Une Loire brunâtre s’agite, balayée par les risées venues de l’Atlantique. Le 26 février dernier, Johanna Rolland et Jean Castex embarquent à bord d’un Navibus pour traverser le fleuve. L’occasion pour la maire de Nantes de montrer au Premier ministre la grue Titan grise qui trône en bord de Loire et de vanter ce mode de transport original, mis en service il y a un peu plus de 15 ans.

Il faut dire que le service a de sacrés atouts. Muni d’un simple ticket de tram à 1,7 euros, vous voilà arrivé en six minutes dans le Bas-Chantenay depuis la grue Titan grise, grâce à la ligne N2 du Navibus ouverte il y a un an. Sur l’eau, vous aurez peut-être même l’occasion de croiser le bateau de la ligne N1, qui relie la Gare Maritime au village rezéen de Trentemoult. Pratique et dépaysant. Au point que quelques 693 200 passagers ont ainsi été transportés sur la Loire en 2019, et qu’une troisième liaison devrait ouvrir cette année ou un peu plus tard.             

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Bref, tout vogue donc pour le mieux pour le service fluvial de la TAN. Ce que beaucoup de Nantais ignorent cependant, c’est que le Chantenay, L’Île de Nantes ou le Heb Ken ne sont pas pilotés directement par la société chargée des transports publics nantais. Depuis 2005 et la création des Navibus, c’est une entreprise d’une quarantaine de salariés qui est à la manœuvre. Son nom ? Kersea.

Une holding basée au Luxembourg

Kersea (anciennement Finist’Mer), c’est une société bien connue sur toute la côte ouest française, un groupement chapeautant plusieurs compagnies de transport maritimes, exploitant une vingtaine de bateaux et transportant près de 2 millions de passagers par an. Elle relie ainsi le continent aux îles de Molène et d’Ouessant en mer d’Iroise ; à celles de Jersey, Guernesey, Aurigny et Sercq dans la Manche ; ou encore à celles d’Arz, dans le Golfe du Morbihan. Là, elle assure aussi un service de vedettes touristiques, comme elle le fait sur la Loire. Autant de liaisons opérées à chaque fois sous des noms différents (Bateaux-Bus du Golfe, Manches-îles Express, etc) et qui en cachent un dernier : WICI, pour Waterways Islands Consulting Investments.

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Couverture de la plaquette présentant les liaisons opérées par Kersea. / Photo : Thibault Dumas

WICI… Quatre lettres qui s’inscrivent au marqueur noir sur un dossier bien visible dans le bureau de Marcel Le Roux (lire l'encadré "En coulisses" ci-après), 67 ans, le fondateur-propriétaire (à 80 %) haut en couleurs de Kersea. WICI est sa holding domiciliée depuis 2003 dans un petit immeuble gris d’une zone commerciale au sud de Luxembourg-Ville, où il a lui-même son adresse professionnelle. Ni bureaux, ni salariés pourtant, mais une simple boîte aux lettres, comme 40 autres sociétés, domiciliées à la même adresse. Une coquille vide donc, qui réalise tout de même 4,779 millions d’euros de bénéfices accumulés au 1er janvier 2020 (résultat net 2019 : 123  440 euros), d’après son dernier bilan comptable. Son objet ? « La vente, l'achat, l'affrètement, le frètement et la gestion de navires de mer ainsi que les opérations financières et commerciales s'y rattachant. »

La construction de 11 bateaux en France a ainsi été financée via le Luxembourg, dont les quatre qui portent aujourd’hui les couleurs de la TAN. WICI possède aussi des participations dans une « mosaïque de PME familiales » de Nantes à la Normandie. Dans cet archipel d’entreprises, on trouve également une filiale luxembourgeoise, Western Waterways, et Konsa, une succursale… sur l’île Maurice, un autre paradis fiscal . Dans le bilan, Kersea reste néanmoins celle qui pèse le plus : 47,07 % du capital et 187 148 euros de bénéfice annuel net moyen depuis 2015.        

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L'immeuble de Luxembourg-Ville abritant le siège de WICI, la holding détenant Kersea, opérateur des Navibus nantais. / Capture Google StreetView

Le fisc aux trousses des Navibus

Une holding au Luxembourg abritant les participations dans une myriade de sociétés… La structure rappelle celle utilisée par les 15 000 français figurant sur la liste des propriétaires de sociétés luxembourgeoises, reconstituée par Le Monde pour son enquête OpenLux , publiée en février. 15 000 français dont les actifs au Luxembourg s’élèvent à plusieurs dizaines de milliards d’euros et pour lesquels ils bénéficient d’une facture fiscale allégée.        

Une pratique d’optimisation fiscale courante, en quelque sorte. C’est en tout cas ce que répond Marcel Le Roux, lorsque Mediacités l’interroge sur ses montages financiers. « Tous les armateurs français ont créé des structures là-bas. Le Luxembourg était vu comme un futur pavillon européen pour les bateaux. Ça a démarré comme ça et c’est resté comme ça », soupire le patron nantais, au premier étage du fameux bâtiment barré d’un "Gare Maritime", posé sur le quai Ernest-Renaud, en surplomb de la Loire. Problème : l’administration fiscale ne l’entend pas tout à fait de cette oreille.

Depuis quatre ans, la Direction nationale d'enquêtes fiscales (DNEF) des Finances publiques soupçonne Marcel Le Roux d’avoir monté un circuit d’évasion fiscale au long cours avec WICI. Les fiscalistes que nous avons interrogés pointent deux dispositifs particulièrement attrayants au Grand-Duché : « L’absence de taxes sur les dividendes et l’absence d’impôt sur la plus-value, contrairement à la France. »

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Le ponton des Navibus, à Nantes. / Photo : Thibault Dumas

Et l’enquête du fisc avance (doucement). « Si la société WICI a fait plaider que l’essentiel de son activité était à l’étranger, force est de constater qu’elle ne produit à cet égard strictement aucun élément », peut-on lire dans un arrêt de la cour d’appel de Rennes, du 18 octobre 2018, déboutant la demande d’annulation par les avocats nantais et rennais de WICI d'une saisie de documents par le Trésor public.

« Rien n’a encore été jugé sur le fond. Il y a un contentieux fiscal mais nous n’avons encore reçu aucune notification du fisc. Ce premier arrêt, qui n’est pas définitif, fait l’objet de recours multiples jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme », spécifie l’un des conseils de Kersea, qui souhaite garder l’anonymat (lire En coulisses).

L’argent accumulé au Luxembourg depuis 18 ans ? « Il n’y a jamais eu de dividendes versés [ce que nous avons pu vérifier pour les années 2010 à 2020, NDLR]. Tout sera réinvesti dans ces trois bateaux hybrides [électrique-diesel a priori, NDLR] », promet Marcel Le Roux en saisissant trois plans imprimés devant lui. Avec un complément d’information qui arrivera le lendemain par courriel : « Je tiens à vous préciser que ni moi ni mon épouse, pas plus que ses deux fils, n'avons reçu la moindre rémunération de quelques sociétés hors de France ».

Affaire de famille et management à l’ancienne

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Marcel Le Roux, le patron de Kersea, la société opérant les Navibus à Nantes, pour le compte de la Semitan. / Photo : DR

Car il s’agit aussi d’affaires de famille. Né à Pont-L’Abbé, ce Finistérien au physique carré a fait ses armes dans la marine marchande sur toutes les mers du globe, dans les années 1970. Avant de s’amarrer à Nantes dans les années 1980, travaillant pour la Compagnie ligérienne de transports ou le groupe Sogestran, puis de se lancer dans les navires touristiques. La barbe a blanchi, mais le désormais multi-chef d’entreprises réside toujours à Nantes, comme nous avons pu le certifier. Personnellement, donc, et fiscalement, selon ses dires.

Depuis l’origine, les autres administrateurs de sa holding luxembourgeoise WICI sont sa compagne Anita Lopez de Letona, la directrice administrative et financière de Kersea (« et ça n’est pas un emploi fictif », précise son mari), ainsi que deux de ses enfants : Mañuel, 29 ans, et surtout Mel, 24 ans. Ce dernier est embauché depuis 18 mois chez Kersea, détaché depuis peu auprès de la direction. « Une sorte de méga-stage. Il pourrait prendre la suite, mais ça n’est pas une certitude. C’est à lui d’en décider », explique son capitaine de père, qui a obtenu le titre honorifique de chevalier (2000) puis d’officier (2013) de l’ordre du mérite maritime.

« Marcel c’est un patron à l’ancienne, qui te tope dans le main. Il est cash et bourru et a le droit de vie et de mort sur ses salariés », campe un rival. Ici, il tente d’écarter au forceps le prestataire local de toujours : Penn-ar-Bed (groupe Keolis) sur les liaisons avec Ouessant. Là, il gagne son indépendance en rachetant les actions du normand Sogestran. Ces vingt dernières années il tente même, sans succès, de s’implanter en Espagne, en Sierra Leone, en Irak, etc. Ses méthodes le couronnent finalement en « roi du low-cost maritime » dans le Grand Ouest. « C’est comme ça que je gagne des marchés. J’ai un meilleur rapport qualité/prix que mes concurrents. Moi je ne fais pas d’influence dans les salons où il faut être, assume Marcel Le Roux. Si la réussite se mesure au nombre de ses ennemis, j’en ai beaucoup. »

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Coucher de soleil sur Nantes, depuis l'intérieur d'un Navibus. / Photo (2017) : Thibault Dumas

« Pas un seul jour de grève depuis 1982 »

« Ça a toujours été sa politique », confirme Jean-Luc Illiaquer qui suit l’entreprise pour la CFDT Union fédérale maritime. Tous les salariés contactés par Mediacités ont, eux, refusé de s’exprimer - même anonymement - « par peur des représailles », nous ont dit plusieurs d'entre eux. Pourtant, l’été dernier, la douzaine de capitaines/mécaniciens et matelots de Kersea à Nantes (deux tiers en CDI et un tiers saisonniers) ont failli laisser leur parka bleue au vestiaire. Un projet de grève inédite, avorté à la dernière minute, mais témoignant d’un climat social tendu. « Beaucoup de salariés se sont syndiqués depuis », poursuit Jean-Luc Illiaquer, sans donner de chiffre précis. Pointées du doigt : une désorganisation certaine et une application aléatoire du droit du travail.

La principale doléance concernait l’usage d’une convention collective ne correspondant pas aux emplois réels. De 2005 au 1er décembre 2020, Kersea utilisait en effet celle des Armateurs de France, destinée aux navigants des pétroliers ou des porte-conteneurs. Un texte « beaucoup plus flou et moins cadré que d’autres », décrypte un spécialiste du secteur. Après d’ardues négociations, s’applique désormais celle des Groupement des armateurs de services publics maritimes de passages d'eau (GASPE), plus favorable aux salariés. « Même si les marins ne sont pas ménagés, ni écoutés, on va trouver un compromis à la conciliation devant l'administrateur des affaires maritimes, avant d’aller au tribunal. Il sera favorable à tout le monde », veut encore croire Jean-Luc Illiaquer de la CFDT.

« Je suis là depuis 1982 et il n’y a pas eu un seul jour de grève », commente, lapidaire, le propriétaire. L’inspection du travail est venue contrôler l’entreprise en 2020. Selon nos informations, un procès-verbal a été transmis au parquet de Nantes le 14 décembre dernier. « Au vu des délais administratifs, impossible de savoir s’il a été enregistré ou non », précise-t-on du côté du procureur de la République de Nantes.

Un marché à 11,3 millions d’euros avec Nantes Métropole

Affaires fiscales, malaise social, problèmes administratifs… Depuis trois ans, la pression s’accentue de toutes parts sur Kersea et Marcel Le Roux. Jusqu’au 31 décembre 2019 et pendant 14 ans, c’est une convention de droit privé qui le liait à la Semitan, après une négociation informelle avec Jean-Marc Ayrault, alors maire de Nantes. « Ce service de Navibus a été mis en place en 2005 à titre expérimental. Les procédures de passation ne créaient pas d’obligation de mise en concurrence pour ce type de services », fait valoir aujourd’hui la Semitan à Mediacités (son président, l’adjoint PS Pascal Bolo, n’a lui pas souhaité commenter). Mais la société d’économie mixte a décidé de mettre de l’ordre dans ses affaires fluviales en lançant, début 2019, un marché public de sept ans. Qui a finalement été (ré)attribué à Kersea à partir du 1er janvier 2020 pour 11,3 millions d’euros hors taxes.

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La Gare maritime de Nantes, qui abrite le siège de Kersea. / Photo : Thibault Dumas

Keolis et Transdev, deux poids lourds nationaux du transport, ont également candidaté lors une mise en concurrence tendue, selon nos informations. « Nous resterons attentifs à toute opportunité de ce type », prévient Gildas Lagadec, directeur Bretagne, Pays de la Loire et Centre-Val de Loire de Transdev. Un "détail" a sans doute pesé dans la balance. « La Semitan n'est propriétaire ni du bâtiment [de la Gare maritime] ni des quais [d’appontage] », nous précise-t-elle. « Tout est à nous depuis le début », confirme Marcel Le Roux, qui affirme avoir racheté l’ensemble à un liquidateur, suite au naufrage du navire-boîte de nuit, le Sir James Club, en 1995.

De quoi bloquer tout changement d’opérateur pour la Semitan ? Pas nécessairement pour l’actuel exploitant des Navibus. « Je voudrais que ce que j’ai construit dure, affirme le sexagénaire. Mais si quelqu’un me donne 4 millions d’euros demain, je vends tout. » Reste à savoir où ces millions fileraient...

Pendant deux semaines en février, nous avons adressé des dizaines d’appels et de courriels (parfois très détaillés) à Marcel Le Roux, Kersea et leurs avocats. « Nous vous remercions pour l’intérêt que vous portez à notre société, mais nous ne souhaitons pas répondre à votre demande d’interview », nous a succinctement (et un peu étrangement) répondu le 18 février le directeur général de Kersea, Éric Loyer. Nous insistons et quatre jours plus tard, un des avocats de Marcel Le Roux, nous rappelle. Une interview de 15 minutes à l’issue de laquelle son conseil requiert… de ne jamais voir son nom apparaître dans l’article.

Finalement, Marcel Le Roux, nous propose le lendemain par téléphone une interview à son bureau de la Gare Maritime, rempli de dossiers, de photos et de drapeaux maritimes. « Je préfère savoir à qui j’ai à faire », nous accueille-t-il le 23 février avant de nous interdire de le prendre en photo et de l’enregistrer, pour ensuite échanger deux heures durant. « Bon, vous faites attention à ce que vous écrivez, sinon je vous parle plus. Mais c’était intéressant, comme une sorte de thérapie », conclura-t-il en nous tendant une plaquette "Kersea & Compagnies associées". Avant de répondre à nouveau à toutes nos questions le lendemain, par écrit.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.