C’est un sac de nœuds et une affaire révélatrice de la légèreté avec laquelle sont parfois traitées les questions environnementales... A Treillières, aux portes de Nantes, la municipalité a tranquillement alimenté pendant des années une vaste décharge illégale, à deux kilomètres du centre-bourg, sans la moindre autorisation administrative. Grande comme deux terrains de foot, haute de près de six mètres, elle est située juste en surplomb d’un ruisseau qui fait la frontière avec La Chapelle-sur-Erdre.

Après avoir fait office de simple « dépôt » municipal, l’ancienne carrière de gravier du « Bossin » a été rebouchée par les agents municipaux avec à peu près tout et n’importe quoi. « Il y a des morceaux de tous les chantiers de démolition entrepris par la mairie depuis 2013, résume Emmanuel Renoux, le chef de file de l’opposition municipale. On y retrouve tous les équipements des terrains de sport démolis, comme les aubettes en résine ou les projecteurs encore avec leurs ampoules. Il y a aussi des morceaux du préau qui était situé derrière la mairie : le toit était en fibre-amiante. » Des morceaux de l’ancienne école et de l’ancien centre de loisirs font aussi partie des vestiges enfouis. « Entre 2013 et 2017 », la surface de cette décharge illégale aurait été « multipliée par dix », calcule Emmanuel Renoux, photos satellite à l’appui.

Le site des Bossons a Treillieres, vu de Google Earth (image 2018)
Le site des Bossons à Treillières, vu par satellite / Image Google Earth.

Pour l’État, un « écart majeur » à la réglementation

« Alertée par un administré », la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) des Pays de la Loire a sifflé la fin de la partie en juin 2018. Cette année là, elle somme la commune de mettre immédiatement un terme à cet « écart majeur à la réglementation » et de remettre le site en l’état. Avant de faire, dans la foulée, un signalement au Procureur de la République de Nantes. Depuis ? Pas grand chose... Ou plutôt si : le maire de la commune de 10 000 habitants, Alain Royer, cherche comment sortir de l’ornière. Pour commencer, il a commandé un « diagnostic environnemental » et une « étude de faisabilité technique et économique » au bureau d’études spécialisé AnteaGroup.

Son rapport, rédigé l’an dernier et que nous avons pu consulter, met en évidence « un fond géochimique local riche en arsenic [et] chrome et nickel ». Des « traces » et des « concentrations modérées » d’hydrocarbures ont aussi été relevées, ici et là. Le seul « impact significatif » a été retrouvé « au niveau [d’une] carcasse de machine enterrée ». AnteaGroup confirme au passage la présence de « déchets amiantés suspectés » et d’ossements. Elle note enfin que les eaux du Gesvres, la rivière dans laquelle se jette le ruisseau qui coule en contrebas, sont « vulnérables à une éventuelle pollution ». « Le site n’étant pas totalement clôturé, une cible de type « promeneur » est également prise en compte », prend également soin de souligner le bureau d’études.

4,5 millions d'euros pour une évacuation totale

Mais ce n’est pas la seule surprise de ce rapport. Dans un tract, l’opposition municipale avait évalué à « 30 000 mètres cubes » le volume de déchets ayant pu être accumulés dans l’ancienne carrière. Soit l’équivalent de « 1 000 semi-remorques ». Elle était finalement loin du compte : selon le bureau d’études, il est plutôt… de 70 000 mètres cubes. Plus de deux fois plus ! La facture de la remise en état, en conséquence, se révèle faramineuse pour le contribuable : l’enlèvement de la totalité des remblais coûterait la bagatelle de 4,5 millions d’euros, évalue AnteaGroup. Une évacuation « a minima », soit des seuls 2 000 mètres cubes pollués en hydrocarbures, coûterait entre 285 000 et 610 000 euros hors taxes.

La commune n’est peut-être pas au bout de ses surprises : suite à la communication du rapport, les services de l’État ont demandé de nouveaux sondages. Recontacté en janvier dernier, soit avant la crise du coronavirus Covid-19, AnteaGroup avait prévu de faire une nouvelle campagne de forages « entre avril 2020 et janvier 2021 ». Reste maintenant à désigner les responsables de cet incroyable scandale environnemental. Attaqué en conseil municipal, le maire Alain Royer affirme avoir « découvert » l’existence de cette décharge illégale en 2012, quand il a été élu à la place d’Emile Savary, l’ancien maire de gauche brutalement décédé. Il pointe donc du doigt ses prédécesseurs… parmi lesquels Emmanuel Renoux, qui était justement l’adjoint à l’urbanisme (2008-2012) d’Emile Savary.

Après avoir perdu de peu les élections anticipées de 2012, ce dernier avait été plus sèchement battu en 2014. Devenu chef de file de l’opposition municipale, il soutient que l’ancien dépôt municipal avait été « fermé » par son ancien mentor, avant d’être « rouvert » par Alain Royer. « On m'a dit que c'était la décharge municipale, cela coûtait moins cher en stock, après on recyclait », lui avait répondu en septembre 2018 l’actuel maire de Treillières. « Vous parlez bien, mais il fallait tout mettre à la déchetterie, dans ce cas… Cela aurait coûté cher ». Dans le même compte-rendu du conseil municipal, le maire avait aussi reproché à Emmanuel Renoux de « se comporter comme un juge ». « Nous ne sommes pas au tribunal », lui avait-il asséné. 

« Un peu fou »

Le maire pourrait toutefois finir par s’y retrouver, les associations de défense de l’environnement Bretagne Vivante et France Nature Environnement (FNE) ayant porté plainte à la gendarmerie de La Chapelle-sur-Erdre. « La position du procureur, pour l’instant, c’est de dire qu’il n’y aura pas de procès si le site est remis en état », résume Romain Ecorchard, juriste de Bretagne Vivante. « A vrai dire, ce type de décharge illégal n’est pas vraiment inédit. C’est même un fléau dans la région, poursuit-il. Mais, la plupart du temps, ce sont des ferrailleurs ou des casses auto qui sont derrière. Ce qui fait l’originalité du dossier, c’est qu'une commune soit propriétaire. C’est un peu fou. »

Pas de quoi émouvoir les électeurs de Treillières : aux dernières élections municipales, ils ont réélu assez facilement Alain Royer, malgré les efforts de ses opposants pour mettre ce sujet au cœur du débat électoral. Le seul (et maigre) espoir d’Emmanuel Renoux réside désormais dans le recours qu'il a déposé avec ses colistiers au Tribunal administratif de Nantes pour faire invalider l'élection. Le maire aurait eu recours à des publications sponsorisées sur les réseaux sociaux après la clôture officielle de la campagne électorale.

--> Sur Treillières, lire également notre précédente enquête : Affaires de famille et micmac immobilier à la mairie.

--> Sur les décharges sauvages, lire également nos révélations sur la décharge sauvage où finit le gazon synthétique du foot nantais. Et notre complément d'enquête qui y fait suite, sur l'évacuation partielle des déchets ordonnée par la justice.

--> Sur la pollution des sols, découvrir notre enquête et notre carte interactive sur les zones les plus polluées de Nantes et de Loire-Atlantique.

Contacté pour s’expliquer sur l’affaire de « prise illégale d’intérêts » qui le vise avec son adjoint à l’urbanisme Philippe Lebastard, le maire de Treillières Alain Royer avait d’abord convenu d’un rendez-vous téléphonique. Il l’avait finalement reporté pour s’entretenir avec ledit adjoint avant de nous rappeler. Depuis, nos messages sont restés lettre morte. Pour les besoins de cette enquête, nous nous sommes donc appuyés sur ses déclarations, telles qu’elles sont retranscrites dans les comptes-rendus de conseils municipaux accessibles sur le site internet de la commune.