Il en a fait une affaire d’État. Le bon sens économique vendéen contre la gabegie politique parisienne. Le semi-retraité Philippe De Villiers, 71 ans, peut crier victoire : « Le Puy du Fou va revivre. Le Puy du Fou vivra ! » Mi-mai, il éruptait pourtant sur Twitter dans son style inimitable. « J'ai eu Édouard Philippe au téléphone : il refuse la réouverture du [parc], contrairement à la parole du Président. Ils veulent nous briser. Mobilisation générale ! » écrivait l’ami intermittent d’Emmanuel Macron .                        

Quelques jours plus tard, le 17 mai, un SMS présidentiel, immédiatement révélé sur Twitter (avec l’accord du chef de l’État) calmait un peu la colère du souverainiste. Le matin même, un conseil de défense élyséen (!) venait d’entériner « la réouverture des sites touristiques et parcs à thème en zone verte pour le 2 juin ». Depuis, aucune confirmation ni infirmation officielle. Mais peu importe : chez le “vicomte” on pavoise, tandis que la reprise se prépare dans le parc d’attraction vendéen.

Le temps que l’intendance suive, l’ouverture est programmée pour le 11 juin. « Les équipes du Puy-du-Fou et nos services travaillent actuellement à la définition du plan de sécurité sanitaire », nous fait savoir la préfecture de Vendée, alors que la capacité d’accueil du parc (2,3 millions de spectateurs en 2019) devrait être réduite de moitié. Pas si mal, quand on sait qu’à 120 kilomètres de là, toujours en zone verte, le Futuroscope attend toujours une autorisation officielle ; ou qu’à Disneyland et au Parc Astérix - en orange mais pas loin du vert -, la réouverture ne sera possible - au mieux - qu'à partir du 22 juin.                 

« Il en a fait une affaire personnelle et passionnelle »

En réalité, avant qu'elle ne devienne ces derniers jours une affaire médiatico-politique révélatrice de tensions sous-jacentes entre Emmanuel Macron et son Premier Ministre, « la mobilisation générale » des de Villiers pour sauver leur saison a débuté trois mois plus tôt. Dès le 8 mars et l’interdiction des rassemblements de plus de 1 000 personnes, Philippe de Villiers prévient le chef de l’État par SMS que le Puy-du-Fou pourrait ne pas s’en relever, comme l’a révélé Le Figaro. Il enchaîne ensuite les coups de fils, pour ne pas dire des coups de pression, largement mis en scène sur les réseaux sociaux et dans les médias à partir de fin avril. 

Une stratégie déjà utilisée avec succès en 2018 pour échapper à un arrêté ministériel sur l’emploi des bénévoles dans les spectacles vivants (au nombre de 4 000 les soirs de Cinéscénie). « Comme toujours, il en a fait une affaire personnelle et passionnelle. Alors que tous les parcs étaient logés à la même enseigne », synthétise Christine Chamard auteure de Puy du Fou : la grande trahison. A lui le batelage médiatique et les postures dramatiques. A son fils, Nicolas, président de la SAS Grand Parc du Puy-du-Fou, les aspects pratiques et économiques. L’un aurait-il pu marcher sans l’autre ? Apparemment non, selon le fils. En contact quotidien avec les services de l’État et du Premier Ministre, il serait resté « sans réponses, contrairement à tous les autres secteurs », affirme-t-il à Mediacités. 

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Spectacle d'oisellerie au Puy du Fou en 2019. / Photo : Thibault Dumas

Réconciliation de la famille puyfolaise

Car techniquement, c’est Matignon qui, pendant longtemps, gère le dossier à Paris, tenant bon sur la ligne du statu quo jusqu’à un conseil interministériel du 14 mai dernier, à la suite duquel l’Élysée reprendra la main. « Le Puy-du-Fou est un festival permanent à ciel ouvert où l’on peut pratiquer la distanciation sociale. Il n’y avait pas de différenciation avec les autres parcs, où il y a des montagnes russes fermées dans des décors de carton pâte », rembobine le député MoDem de Vendée Philippe Latombe qui, avec ses collègues vendéens de LREM, alerte lui-aussi le gouvernement dès avril – « ce qui n’a pas plu du tout à Paris », selon plusieurs sources. 

Tous co-signent la pétition « À bientôt au Puy du Fou ». Elle a été lancée mi-mai par un fidèle soldat du villiérisme depuis les années 1980, Véronique Besse. La présidente de la communauté de communes et maire (divers-droite) des Herbiers plaide que « le Puy-du-Fou n’est pas n’importe quel parc d’attractions mais un fleuron national connu et reconnu à l’international [via 12 récompenses, NDLR] ». Succès populaire garanti : 23 000 soutiens, au rythme d’environ 3 000 nouveaux chaque jour, avant sa clôture une fois la réouverture actée. 

L’ensemble de la droite vendéenne et même ligérienne appose sa signature. Même le « fils spirituel » désormais honni, Bruno Retailleau. « En tant que parlementaire, pour l’intérêt général et l’économie de la Vendée », justifie le chef de file des sénateurs républicains. Le texte est aussi relayé sur Twitter par Jean Gaborit, jeune conseiller d’Emmanuel Macron et « Puyfolais » de longue date faisant le lien avec Philippe de Villiers, comme l’a révélé Le Monde. Une belle (re)réunion locale de famille, mais sans présence de grands élus nationaux. Alors fallait-il « craindre pour l’avenir du Puy du Fou lui-même », comme l’affirme Véronique Besse et comme Philippe de Villiers l’a théâtralisé ?                 

50 millions d’euros de trésorerie et un prêt garanti par L’État

« Le Puy-du-Fou aurait été probablement en grande difficulté si nous avions fait une saison blanche », affine son fils Nicolas de Villiers. Une demi-réponse, puisqu'une fermeture sur toute l’année 2020 n’a jamais été à l’ordre du jour. Reste que « la perte totale pour le parc est d’environ 30 à 40 millions d’euros, estime le dirigeant. Cela correspond à la perte sèche de chaque journée fermée plus les demandes de remboursement de réservations jusqu’au 1er novembre ». Les comptes de la SAS pour 2019, qu’a consulté Mediacités, indiquent un chiffre d’affaires consolidé de 114,75 millions d’euros pour un beau résultat net de 18,42 millions d’euros (plus de deux fois supérieur à celui de l’année précédente). Mieux : la  trésorerie de clôture flirte avec les 50 millions d’euros et l’endettement demeure à un niveau très raisonnable. Bref, largement de quoi enjamber une année noire.

Le résultat net et la trésorerie, extrait du bilan comptable 2019 de la SAS Grand Parc du Puy du Fou

Malgré les déclarations alarmistes de son fondateur, le parc vendéen était d’autant plus loin de l’agonie qu’il a largement bénéficié des dispositifs d’aide mis en place par l’État durant les dernières semaines. Selon les informations recueillies par Mediacités, la structure - qui se targue depuis ses débuts de n’avoir coûté « pas un centime d’argent public » -  est sur le point de conclure un prêt garanti par l’État. « Il ne s’agit pas d’une subvention publique mais d’un prêt qui sauve des entreprises, plaide autant que confirme Nicolas de Villiers. Le nôtre est en train de se finaliser et c’est difficile de communiquer sur un montant. Il y a une part prise par notre pool bancaire et une part prise par la Banque Publique d'Investissement. »

Recours massif au chômage partiel

Par ailleurs, le parc des Epesses a eu largement recours au chômage partiel, après avoir paraphé les contrats des 2 200 saisonniers malgré la crise du Covid-19. « Nous avons fait prendre ce risque à l’entreprise pour éviter que beaucoup de jeunes actifs se retrouvent sans allocations-chômage et sans ressources » justifie Nicolas de Villiers. Avec les 350 permanents vendéens, c’est 60% des salariés qui sont restés chez eux forts d'une prise en charge complète mais plafonnée jusqu’au 1er juin, comme partout en France. 

 « La mort du Puy-du-Fou », professée par Philippe de Villiers, n’était donc pas pour tout de suite. Mais une réouverture tardive aurait peut-être sonné le glas de ses ambitions. Car 43 ans après sa création, le parc voit grand, très grand. En novembre dernier, il se targuait ainsi d’injecter 52 millions d’euros en Vendée au cours de l’année 2020 pour « la construction du plus grand hôtel du parc, un palais des congrès et un nouveau spectacle ». Une somme au moins aussi importante que celle investie à l’étranger en 2019. 

Selon le bilan comptable, 60 millions d’euros ont été dépensés pour « la poursuite de la conception et de l’aménagement du parc de Tolède », le Puy-du-Fou España, dont l’ouverture est prévue en 2021 après des représentations en série depuis un an. Une filiale Puy du Fou Nederland BV a également été créée en octobre dernier pour… donner 1 200 représentations en 2020 aux Pays-Bas. En parallèle, Nicolas de Villiers s’est rendu en Chine il y a six mois, dans les valises présidentielles d’Emmanuel Macron. À la clef, la signature d’un contrat de 230 millions d’euros avec un consortium d’État pour la construction à l’horizon 2022 d’un complexe de loisirs à Qinhuangdao (nord‐est de la Chine), face à la Grande Muraille : grand spectacle, hôtel, restaurant et village d’époque. Et la création d’un quatrième parc, dans un autre pays, est dans les cartons.             

Les investissements, extrait du bilan comptable 2019 de la SAS Grand Parc du Puy du Fou (2)

Locomotive touristique, des Herbiers à Nantes

Reste que si la crise du coronavirus ne menaçait pas l’existence même du Puy-du-Fou, elle faisait peser de lourdes menaces sur toutes les entreprises gravitant autour. « Le Puy du Fou ne m’inquiète pas trop, c’est tout l’écosystème qui m’inquiète », note le député centriste Philippe Latombe. Soit tous les hôtels, gîtes ou restaurants bien plus petits et très dépendants du parc situés en campagne, à une heure d’Angers ou de Nantes, jusqu’où logent les spectateurs de la Cinéscénie, le spectacle nocturne. Sans le Puy-du-Fou, il n’y aurait aucun touriste aux Herbiers, affirment plusieurs d’entre eux. Seulement des travailleurs attirés par l’écosystème dynamique. 

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Spectacle d'oisellerie au Puy-du-Fou en 2019. / Photo : Thibault Dumas

Selon une étude de Protourisme, commandée par le parc mais que nous n'avons pas pu obtenir en intégralité, le Puy-du-Fou génère environ 300 millions d’euros de retombées économiques annuelles locales – des élus évoquent même 500 millions d’euros et 4 500 emplois indirects. « Quand un visiteur dépense 1 euro au Puy-du-Fou, il en dépense 3,2 à l’extérieur », dit le document. Pour Vendée Tourisme, en charge de la promotion touristique du Département, 41 % des touristes qui se rendent en Vendée visitent le parc, même si 73 % profitent de la plage et de la baignade.

« Sans l’ouverture, nous serions restés fermés cet été. Si nous arrivons à remplir l’hôtel à 50 % en juillet-août contre 80 à 100 % en temps normal, nous serons déjà heureux », indique Julie Prodhomme. La directrice de l’Ibis des Herbiers réalise la totalité de son chiffre d’affaires grâce aux touristes estivaux du Grand Parc. Tout comme Laura Foucard, gérante du gîte Les Roulottes de la Basse Maunerie, à quatre kilomètres du Puy-du-Fou : « Nous avons fait zéro euro en avril et mai. Nous devrions nous en remettre, mais il nous faudra environ deux ans pour sortir la tête de l’eau. Certains confrères pourraient ne pas s’en relever. » Sans compter que le parc ne pourra accueillir que la moitié de ses visiteurs habituels, pour des raisons sanitaires, dont très peu d’étrangers alors qu'ils représentent d’ordinaire 15 % des entrées. Une nouvelle croisade à mener pour les de Villiers père et fils.

Et les intérêts de la famille Villiers dans tout ça ?

Question sensible ! Aujourd’hui, dans l’organisation complexe qui structure l’activité économique du Puy du Fou, on compte pas moins de huit succursales à la structure de tête, la SAS Grand Parc du Puy-du-Fou (SCI Grand Parc Hébergement, Puy-du-Fou Asia, etc.). Les intérêts des de Villiers y sont aussi clairs que leur gains obscurs, comme l’a détaillé cette enquête de notre partenaire Mediapart.

Organigramme PdF

La majorité de ces structures sont dirigées par Nicolas de Villiers. Les droits d’auteur des créations reviennent depuis huit ans à l’association Puy du Fou Stratégie, présidée par Philippe de Villiers. En 2018, elle possédait 47,18 % de la SAS Grand Parc du Puy-du-Fou (vous suivez toujours ?). L’association Pour la mise en chaleur du Château du pays du Puy-du-Fou, créée en 1977 et qui concentre toute la mythologie des volontaires « puyfolais » , en détient la part restante mais a de moins en moins de pouvoir. « C’est une vraie logique d’entreprise internationale que je ne critique pas mais qui correspond à autre chose que le projet associatif d’origine », relève Christine Chamard, qui a elle-même été bénévole pendant des années.    

La question est sensible pour la famille de Villiers. Le Parc a ainsi publié début 2019 sur son site une attestation de commissaires aux comptes certifiant le non-versement de dividendes à ses actionnaires ou des salaires/droits d’auteur à Philippe de Villiers depuis la création de la SAS en 1989.             

Mise à jour du 28 mai à 20 heures : suite aux annonces d’Édouard Philippe dans l'après-midi sur la phase 2 du déconfinement, ajout de la date de réouverture possible de Disneyland et du parc Astérix.
Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.