Le faire part avait été envoyé la veille aux journalistes. La conférence de presse scellant l’union des listes de la maire sortante Johanna Rolland et de sa concurrente écolo, Julie Laernoes, se tiendra face à l’hôtel de ville dans le square Amiral Halgan. De là, la vue est superbe et porte directement sur l’hôtel de ville. Idéal pour les photos. Elles devraient d’ailleurs être réussies : le soleil brille sur ce mariage au temps du coronavirus. 

La tête de liste EELV arrive la première sur les lieux. Sa conjointe politique l’attend en mairie. Quelques minutes plus tard, les deux femmes, masquées, sortent puis traversent la rue sous l’objectif des photographes. L’image est symbolique. Elle veut faire oublier les querelles du passé. Pourtant, face aux journalistes, ce n’est pas un couple qui s’exprime mais bien deux individualités. Et la parité n’est pas franchement respectée : 80% du temps de parole pour la maire sortant, 20% pour sa nouvelle alliée. 

Certes, quelques rares sourires sont échangés pour offrir à la presse un semblant de complicité. Mais dans l’assistance, les deux familles s’évitent gentiment. D’un côté, Marianne Thiéry-Sène, la directrice de campagne de Johanna Rolland. De l’autre, Sonia Rouabhi, celle de Julie Laernoes. L’ambiance colle parfaitement à ce mariage de raison, qui unit deux femmes aux relations compliquées.

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Johanna Rolland et Julie Laernoes sortent de la mairie pour annoncer leur union. / Photo : Antony Torzec

Retour au bercail 

Au fil de la cérémonie, le contrat est dévoilé. Chacune présente son apport au foyer. Johanna Rolland accepte dans sa majorité un groupe écologiste qui ne votera pas cinq dossiers pourtant majeurs : le déménagement du CHU sur l'île de Nantes, l’Arbre aux hérons, le développement de la vidéoprotection, l’hypothèse d’un nouveau franchissement de la Loire et la création de places de stationnement pour la gare. Elle consent également à un moratoire sur la 5G, à oublier son idée de parking sous l’île Gloriette ou encore à créer des maisons de santé dans tous les quartiers. Quant à Julie Laernoes, en échange de vingt places éligibles (huit de plus qu’aujourd’hui), elle accepte de s’allier à la maire sortante qui, selon elle il y a encore quelques semaines, faisait de l’écologie « une variable d’ajustement ».

Et puis arrivent les questions des journalistes, dont celle de Mediacités, lancée à Johanna Rolland : « La première action symbolique de Julie Laernoes, si elle avait été élue, aurait été de remplacer les voitures dans la cour d’honneur de l’hôtel de ville par des vélos. Le ferez-vous ? » Réponse cinglante de la maire sortante : « Il y a des choses plus importantes. Ma première action symbolique, si les Nantais me font confiance, sera sociale. » Quand le naturel revient au galop...

La pique peut sembler un peu rude mais, après tout, il ne fallait pas s’attendre à de folles embrassades. On s’épouse là parce qu’il faut bien le faire, entre gens qui se connaissent trop bien, depuis trop longtemps et se regardent moins qu’il ne comptent les avantages gagnés à se passer la bague au doigt. Pour Johanna Rolland, qui voulait cette alliance dès l’origine, c’est limpide : une réélection à coup sûr le 28 juin prochain et six ans de plus à la tête de la ville de Nantes et de sa métropole. Pour Julie Laernoes, ça l’est un peu moins.

L'union dans la désillusion

Certes, les écologistes affermissent un peu leur position dans les exécutifs nantais : trois postes d’adjoint supplémentaires (dix contre sept dans la majorité sortante), quatre vice-présidences à Nantes Métropole (dont une élargie pour Julie Laernoes). Bien sûr, ils apportent à la corbeille des mariés quelques mesures phares de leur programme : dix millions d’euros par an pour la mise à l’abri des gens à la rue, un budget plus que doublé pour le vélo, ainsi que les amendements évoqués plus haut. Mais la tête de liste EELV a beau affirmer qu’elle « reste fidèle aux valeurs de (notre) liste », on sent bien que le cœur n’y est pas tout à fait.        

C’est que, aussi intéressant soit l’accord, les écologistes ont longtemps rêvé d’autre chose : devancer Johanna Rolland au premier tour, rompre avec la domination du PS, imposer leur politique et même, emporter la ville de Nantes. Il y a tout juste un an, Yannick Jadot, alors patron d’EELV ne disait pas autre chose en classant Nantes parmi les villes « gagnables » par son parti. Nous étions alors au lendemain des élections européennes et les proches de Julie Laernoes pavoisaient devant le score réalisé dans la cité des Ducs : 24,34%. Rejeté sous la barre des 10%, le PS paraissait dépassé. 

Chez les Verts, on en était persuadé : ce joli score était un tremplin. Oubliant un peu vite qu’il pouvait aussi être un plafond. « Systématiquement, les Verts font une chute après des élections européennes ou nationales, souligne le politologue Arnauld Leclerc, professeur en sciences politiques à l’université de Nantes. Ce qui tempère un peu l’analyse de leur contre-performance municipale. Mais 19% à Nantes, cela reste un échec au regard du potentiel électoral sur cette ville. »     

Coronavirus oblige, très peu de personnes ont pu observer la réaction de Julie Laernoes et de son équipe au soir du premier tour, mais on sait désormais que le coup a été rude. « Très clairement un vent de panique était perceptible. Des analyses d’ici ou là tentaient de rationaliser ce qu’on n’ose (à mon avis) appeler un échec », écrit ainsi Abdellatif Lagnaoui, huitième sur la liste EELV, dans un courrier envoyé aux autres colistiers EELV pour leur annoncer son retrait de la liste et que Mediacités s’est procuré.

« Quelles qu’en soit la crédibilité de l’une ou l’autre analyse, il n’en reste pas moins que la donne change substantiellement, note aussi celui qui est par ailleurs cadre à Nantes Métropole, co-fondateur du Centre interculturel de documentation (CID). On passe du statut de potentiel vainqueur à la troisième place derrière la droite dans une ville dont l’électorat a muté depuis trente ans plaçant l’épicentre à gauche et continuant à marginaliser et la droite et surtout l’extrême droite. »

Vague verte dans les grandes villes, remous à Nantes

Près de trois mois plus tard, la pilule est en partie passée et le discours officiel bien rôdé : les 19,6% des suffrages exprimés ne constituent pas un échec. Julie Laernoes l’a redit : elle ne « regrette rien ». Quant à Florian Le Teuff, deuxième sur la liste, il met en avant les « cinq points de progression » par rapport à 2014 (14% pour la liste EELV menée par Pascale Chiron). La démonstration se veut mathématique : « EELV est la force montante à Nantes », tandis que le PS - qui perd trois points en six ans - serait en phase de déclin. « La forteresse recule un peu. Elle résiste, mais diminue », affirme vaillamment l’ancien président de l'association A la nantaise.

Peu d’écolos vont aussi loin dans la « méthode Coué ». La plupart, quand on les interroge sur ce score inférieur aux attentes, se réfugient plutôt derrière l’abstention record du premier tour - 61% à Nantes, et 55% en moyenne nationale - et les conditions hors normes du scrutin. « C’est sûr, Nantes avait été placée dans le viseur du “potentiellement gagnable”, note Claudine Goichon, co-secrétaire régionale d’EELV. Mais avec ces conditions tellement particulières… » 

Bien sûr, la faible participation rend difficile l’analyse des résultats. Reste que lorsque l’on compare ceux des écolos nantais à ceux réalisés par leurs homologues dans d’autres grandes villes françaises, la « faute à l’abstention » ne tient pas. Dans les 38 villes de plus de 100 000 habitants où EELV présentait des candidats, partout la même ambition affichée de conquérir le fauteuil de maire et le même enthousiasme post-européennes. Partout le même contexte pré-apocalyptique du premier tour, la même abstention record. Et partout, ou presque, des milliers de voix supplémentaires et des records pour EELV. Sauf à Nantes, où la liste n’engrange que 185 voix de plus qu’en 2014.

Pour se rassurer, Florian Le Teuff évoque le cas parisien : 10,8% pour David Beillard (EELV), loin derrière Anne Hidalgo (PS, 29,3%) et Rachida Dati (LR, 22,7%). « Là où EELV devait affronter un(e) maire socialiste sortant(e), ça a été plus compliqué », pointe-t-il, en oubliant les bons scores des écolos à Lille ou à Rennes.

« On peut considérer les 19% du premier tour comme un échec si on considère que l'objectif était d'aller un peu au-delà du socle électoral acquis et régulier d'EELV sur les dix-quinze dernières années, note de son côté Goulven Boudic, politologue et conseiller de Julie Laernoes durant cette campagne. Ce n'est pas un échec si on y voit le signe de l'ancrage et une progression par rapport au scrutin municipal précédent. »

Les Verts à moitié pleins ou à moitié vides, en quelque sorte. Reste qu’au regard de ces chiffres, mais surtout des espérances, pour les écolos nantais cette élection municipale restera comme une déception majeure, voire une désillusion. Et pour l’analyser, un retour aux prémices de la campagne s’impose.

Des écolos bien verts

Malgré les prometteuses européennes et une sociologie jugée plutôt favorable, tout commence difficilement. Première banderille pour Julie Laernoes, le coup de poignard d’un poids lourd d’EELV. Mi-octobre, après 36 ans passés chez les Verts, le sénateur et conseiller municipal nantais Ronan Dantec franchit le Rubicon et s’allie, dès le premier tour, avec Johanna Rolland. Circonstance aggravante : le sénateur ne quittait pas sa famille politique d’origine pour un siège d’adjoint ou de vice-président de la métropole, qu’il refuse. Mais en raison du positionnement politique de Julie Laernoes pour ces municipales 2020 et cette opposition qu’il juge trop frontale avec la maire sortante. 

Perdre un allié potentiel, ça va. Deux, bonjour les dégâts. Si à l’époque, personne ne le mesure encore véritablement, l’alliance manquée avec Nantes en commun.e.s constitue probablement un tournant de la campagne. Nous sommes alors à la veille de Noël et, « en interne, on estime que Nantes en commun.e.s (NEC) ne dépasserait pas 4,5% », explique une militante. A l’époque, tout le monde ne partage pas l’appréciation. Certains s’attendent déjà à une vraie surprise du côté de la liste citoyenne soutenue par La France insoumise. Mais peu importe les intuitions, seul les résultats comptent. Et, le 15 mars, quand ils sortent des urnes, les 9% obtenus par NEC représentent à peu près ce qui a manqué à Julie Laernoes pour se mesurer à Johanna Rolland

Politiquement, à la différence de celle passée aujourd’hui avec Johanna Rolland, une union avec Margot Medkour aurait alors constitué un mariage d’amour. Vache, mais d’amour quand même. « On s’est marché sur les pieds, reconnaît aujourd’hui Florian Le Teuff. Et on a été forts dans les mêmes bureaux de vote. Il y a peut-être là un sentiment de gâchis. Peut-être que l’intérêt de l’écologie à Nantes, ce n’était pas deux listes avec des programmes copiés-collés. » Et le candidat de renvoyer la faute… au parti socialiste, soupçonné d’avoir tout fait, en coulisses, pour faire monter la cote de Margot Medkour. «  En tout cas, ça a bien arrangé le PS… »

Municipales : le score de chaque liste au premier tour, bureau de vote par bureau de vote

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Rompre ou ne pas rompre ?

Alors, qui porte la responsabilité de cette non-alliance ? Bien évidemment, chacun se renvoie la balle. Pour l’équipe de Julie Laernoes, les candidats de Nantes en Commun.e.s « ne veulent pas vraiment gérer la ville », explique alors la tête de liste à Ouest-France. « Nous, en décembre, on est venu avec des idées. On voulait débattre sur le fond avant la forme, se remémore aujourd’hui Margot Medkour. Eux sont venus sans aucun élément de programme. Ce qu’on a vu, c’était le manque de volonté de rompre réellement avec le PS et le manque de clarté sur l’agenda politique », souligne l’ancienne tête de liste. « Et oui, ils nous ont sous-estimés. »

Chez les écolos, les langues commencent à peine à se délier. On apprend ainsi qu’à cette époque « tout le monde s’est aligné derrière la chef », y compris ceux qu’un accord avec NEC aurait pu séduire. « En décembre, une majorité des colistiers voulait s’allier à Nantes en commun.e.s », se souvient Jean-Paul Huard, conseiller municipal EELV. « C’est aussi notre échec de ne pas avoir réussi à nous faire entendre », souffle une autre. « Il aurait fallu rassembler les forces écolo en amont de la campagne et Julie Laernoes ne l’a pas fait », analyse un observateur. « En fait, cela préfigurait ce qu’il s’est produit pendant les négociations de l’entre-deux tours », note Margot Medkour.

Se détacher clairement du PS et de Johanna Rolland, de sa politique jugée trop pusillanime sur l’environnement, trop molle sur l’aide aux migrants, trop ambiguë sur l’urbanisme, trop volontariste sur l’attractivité, trop complaisante avec Waldemar Kita ou certaines entreprises. Sur ce point, après deux dernières années de mandat dans la majorité particulièrement houleuses, tout le monde était d’accord. Mais comment rompre ? Brutalement, dans une opposition frontale, au risque de brûler tous ses vaisseaux ? Ou en douceur, pour ne pas hypothéquer l’avenir ?

Toute la campagne, l’équipe Laernoes a slalomé entre ces deux options, créant le flou sur les intentions réelles de la candidate. Ne pas s’allier avec Nantes en commun.e.s, c’était tendre à Johanna Rolland le calumet de la paix. Faire figurer en position éligible Florian Le Teuff, l’anti Yello Park et Christophe Jouin, « l’enfarineur » de Johanna Rolland, déterrer la hache de guerre. Sur ce point, les socialistes ne se sont d’ailleurs pas trompés, s’offusquant bruyamment de cette “provocation”.

« Pendant la campagne, nous avons eu pour consigne, sur le fond, de ne pas aller sur le terrain de l'excès, mais de nous cantonner à des divergences connues et sues de tous et toutes, note de son côté Goulven Boudic. Une campagne produit toutefois ses propres excès. Évidemment, l'un des travers des observateurs est de transformer ces divergences en points de non-retour. Cela n'a jamais été notre perspective. »

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Hasard du tirage au sort, au premier tour, les affiches de campagne de Margot Medkour et Julie Laernoes se retrouvent côte à côte sur les panneaux officiels. / Photo : Thibault Dumas

La « grosse tête » et les responsables

La faute aux médias, donc, qui auraient sur-interprété les tensions entre les camps Rolland et Laernoes. Le bilan du partenariat PS/EELV dressé par Julie Laernoes ne prêtait pourtant pas à confusion : « On n’a jamais formé une équipe au sein de la majorité municipale. Notre diversité était plutôt une faiblesse au lieu d’être une force… », déclarait-elle à Mediacités en janvier dernier. Dans les cercles écolos, pourtant, le reproche revient régulièrement, comme celui d’avoir dressé le portrait d’une candidate “froide” et “radicale”. « C’est une image que l’on m’a collée et qui a pu faire peur à un moment où il fallait au contraire rassurer », analyse d’ailleurs la principale concernée. « Julie Laernoes a tort de penser qu’il s’agit d’une question d’image fabriquée par les médias, lui répond le politologue Arnauld Leclerc. Elle a largement alimenté ce regard que l’on peut porter sur elle, avec des interventions radicales, plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs. »

Interrogés sur la performance de la tête de liste, les militants et même des colistiers semblent plutôt gênés aux entournures… De toute évidence, le sujet est délicat. « Ce n’était pas la candidate idéale, souffle un colistier. Mais on n’avait pas autre chose. Pour avoir un bon candidat, il faut une pépinière et ne pas couper toutes les têtes qui dépassent. » « Elle s’est engueulée avec tout le monde », observe un militant. « Elle est encore jeune, elle va apprendre », glisse, un brin paternaliste, un autre écolo de la région… oubliant au passage que Julie Laernoes a pratiquement le même âge que ses adversaires politiques. Un colistier, sous couvert d’anonymat, la décrit même comme « une mauvaise candidate, qui a fait une mauvaise campagne et se retrouve à signer à un mauvais accord avec le PS ». 

Pour autant, l’opinion n’est pas majoritaire et d’autres n’oublient pas de pointer les faiblesses de l’équipe dans son entier. Pendant la campagne, « Julie a tout concentré sur elle, glisse un autre colistier. Elle est allée partout, à tous les cafés-débats, les réunions, etc. Les autres n’ont pas pris leurs marques, ils n’ont pas su ou pas pu. » Plus loin encore, certains voient dans la contre-performance du 15 mars la conclusion de six années passées aux côtés du PS à Nantes. « Le groupe local poussait certains sujets, se souvient une militante. Mais les élus ne pouvaient pas les porter. Ils étaient liés par leur loyauté vis à vis du contrat signé avec le PS. Et ça, on nous l’a beaucoup reproché, quand on faisait du porte à porte. »

Julie Laernoes et sa garde rapprochée ont-ils suffisamment prêté attention à ces signaux ? « EELV a cru à un bon score au regard de ce qui se passait dans leurs réunions publiques, en petits comités, juge le politologue Arnauld Leclerc. Mais ce n’était pas l’électorat nantais. C’était une illusion que la campagne se passait bien dans ce micro milieu. » La langue bien acérée depuis le refus des écolos de s’allier avec sa liste, Margot Medkour est plus directe. « Ils ont pris la grosse tête aux Européennes, ont cru à un boulevard, et ont oublié de se regarder eux-mêmes. Ils sont restés dans leur zone de confort, un vote bobo. »

Julie Laernoes
Julie Laernoes, candidate EELV aux élections municipales de 2020, à Nantes. / Photo : Antony Torzec.

Confinement et négociations

Jusqu’à la « gifle » (sic) du premier tour, et l’étrange période qui a suivi. La campagne s’est retrouvée suspendue. Une situation sans précédent. Mi-avril, Julie Laernoes nous expliquait apprécier ce temps retrouvé avec ses enfants. « J’en profite pour essayer la technique des lasagnes de permaculture », s’amusait-elle, consciente de « faire partie des hyper privilégiés pendant cette crise ». Interrogée sur sa posture dans cet entre-deux, elle répondait même : « Ah mais moi je ne suis plus candidate. » A cette période, Julie Laernoes avait en effet déjà intégré le conseil de crise de la Ville, à l’invitation - habile - de Johanna Rolland. 

La tête de liste PS a trouvé là l’occasion de renouer un dialogue rompu. Et d’entamer des discussions de fond. « J’aurais même été bien plus loin sur les négociations de second tour, confie-t-elle à Mediacités. Mais du côté de Julie, je sentais bien que cela n’était pas possible tant que l’on avait pas la date du second tour, et que l’hypothèse de repartir pour un premier tour n’était pas levée. »

On retrouve là l’ambiguïté qui régna chez les écolos durant toute la campagne, contribuant à brouiller un peu le message envoyé aux électeurs : rompre ou ne pas rompre définitivement avec Johanna Rolland. Car pendant que les deux femmes cherchent des motifs de réconciliation, les « forces vives » de la liste EELV se retroussent les manches. « Julie nous a dit “on arrête tout, on reprend à la mi-mai”. Mais on ne l’a pas écoutée et on a travaillé plus qu’on ne l’avait jamais fait, peut-être », se souvient Christine Ladret. Les thèmes de réflexion : « Les problèmes de santé » et notamment le projet du CHU. Mais aussi les fameux « modes de gouvernance, parce qu’on ne veut plus de YelloPark », en référence au moment où les élus EELV ont appris, avec la presse, l’existence de ce projet - avorté - de nouveau stade. 

Parce que la ligne a toujours flotté, ces militants obtiennent que la stratégie de second tour passe d’abord par un vote représentatif des différentes « composantes » de l’équipée EELV (les candidats, les militants, l’association AVEC…). Ce n’était pas gravé dans le marbre (cela n’avait d’ailleurs pas eu lieu en 2014)... et rien ne dit que, si l’entre-deux tours avait duré une semaine et non trois mois, une telle consultation aurait eu lieu. 

L'hypothèse Nantes en commun.e.s

Le 22 mai, la décision gouvernementale tombe : le second tour des élections municipales sera organisé le 28 juin. Les listes peuvent être déposées jusqu’au 2 juin. Onze jours pour négocier et tenter une alliance. Beaucoup plus qu’en temps normal. « Aujourd’hui, c’est nous le parti pivot, affirmait Florian Le Teuff avant le week-end de négociations de la Pentecôte. Tout le monde veut discuter avec nous. » De fait, les palabres ont été intenses.

Cela tombe bien, l’équipe de Julie Laernoes a profité du confinement pour travailler sur la fusion des programmes. Avec celui de Johanna Rolland, bien sûr, mais aussi avec celui de Margot Medkour. L'illusion d'une rupture définitive et radicale plane toujours. Proximité des approches oblige, avec la première les négociations vont plutôt vite, dans une ambiance informelle. Donnant même à certains l’impression d’être traitées par dessus la jambe. « Entre le PS et EELV, elles ont duré une trentaine d’heures. Contre trois à six heures avec nous et en nous envoyant des seconds couteaux » (en l'occurrence Florian le Teuff et Delphine Bonamy, 2e et 3e sur la liste mais novices en matière électorale, ndlr), se plaint t-on dans l’entourage de Margot Medkour. 

Avec la seconde, le dialogue s’avère plus âpre, tendu, comme un retour à la dure réalité. Car en la matière, les écolos savent à quoi s’en tenir. « Avec le PS, il y a un passif traumatisant, rappelle Sonia Rouabhi, la directrice de campagne de Julie Laernoes. En 2014, en misant tout sur l’aéroport de Notre Dame des Landes, on s’est fait avoir sur tout le reste. Nous avions donc une volonté d’être exigeants. » Résultat, ça frotte.   

Selon différents « négociateurs » des listes Rolland et Laernoes, dès les premières heures sont évoqués les sujets de désaccords : le CHU, l’Arbre aux hérons, la création de parking dans le centre-ville. Sur ces dossiers, la maire sortante restera ferme. Parfois, le ton monte entre Julie Laernoes et Bassem Asseh, en particulier. L’expérience du thérapeute et ancien chef de file EELV à la Région, Jean-Philippe Magnen, permet alors d’apaiser les tensions.

On prend les même et...

Bilan ? Outre les places éligibles, les postes d'adjoints ou de vice-président de la Métropole supplémentaires , Julie Laernoes « gagne un contrat de gouvernance qui n’existait pas », commente l’un des négociateurs socialistes. En clair : l’engagement que les deux équipes dialoguent en amont de chaque projet pour éviter une nouvelle mésaventure YelloPark. « Clairement, ce contrat de gouvernance a pour objectif de limiter les tensions pendant le mandat. Éviter que la moindre brouille ne se termine par un communiqué de presse », poursuit le négociateur.             

Bref, un contrat de mariage qu’on aurait jugé équilibré si les ambitions de départ n’avaient été plus élevées et pour tout dire plus radicales. Chez certains colistiers, partisans d’une alliance coûte que coûte avec Nantes en commun·e·s, la désillusion est parfois totale. L’un d’eux, Abdellatif Lagnaoui, décide tout bonnement « de se retirer ». Dans son courriel aux colistiers que Mediacités s’est procuré, il écrit : « Ce retour au bercail si on est optimiste va être l’objet de vrais conflits et problèmes de loyauté au sein de la majorité ou alors une dilution dans une machine très professionnelle qui broie les meilleures volontés. »

Faute d’avoir gagné et renversé le rapport de force, cette crainte de passer une fois encore dans le broyeur de la politique municipale hante aujourd’hui la plupart des têtes vertes. Mais beaucoup se consolent en jugeant l’accord passé avec Johanna Rolland plutôt bon. Et se motivent, une fois encore, en espérant faire bouger les lignes de l’intérieur. Ce mercredi, dans un mail envoyé aux colistiers, le conseiller municipal et métropolitain Jean-Paul Huard développe : « Partir seuls ou avec Nantes en commun.e.s, c’était choisir de se retrouver dans l’opposition. (...) Même si on avait fait un coup d’éclat, auquel je ne crois pas une seconde, impossible de gérer une ville sur la durée contre 70% de la population et de ses forces politiques. Être dans la majorité avec un nouveau rapport de force c’est disposer de leviers et de moyens pour poursuivre le combat en appui et en relais des mobilisations citoyennes et du mouvement social. »

La raison plutôt que le cœur. C’est aussi le choix pour lequel a opté l’un des plus vifs opposants à Johanna Rolland, son « enfarineur » Christophe Jouin. « J’ai quelqu’un de très proche qui a passé des années dans la rue. Cette personne est aujourd’hui broyée. Ça m’est insupportable de penser que chaque jour à Nantes des gens dorment dans la rue. Alors, le 1% du budget annuel de la métropole pour les sans-abris que nous avons décroché dans cet accord suffit à me dire que nous avons gagné ! » confie-t-il à Mediacités la voix tremblante. On a connu des mariages qui tenaient pour moins que ça.