Deuxième volet de notre grande enquête sur les pesticides en Loire-Atlantique. Où, après avoir observé la fin de l'omerta sur le sujet et son irruption - parfois violente - dans le débat public, on plonge dans les chiffres des achats de produits phytosanitaires réalisés ces dernières années dans le département. Pour se rendre compte que, malgré une baisse de façade et du mieux dans certains secteurs, la chimie continue néanmoins de régner en maître sur les terres agricoles. Et même que le volume d'achat des molécules considérées comme les plus dangereuses pour l'homme et l'environnement continue d'augmenter...


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Épisode 2 : La baisse en trompe l’œil de la consommation de pesticides

 

« L’ambiance est peut-être en train de changer, mais il n’y a que ça qui change », ricanait un militant environnementaliste dans le premier volet de notre série consacrée aux pesticides en Loire-Atlantique. La charge est un peu rude ? Peut-être. Pourtant, il faut bien reconnaître que, sur le terrain, les décisions prises au niveau étatique ont pour le moment accouché d'une souris. Le grand plan de réduction des phytosanitaires est même un échec monumental, résumait la Cour des Comptes dans son rapport de février 2020. Ce fameux « plan Ecophyto », lancé en 2008 à l’issue du Grenelle de l’Environnement fixait un objectif ambitieux : réduire de 50 % en 10 ans le recours aux produits phytosanitaires. Douze ans et 700 millions d’euros plus tard, le bilan est sans appel : en France, les quantités de produits utilisés ont continué d’augmenter.

Dans les Pays de la Loire, « de 2008 à 2018, on baisse quand même de 1000 tonnes », avance Pascal Boucault, coordinateur Ecophyto pour la Chambre d’Agriculture des Pays de la Loire. Et même un peu plus : de 5880 tonnes de pesticides achetées en 2008, on est passé à 4 295 tonnes en 2018. Soit 27 % de moins (source : BNV-d achats). Pour le coordinateur, c’est le résultat des « efforts » consentis par l’agriculture ligérienne et le signe que « les mentalités évoluent ».

Les achats des substances les plus dangereuses augmentent

Si l’on rentre dans le détail, c’est surtout le résultat des restrictions des usages du metam-sodium, très utilisé dans le maraîchage, jusqu’à son interdiction. Sur tout le reste, on assiste plutôt au « ballet » des molécules : certaines diminuent , mais une majorité (291 sur 463) continuent d’augmenter. Y compris des substances dangereuses et/ou retrouvées dans les cours d’eau, voire dans l’air. Parmi elles, le célébrissime glyphosate, mais aussi le prosulfocarbe (herbicide), le s-metolachlore (désherbant, dérivé très proche du metolachlore interdit en France depuis 2003), le folpel (fongicide), le dicamba (désherbant), le boscalid (fongicide), etc                       

Bidule_pesticides_masqueLes quantités achetées de substances classées « T, T+, CMR » (soit toxique, très toxique, cancérigène, mutagène, reprotoxique) ont été multipliées par 1,6 entre 2014 et 2018 à l’échelle des Pays de Loire, passant de 477 à 796 tonnes. En Loire-Atlantique, on observe par exemple une forte augmentation des quantités achetées de mancozebe (substance qui sera interdite de commercialisation à partir du 31 janvier 2021), chlorothalonil, folpel... En résumé, si l’on écarte le metam-sodium et le soufre (très pondéreux), comme le fait la DRAAF dans ses rapports, la consommation de pesticides a augmenté de 2,6 % en Pays de Loire, entre 2008 et 2018 et ne baisse dans aucun des cinq départements (en Vendée, elle grimpe même de 46 %).

« Oui mais bon, si vous enlevez tout ce qui baisse aussi…, râle Pascal Boucault. L’interdiction de substances fait qu’il y a un report sur celles qui restent autorisées », explique-t-il. Le prosulfocarbe, par exemple (dont la consommation a quasi doublé en dix ans) est « l’une des dernières substances qui restent pour le désherbage des cultures de céréales, et requiert déjà de grands bouleversements techniques ». L’essor des « techniques de conservation du sol », le non-labour, nécessite plus de glyphosate, passé de 450 tonnes achetées en 2008 (selon l’OAPP) à 625,5 tonnes en 2018. La molécule star de Monsanto est d’ailleurs aujourd’hui la substance la plus achetée dans les Pays de Loire (en Loire-Atlantique, elle arrive juste derrière le metam-sodium et le soufre, avec 108 tonnes achetées en 2018).         

2014-2018 : le bal des molécules

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« Ce principe qui veut que réduire les quantités réduit les impacts est un peu simpliste », argumente finalement Pascal Boucault. « Certains agriculteurs, et pas les plus mauvais, expliquent qu’avec les mêmes quantités de produit, ils ont aujourd’hui beaucoup moins d’impact qu’avant », grâce par exemple à des outils anti-dérive, ou même des haies.

Il y a mille nuances à apporter à ces données ultra-complexes, c’est un fait. Mais comment concilier les deux réalités : d’un côté des agriculteurs qui clament, non sans raison, qu’ils « font des efforts », et de l’autre des chiffres têtus qui montrent que les phytos sont toujours autant utilisés ? C’est ce paradoxe insurmontable qui conduit aux dialogues de sourds observés à Saint-Julien-de-Concelles (lire l'épisode 1 : la fin violente d'une longue omerta).

Ça monte dans les communes maraîchères, ça baisse dans le vignoble

Pour en sortir, nous avons essayé une autre approche, en cartographiant l’achat des pesticides. Les données, classées par code postal de l’acheteur (siège de l’entreprise), le permettent. En vert, les communes où les quantités achetées ont diminué entre 2014 et 2018. En rouge, celles (plus nombreuses) où elles ont augmenté. Cette carte raconte une histoire des pesticides un peu plus nuancée...

Ainsi, en Loire-Atlantique, les trois communes où les phytos - hors metam-sodium - ont le plus augmenté (et de loin) sont Saint-Julien-de-Concelles (+ 25 tonnes entre 2014 et 2018), Saint-Philbert-de-Grandlieu (+ 19,6 tonnes) et les Sorinières (+ 13,9 tonnes). Le point commun de ces trois villages est assez évident : elles hébergent toutes les trois les sièges de grosses entreprises de maraîchage (qui cultivent des terres bien au-delà de la commune concernée). Bien sûr, les données ne précisent pas qui sont les acheteurs , et ce n’est peut-être qu’une coïncidence.                       

En rouge aussi, mais sans « pic » de consommation, les territoires consacrés plutôt à l’élevage et aux céréales, les paysages de maïs : le cœur de la Vendée, la Sarthe et la Mayenne et, en Loire-Atlantique, le pays de Châteaubriant tout particulièrement. Là-bas, c’est le boom du prosulfocarbe (+1,3 tonnes), une alternative au glyphosate… qui, lui, fait un peu moins recette, puisqu’en baisse de près de 20% (-518 kg). Parmi les substances qui augmentent, citons enfin le s-metolachlore. Retenez ce nom, nous en reparlerons lors d'un prochain épisode.

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Vue du ciel, quelques-unes des serres maraîchères de Saint-Julien-de-Concelles. / Image : Google Earth

Du mieux dans le vignoble

Mais sur cette carte, il y a aussi des villages en « vert ». La bonne surprise : les « bons élèves » semblent avoir pour point commun leur dominante viticole. C’est le cas par exemple de Vallet, auto-proclamée « capitale du muscadet » : - 54,6 tonnes de pesticides achetés !                       

Soyons clairs, il y a peut-être d’autres points communs entre ces territoires où les phytos « baissent » : des politiques locales, des stratégies de qualité de l’eau, voire une réduction des surfaces agricoles ou un essor du bio… Il y a là matière passionnante pour qui voudrait creuser le sujet et identifier les stratégies « qui fonctionnent ». Dommage qu’aucun rapport Ecophyto n’emprunte cette piste-là. Ni ne désigne publiquement les vrais succès et les « points noirs » du territoire agricole régional.

Bidule_pesticides_abeillesEn fait, il semblerait plutôt que personne, aujourd’hui, ne souhaite porter le bilan désastreux du « machin » Ecophyto. Les associations environnementales (LPO, FNE) ont claqué la porte depuis longtemps. « Trop de temps, trop d’entourloupe », décrit un militant. La Chambre d’Agriculture explique, par la voix de Denis Laize (élu en Maine-et-Loire), n’avoir été qu’un « opérateur pour le compte de l’État » parmi d’autres. Et que les objectifs de départ étaient de toute façon « politiques » et sans aucun rapport avec les réalités du monde agricole.

A la Région – qui finance Ecophyto à hauteur de 3,6 millions d’euros par an - Lydie Bernard (vice présidente chargée de l’agriculture) et Laurent Gérault (son homologue pour l’environnement) qualifient le projet de « trop techno », pas assez « territorial », et préfèrent évoquer leur soutien à l’agriculture bio, ou leur plan pour améliorer l’état de la Loire. Des projets intéressants, sans doute, mais dans lesquels il n’est plus du tout question d’objectifs chiffrés de réduction des phytos.

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Une vigne à Remouillé dans le Muscadet / Photo : Cyril5555 - Creative Commons

Le grand silence de l’État et de ses services

De leur côté, les services de l’État - la Draaf (Direction régionale de l’agriculture, de l’alimentation et de la forêt) notamment – ne répondent pas aux questions. Peut-être aura-t-on au printemps 2021 des nouvelles du numéro unique d’alerte pollution / intoxication promis par la DDTM en 2019.

Dernier exemple en date de ce désintérêt étatique pour la thématique « phytos » : les ZNT soit ces zones à proximité d'habitations où l'utilisation des pesticides est interdite . Organisée l'été 2020, la concertation sur leur superficie a constitué une énième tentative de limiter l’utilisation de pesticides et d’apaiser l’ambiance dans les villages. Et débouché sur un énième recul de l’État. Mais nous y reviendrons plus en détail dans un prochain épisode.                      

En attendant, nous assistons donc à l’enterrement d’Ecophyto, et de tous les objectifs chiffrés de réduction de l'usage des pesticides. La méthode a, c’est vrai, montré son inefficacité. Mais quid des objectifs ? « L’interdiction des phytos, on n’y arrivera pas, aucun élu n’osera jamais aller jusqu’au bout. Du coup, tout le monde contourne le problème en aidant la bio. Ça passe mieux », résume un élu (anonymement). « Mais la réduction des phytos, plus personne ne veut tremper son doigt là-dedans, commente un militant. C’est un dossier qui pue. »

Résultat, c’est dans les villages que ce « dossier qui pue » rend peu à peu l’air irrespirable… Entre agriculteurs et habitants des zones rurales le fossé se creuse. Et pour maintenir la paix dans les campagnes, ce sont désormais les maires qui montent au créneau…

Un vrai changement, cette fois, à découvrir la semaine prochaine dans le troisième volet de cette série.


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Les pesticides en Loire-Atlantique :
de l'omerta au grand débat.

Une enquête de Mediacités en cinq volets à lire ou à relire

Cette enquête a démarré en 2017, avec la parution d’une première enquête co-écrite avec David Prochasson. L’article avait, à l’époque, été compliqué à écrire, tant le silence régnait sur le sujet. Depuis, nous avons continué à nous intéresser au sujet, interrogeant des dizaines et des dizaines d’interlocuteurs et observant l’irruption de la question dans le débat public. Un peu plus de trois ans après cette première enquête, nous avons donc voulu refaire le point, pour observer et décrypter ce qui avait changé. Ou non.

Autrefois tabou, le sujet est donc maintenant débattu publiquement. Personne ne voulait rien dire -ou n’avait rien à dire - sur les pesticides. Aujourd’hui tout le monde a un avis, le plus souvent très tranché. Ce qui change aussi : l’arrivée discrète mais résolue des élus locaux, toutes étiquettes politiques confondues, dans le débat. Ils incarnent cette « pression sociétale » dont se plaignent les agriculteurs. Et la transformation d’un sujet technique ou scientifique en un débat politique.

Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le silence des représentants agricoles. Les responsables locaux de la FNSEA n’ont pas répondu à nos questions (sauf Nicolas Favry, à Nort-sur-Erdre, qui a accepté l’échange. « Ce que vous allez écrire va probablement me hérisser le poil, mais moi je parle avec tout le monde et j’ai la conscience tranquille. »). En parallèle, absolument toutes les personnes interrogées ont dénoncé, en off, le « verrou » que représente la posture ambigüe du syndicat majoritaire dans ce débat. Entendre des élus locaux, et pas des moindres, expliquer qu’ils ont « peur » de fâcher la Fédé, c’est déjà répondre en partie à la question.

Mais le grand absent de cette enquête, c’est d’abord l’Etat. Les services de la DRAAF, présentés par plusieurs interlocuteurs comme un autre « verrou », ont refusé de répondre à nos questions sur Ecophyto. Nous retenons aussi l’opacité qui règne autour des maladies liées aux pesticides (à lire dans l’épisode 6 de cette série), un flou savamment entretenu par la MSA et les syndicats. Tous les défenseurs des victimes de pesticides dressent le parallèle avec l’amiante, un des plus gros scandales sanitaires du XXe siècle. L’enquête n’est pas terminée.