Louisa Battoy n’en décolère pas. Depuis le début du confinement, cette médiatrice sociale des quartiers nord de Nantes, Prix Fémina Solidarité 2018, n’en finit pas de recevoir au téléphone des familles honteuses de ne pouvoir offrir à leurs enfants un ordinateur pour le suivi scolaire. « J’ai contacté le conseil régional pour demander le déclenchement de l’aide OrdiPass pour ces familles, témoigne-t-elle. Dans le passé, j'y avais fait appel à de nombreuses reprises. Mais on m’a répondu que cette aide avait été supprimée il y a trois ans. C’est inimaginable d’avoir enlevé ce dispositif qui répondait vraiment à une attente. »          

Qu’est-ce-qu’OrdiPass ? En surfant sur le site du Conseil régional des Pays de la Loire, il est encore possible de trouver toutes les informations. Pourtant, ce dispositif d’aide à l’acquisition d’un ordinateur pour les familles modestes mis en place en 2012 par l'ancienne majorité socialiste a bien été supprimé, (contrairement à d’autres régions françaises) . En 2017, en catimini, l’actuelle majorité (LR) élue deux ans plus tôt derrière Bruno Retailleau, actuel président du groupe LR au Sénat, a purement et simplement coupé les crédits. Intégrée au Pass 15/30 ans, cette aide - pilotée alors par le vice-président de la Région Matthieu Orphelin (aujourd’hui député du Maine-et-Loire) - permettait à des lycéens issus de familles modestes de financer l’achat d’un ordinateur. 5 000 d’entre-eux en bénéficiaient chaque année, tout particulièrement parmi les élèves de seconde et les premières années de CAP ou Bac Pro.          

5 000 bénéficiaires jusqu'en 2017

Cette démarche représentait un coût annuel de deux millions d’euros pour la Région, collectivité dont le budget s'élève à près d'1,9 milliard d'euros. Les familles finançaient cette acquisition à hauteur de leurs revenus, leur part allant de 20 à 200 euros. Pour aider le lycéen à bien prendre possession de son nouvel outil, ils avaient la possibilité de bénéficier d’une hotline gratuite pendant trois ans. Une solution efficace pour s’attaquer à la fracture numérique.

Lors de la disparition du dispositif en 2017, le syndicat enseignant SGEN-CFDT et les personnels du Lycée Le Mans-Sud avaient envoyé au président du Conseil régional d'alors, le vendéen (LR) Bruno Retailleau, une pétition pour « pointer les incidences graves de cette décision, non seulement pour les jeunes des familles défavorisées mais aussi pour l’avenir de tout le tissu associatif et culturel local ». Depuis, l’opposition régionale PS ne cesse de demander la réintégration de cette aide dans le budget.

« On nous répond à chaque fois qu’OrdiPass n’a plus d’utilité car tous les jeunes ont ce qu’il faut à la maison, s’énerve Christophe Clergeau, le président du groupe socialiste à la Région. Mais ce qui est le plus dramatique, c’est que l’on a perdu la culture du suivi des élèves en difficulté sociale. En cas que crise, on ne sait plus comment aller vers eux. Pourtant, cela devrait être la priorité absolue de la région et du rectorat. »

Le confinement met en lumière la fracture numérique

Car oui, cette période inédite montre à quel point OrdiPass aurait été utile durant le confinement. Et ce n’est pas seulement Louisa Battoy ou l’opposition régionale qui le disent. D’après un document interne à la Région, que Mediacités a pu se procurer, près de 500 ordinateurs portables auraient ainsi été prêtés par les 59 lycées publics des Pays de la Loire à des élèves en manque de matériel entre le début du confinement et la mi-avril. Du bricolage provisoire qui repose essentiellement sur la mobilisation des équipes éducatives et techniques des établissements scolaires. Interrogés par Mediacités dans le cadre d’un article publié la semaine dernière, plusieurs proviseurs de lycées nantais expliquent être contraints de jongler avec les postes informatiques du lycée pour répondre aux besoins des lycéens. Et craignent de ne pouvoir satisfaire toutes les demandes.

D’après nos informations, de nombreux appels au standard du Conseil régional des Pays de la Loire sont également allés dans ce sens. « Nous recevons aussi des demandes de financement d’ordinateur », note encore Stéphane Sachet, le proviseur du lycée la Colinière à Nantes. Suite à la disparition d’OrdiPass, j’y réponds maintenant avec « le fond social lycéen » de l’établissement. L’Etat et la Région abondent ce fond à hauteur de 12 à 15 000 euros par an. » Encore faut-il que les familles connaissent l’existence de ce – très – discret dispositif d’urgence (pour le financement de la cantine par exemple) et osent exprimer leur demande au chef d’établissement. « Je connais des familles qui n’ont pas eu le choix. Au début du confinement, elles ont pris un prêt bancaire pour acheter un ordinateur. Voilà de quoi ajouter de la précarité à la précarité », conclut Louisa Battoy.

Dernière preuve et pas des moindres que l’aide à l’achat d’ordinateur aurait été bien utile en cette période de confinement : le ministre de l’éducation nationale, lui-même, Jean-Michel Blanquer, a lancé mardi dernier un programme d'au moins 9 millions d’euros d’achat de matériel numérique et de tutorat pour aider les élèves des quartiers prioritaires à poursuivre leur scolarité. Un coup de pouce qui arrivera après la bataille contre la fracture numérique…

>>> Lire notre précédent article :
https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2020/04/16/dans-les-colleges-rep-de-nantes-la-mobilisation-enseignante-contre-la-fracture-numerique/

Le Covid-19 a bousculé bien des pratiques dans les collectivités locales. Sauf... au Conseil régional des Pays de la Loire. En matière de communication avec la presse, pas de changement. Nos demandes d’interview du vice-président à l’Education Antoine Chéreau sont restées vaines. Même si elle est largement oubliée par la communication régionale depuis le début de la crise, l’éducation demeure pourtant l'une des compétences majeures de l'institution. Mais elle n'a bénéficié jusqu'à présent d'aucune annonce de la part de l’exécutif.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).