les représentants des personnels de la Ville et de la Métropole (7 517 agents). Sans compter les courriels collectifs. Et ce depuis le début du confinement, alors qu’il a souvent fallu trois semaines à un mois dans bon nombre de communes pour prendre de telles mesures. Hier, mercredi 15 avril, Johanna Rolland confirmait même la tenue d'un conseil municipal - par visio-conférence - le 30 avril prochain.

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Les malgré-eux

Ils voulaient quitter la vie politique à l’issue des élections municipales, après des années de bons et loyaux services. Les voilà contraint à signer une prolongation en CDD en pleine crise sanitaire. Alors même que leur succession s’avère incertaine. 

À Orvault, Joseph Parpaillon avait déjà préparé ses valises. Non pas que le maire s’attendait à être battu aux élections municipales : il n’était pas candidat. Mais les billets d’avion étaient achetés pour s’évader après le 22 mars et tirer ainsi définitivement un trait sur 21 années passées à la tête de la commune. C’était compter sans le Covid-19. « Je ne peux pas dire que j’accueille avec joie cette rallonge de mon mandat. Je dois faire mon devoir mais j’attends quand même avec impatience la fin du confinement », confesse Joseph Parpaillon, à la tête d’une majorité LR-UDI. Sa protégée, Monique Maisonneuve (UDI), n’est arrivée qu’en second position le 15 mars (32,6% des voix), distancée par le divers-gauche Jean-Sébastien Guitton (35,2%). Élu il y a six ans dans la majorité, Sébastien Arrouët, a obtenu de son côté 32,1% des suffrages.

Chaque lundi matin, le maire prolongé réunit ses cadres. Autour de la table, le directeur général des services, la directrice de cabinet et les six directeurs généraux. « On a mis en place une cellule de crise, comme pour les plans canicule. On passe en revue les services municipaux les uns après les autres et on voit les problèmes à gérer », explique Joseph Parpaillon, de sa voix grave. L’objectif est clair : la poursuite des services publics. Mais quid de la démocratie locale là-dedans ? Difficile à trouver selon Jean-Sébastien Guitton, leader de l’opposition municipale de gauche : « Les conseillers municipaux ont été tenus informés avec seulement trois mails depuis le début du confinement. J’ai envoyé un courrier au maire pour lui demander de travailler ensemble. J’ai reçu une fin de non-recevoir. » Une réponse négative qu’assume Joseph Parpaillon : « Nous sommes dans une mécanique. Il faut répondre aux urgences. » 

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La mairie d'Orvault, près de Nantes. / Photo : Creative Commons - Pymouss44

Effet des divisions au sein de la majorité, l’adjoint à la culture Sébastien Arrouët témoigne : « Le maire ne travaille qu’avec les agents de sa garde rapprochée. Et ce n’est pas propre à la gestion de cette crise. Mais je ne souhaite pas polémiquer sur ce manque de collaboration. Ce n’est pas le moment. Le maire assume parfaitement ses responsabilités. » En période de crise, la concorde municipale avant tout…

« Nous aimerions bien y aller plus franchement »

À 24 heures près, Pierre Hay aurait lui aussi profité d’une paisible retraite, « sans plan particulier, ni voyage, ni rien », à La Montagne, sa commune de 6 000 habitants. Mais la veille de l’installation du nouveau conseil municipal, le 20 mars, ce futur ex-maire de 67 ans voit son mandat prolongé par le gouvernement. De deux mois, au moins, comme partout en France. « C’était imprévu, c’est vrai. Mais quand on est élu pour six ans, ce n’est pas un ou deux mois qui changent la donne. C’est la situation sanitaire qui est préoccupante », note celui qui fut élu en 2014 à 39 voix près, dans une triangulaire de gauche au cordeau. Moins fataliste, son successeur élu le 15 mars, Fabien Gracia a logiquement « des fourmis dans les jambes ». A la tête d’une liste de gauche alternative, Donnons du relief à La Montagne, il a largement distancé (55,10 % des voix) celle de la première adjointe et héritière désignée, Catherine Gendronneau (troisième avec 20,84 %).

Dix kilomètres à l’ouest de Nantes, l’atmosphère politique est donc un peu étrange. « Pas évident pour l’équipe sortante de se mobiliser en pleine crise sanitaire, après une défaite, admet Fabien Gracia. Quant à nous, nous aimerions bien y aller plus franchement. Mais pour le moment, nous ne pouvons ni nous déplacer, ni nous rencontrer, ni voir des agents municipaux. » D’où la demande faite à maintes reprises au maire en place de pouvoir les contacter officiellement – ce qui se fait déjà un peu en sous-main. « On attend toujours une réponse et des actes clairs, ce qui est très inconfortable et nous agace un peu. Dans l’ensemble l’équipe en mairie ne nous informe pas ».

Toujours à sa tête, Pierre Hay, esquive : « Leurs contacts sont réguliers avec la DGS. Mon problème, c’est de ne pas surcharger les agents ». Et cela même si la loi d’urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19 du 23 mars 2020 prévoit que «  les candidats élus au premier tour dont l'entrée en fonction est différée sont destinataires de la copie de l'ensemble des décisions prises ». Mais l’heure n’est pas au contentieux. En attendant d’entrer officiellement en fonction, les élus “Donnons du relief à La Montagne” peaufinent l’organigramme de leur future équipe.                  

Un peu plus loin de Nantes, à la Haie-Fouassière, c’est aussi ce que font les candidats élus le 15 mars dernier sur la liste de (l’ancien) chef de file de l’opposition municipale, Vincent Magré. Malgré cette victoire dès le premier tour sur Agnès Paragot, adjointe sortante, c’est encore l’ancien maire, Jean-Pierre Bouillant, qui dirige la commune. « La situation est très particulière, témoigne Vincent Magré. C’est lui le maire légal et on ne discutera pas ses décisions. J’ai bien essayé de lui dire que j’étais le maire légitime, ça n’a pas suffi à l’inciter à copiloter l’action municipale. Je l’ai au téléphone deux fois par semaine, mais il ne me demande pas mon avis. On aurait pu décider à deux, on en aurait tous été grandis… » 

Bidule_carre_512pxLes militants

Une première période âpre et tendue qui débouche sur une mi-temps figeant les positions pour une durée indéterminée. Incontestablement, dans bon nombre de communes, l’interruption du processus électoral pour cause d’épidémie rend la situation particulièrement compliquée. Au point, semble-t-il, de susciter parfois quelques arrières-pensées : après tout, le fait d’assumer pleinement son rôle de maire dans la crise ne pourrait-il pas rebattre les cartes en vue de la deuxième période électorale à venir ? 

Cas de figure emblématique à Rezé, troisième commune la plus peuplée de la métropole (42 000 habitants). Là, la majorité rose-rouge-verte se déchire en tous sens depuis dix-huit mois. « À partir de l’annonce du confinement, nous n’avons eu aucun retour du maire pendant une semaine. On nous a renvoyés vers les informations du… site officiel de la Ville, se lamente l’élu écologiste Didier Quéraud, écarté de la majorité municipale il y a six mois et colistier sur la liste dissidente Rezé Citoyenne. On est dans un grand classique ici : " Circulez, il n’y a rien à voir ! Le maire s’occupe personnellement de tout". »

Du côté de la communication du sortant, le socialiste Gérard Allard, on assure pourtant que « tous les élus du Conseil municipal sont informés au quotidien : ils reçoivent le compte rendu journalier de la cellule de crise, les bulletins quotidiens de l’ARS, les textes officiels [...], etc. » Désormais, une visio-conférence réunit même tous les lundis à 15 heures les six présidents des groupes politiques, du PCF à la droite. « Les questions les plus sensibles ou les plus importantes sont soumises à l’arbitrage collectif des présidents de groupes et du maire », affirme-t-on à Mediacités. Même si des élus d’opposition indiquent ne jamais avoir vu la couleur d’un compte-rendu.

« Prenez soin de vous et de vos proches »

C’est que l’élection municipale reste encore dans toutes les têtes. Si la liste du maire sortant est arrivée très loin derrière Rezé citoyenne (20,17 % contre 33,71 % voix) au premier tour, la situation actuelle pourrait rebattre les cartes. Certains semblent en tout cas le croire. « Le maire n’a pas modifié ni ralenti son rythme de travail et consacre toute son énergie à la gestion de la crise », valorise l’entourage de Gérard Allard. La plupart du temps en télétravail, avec un passage tous les deux jours en mairie et ponctuellement sur le terrain, après l’obtention de la réouverture des marchés des places du Pays de Retz et du 8 mai, par exemple.

A la manière de Johanna Rolland, le maire sortant tourne également régulièrement de petites vidéos depuis son domicile, bibliothèque en toile de fond. Le registre s’avère nettement plus émotionnel que celui de la maire de Nantes. « Nous traverserons ensemble cette épreuve et tous ensemble nous en sortirons encore plus forts. Prenez soin de vous et de vos proches » faisait ainsi résonner Gérard Allard, fin mars, en déplorant les premiers décès rezéens. Posture rassembleuse, discours mobilisateur, appel à l’union… L’histoire foisonne d’exemples d’hommes politiques ayant réussi à l’issue d’une crise à renverser une situation politique compliquée.   

Il faudrait au moins ça à Serge David. Ancien enseignant et syndicaliste CGT, le maire sortant d’Indre (6 000 habitants) s’avère inarrêtable lorsqu’il s’agit d’évoquer les mesures prises face à l’épidémie. « Je me sens bien. Je suis maire et à temps complet », avance celui qui est pourtant passé à 32 voix de rendre son écharpe dès le premier tour (38,86%). « La campagne a été un peu faussée, des jeunes comme des anciens ne sont pas venus voter . Je pense que le scrutin sera annulé. Ça en fera réfléchir certains », espère bien sûr le sortant divers gauche. « La vie démocratique est complètement éteinte mais le contexte l’explique », observe, réaliste, son adversaire, Anthony Berthelot. Nous lui avons proposé d’activer nos réseaux de solidarité et essuyé un refus poli. Finalement, nous n’en savons ni plus ni moins que n’importe quel Indrais », constate la tête de liste “Alternative Indre 2020” (48,01% des voix). « C’est très bien mais en quatre semaines une personne seulement nous a demandé de l’aide pour faire ses commissions », rétorque Serge David.                  

« On aimerait pouvoir faire des propositions »

Sans grande surprise, c’est dans ces communes où le maire sortant (ou son successeur désigné) n’est pas en ballotage favorable à l’issue du premier tour que la situation est la plus complexe. A Ancenis, par exemple, la liste menée par l’élu de la minorité Rémy Orhon est arrivée en tête devant celle de l’adjoint sortant, Pierre Landrain. « Mais on reste des candidats, souligne Rémy Orhon. En attendant le second tour, il a demandé à intégrer la cellule de crise mise en place par le maire actuel d’Ancenis, Michel Tobie, qui compte dans ses rangs... Pierre Landrain. Sans succès. « On n’a aucune info sur ce qu’il se dit là-bas et on ne peut même pas assumer notre rôle d’élu de la minorité. Monsieur Tobie reste le maire. On ne remet pas ça en cause mais on aimerait pouvoir faire des propositions. »

La crise, et après ? 

Globalement, ces différentes postures n'étonnent pas Clotilde Ripoull. « Cette situation de crise met en lumière les carences de notre système démocratique local, constate la présidente de l'Association des élus locaux d'opposition (AELO). Comme d'habitude, tout repose sur la personnalité des élus : il y a ceux qui font preuve de bonne volonté et acceptent de travailler avec leur opposition. Et il y a les autres, la très grande majorité, qui la traite comme quantité négligeable parce que le système leur en donne toute latitude. » L'ancienne élue d'opposition ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur l'après confinement : « La crise économique sera telle que la nécessité de réfléchir à la façon dont on prend nos décisions publiques sera sans doute la dernière des préoccupations », soupire-t-elle.

D'autres sont moins catégoriques et estiment que l’épreuve du Covid-19 ne restera pas sans effets sur les élus. « Certains auront réussi à incarner leur territoire et ils en tireront les bénéfices, estime le politiste Alain Faure. Dans quelques cas, ce genre de drame a permis à certains d'être réélus à vie. » Citant les exemples de Nicolas Sarkozy après la crise financière de 2008 ou de François Hollande après les attentats de 2015, l’avocat Eric Landot note qu’au niveau national « les sorties de crise ont toujours donné lieu à un renforcement symbolique de celui qui fut capitaine durant la tempête, même si cela ne dure pas longtemps. Pour la première fois, ce scénario symbolique se joue au niveau local. La figure du maire en sortira renforcé », ajoute-t-il.

Moins catégorique, Jean-Philippe Magnen espère que cette crise inédite permettra « aux gouvernants, quels qu’ils soient, de questionner leur mode de gouvernance et de pratique du pouvoir ». Sans préjuger de la conclusion de ces réflexions : « Ils auront trois possibilités, anticipe le psychothérapeute. Se replier sur eux-mêmes et sur le territoire, dans la tendance populiste ; faire le dos rond et reprendre comme avant ; ou se lancer dans des transformations et transitions personnelles. » Sacré choix.