Posés sur les rives de la Loire, les lieux semblent propices à l’étude, à la quiétude et à l’apaisement. Pourtant, les couloirs des 3 500 mètres carrés de l’Institut d'Etudes Avancées (IAE) de Nantes bruissent ces derniers jours de discussions à mots couverts. Leur sujet ? Un nouveau séisme dans l’univers feutré de cet organisme lancé par Jean-Marc Ayrault en 2008, dans le but d’accueillir en résidence à Nantes des chercheurs étrangers. Sept mois seulement après sa nomination à la tête de cette prestigieuse institution, son nouveau directeur, Suleiman Ali Mourad, démissionne. Celui qui avait été désigné pour redresser l’image et les finances de l’établissement après les remous de ces deux dernières années jette l’éponge. « Pour des raisons familiales », selon la version officielle.

En réalité, cet universitaire spécialiste de l’histoire de l’Islam et du Moyen-Orient n’a jamais véritablement endossé le costume de directeur de l’IEA. Après sa nomination en juillet dernier, ses obligations professionnelles aux Etats-Unis et la crise sanitaire l’ont empêché de s’asseoir dans son fauteuil nantais. Mais le Covid et la santé fragile de son épouse ne sont pas les seules raisons de sa démission. « La greffe n’a pas pris avec Alain Supiot », résume un proche de Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de l’IEA.                  

Alain Supiot
Alain Supiot, titulaire de la chaire “Etat social et mondialisation” au Collège de France, jusqu'en 2019 / Photo: Collège de France

Alain Supiot, seul maître à bord

Car pour durer dans cet établissement, il faut faire corps avec ses « racines ». Et ces dernières portent un nom : Alain Supiot,  prestigieux juriste, professeur émérite au collège de France et fondateur de l’établissement. Les prédécesseurs de Suleiman Ali Mourad l’ont appris à leurs dépens.                  

Depuis la création de l’IEA, le seul maître à bord, c’est lui. Jusqu’en 2013, il en occupe personnellement la direction, sous l’œil bienveillant de son ami Jean-Marc Ayrault qui n’a pas lésiné sur les moyens : un bâtiment neuf de 3 500 mètres carrés (dont 1 000 partagés avec la MSH, Maison des Sciences de l’Homme), 3 millions d’euros de budget annuel, en grande partie pris en charge par Nantes Métropole, une quinzaine de salariés pour l’accueil de 20 à 30 chercheurs étrangers par an. Vivant et travaillant sous le même toit pendant plusieurs mois, les résidents de l’IAE, venus de tous les continents, sont là pour confronter leurs recherches par un dialogue entre civilisations.

Mais l’IEA de Nantes n’accueille pas tous les chercheurs. Ici, on ne veut que le haut du panier. « L’IEA de Nantes, premier IEA créé en France, a fait le choix de suivre les prestigieux instituts de Princeton ou de Berlin, raconte Hervé Joly, le directeur du Collegium de Lyon (l’IEA lyonnais). Le modèle repose sur l’accueil de chercheurs renommés qui ont un projet d’écriture. Lorsqu’ils publient, ils peuvent ensuite communiquer sur l’aide qu’ils ont reçu de l’IEA. A Lyon, on ne peut pas se permettre cette politique qui ne serait pas suivi par les financeurs, l’Université et les collectivités. Il nous faut des chercheurs qui interagissent avec le tissu local », explique-t-il à Mediacités.

Un établissement en marge et plutôt "haut de gamme"

En bord de Loire, l’état d’esprit diffère d’entre Rhône et Saône. Pas de question de s’acoquiner avec l’université voire d’en devenir un simple service. L’IEA doit être beaucoup mieux que ça. « Alain Supiot préfèrerait fermer l’IEA plutôt qu’être affilié à l’Université », commente un membre du conseil d’administration de l’IEA. Et tant pis pour les liens avec le tissu local.

En 2013, cinq ans après la naissance de l’Institut, Alain Supiot cède son bureau de directeur à l’un de ses disciples, Samuel Jubé, qui occupait le poste de secrétaire général depuis la création de l’institut. Le bureau, mais pas le pouvoir... Alain Supiot reste au conseil stratégique et conserve son statut de fellow, c’est-à-dire de chercheur hébergé, entre 2013 et 2019. A ce titre, il peut donc, comme tous les résidents, bénéficier d’un bureau, de trois repas par semaine, du support de l’équipe salariée, du remboursement de ses frais de transport et d’une enveloppe financière pour ses recherches (nantais, il ne profite pas, contrairement aux autres chercheurs, d'une chambre dans le bâtiment de l'IEA). « Les fellows de Nantes sont de vraies divas, commente une ancienne salariée. Dans les autres IEA français, ils sont hébergés par l’université et les services ne sont pas les mêmes. Ici, c’est du cinq étoiles », poursuit-elle.

Les grands noms de la recherche se succèdent à l’IEA durant ces années : l’économiste Gaël Giraud, l’historien sénégalais Ibrahima Thioub ou encore le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne. En 2015, l’institut nantais rejoint le cercle très fermé des meilleurs IEA au plan international en devenant l’un des 8 établissements du consortium SIAS (Some Institutes for Advanced Study).

Capture site IEA Nantes
Capture du site de l'IEA de Nantes.

Des finances dans le rouge

Mais la consécration internationale ne suffit pas à faire tourner cette grosse machine. Et les finances de l’IEA de Nantes, largement dépendantes de l'argent public, se dégradent. Créé sous le statut de « fondation d’utilité publique », l’institut nantais peine à trouver des fonds privés, même avec la promesse d’une défiscalisation à hauteur de 60 %. La dotation initiale de la fondation de deux millions d’euros a été apportée par Veolia Eau qui reste partenaire financier, avec Dassault Systèmes, la banque de Suède Riksbanken ou encore le CIC. Mais les fonds publics (Nantes Métropole, État, Région, Confédération suisse, Agence française du développement) restent très majoritaires (90 % du budget).

Ces dernières années, les déficits succèdent aux déficits, atteignant plusieurs centaines de milliers d'euros. A l’exception de Nantes Métropole, les partenaires publics s’impatientent. La Région finit par cesser son financement évoquant un manque de retombées régionales des travaux de l’IEA. Et voilà 200 000 euros annuels qui s’envolent. Quant à l’État, son représentant, le commissaire du gouvernement, s’inquiète lui aussi des dysfonctionnements de l’IEA. Au point de ne pas renouveler le soutien qu’il apportait depuis 10 ans (750 000 euros entre 2009 et 2019).

Cette situation critique conduit le conseil d’administration à procéder à un changement de direction. En décembre 2017, Françoise Rubellin, professeur de littérature à l’Université de Nantes, prend le relais de Samuel Jubé au poste de directrice. Sa lettre de mission est claire : ancrer l’institut dans le territoire et réduire les déficits en cherchant de nouveaux partenaires privés. Elle n’ira pas au bout de ses trois années de mandat.          

Crises de gouvernance à répétition

Douze mois après son arrivée, les relations se détériorent au sein de l’Institut. Les restrictions budgétaires et les nouvelles règles internes imposées par la directrice ne passent pas auprès du personnel administratif, du fondateur Alain Supiot et de la secrétaire générale Aspasia Nanaki, une proche de Johanna Rolland (elle présidera l’association de financement de sa campagne municipale en 2020).

Pour tenter de recoller les morceaux, à l’été 2019, la présidente du conseil d’administration Johanna Rolland et le préfet confient une mission de médiation à Yves Saint-Geours, ancien vice-président du conseil d’administration de la Fondation IEA de Nantes et membre de son comité stratégique. Les conclusions de ce proche d’Alain Supiot sont sans appel : « L’organisation doit être repensée et la directrice et la secrétaire générale doivent s’effacer ».

Dans le bilan de la médiation que Mediacités a pu consulter, on lit que « la crise rencontrée est à la fois classique et atypique » : « Classique parce qu’il est fréquent qu’après dix ans, une institution marquée aussi fortement par une personnalité intellectuelle de grande envergure qui a fondé, dirigé, orienté directement ou indirectement après son départ de la direction, doive tourner une page organisationnelle, voire même intellectuelle ». Voilà une pierre dans le jardin d’Alain Supiot. Et « atypique » car, selon Yves Saint-Geours, « les difficultés structurelles se sont doublées d’une très grave crise interne où les membres du personnel, les fellows, les personnalités extérieures ont été impliqués et ont progressivement dû choisir leur camp. »

« For he's a jolly good fellow »

Yves Saint-Geours ne manque pas non plus de s’interroger sur la pérennité financière de l’IEA. « L’IEA coûte-t-il cher en comparaison des autres structures notamment à l’aune du ratio chercheurs/emplois support ? » La question mérite d'être posée mais reste tabou à l’IEA Nantes. Depuis sa création, rien n’est trop beau pour cette institution portée par Jean-Marc Ayrault. Chez son homologue lyonnais, par exemple, trois salariés seulement accompagnent 15 à 20 chercheurs pour un budget annuel de 800 000 euros (sans compter les apports en nature de l’Université). A Nantes, ils sont une quinzaine pour à peine plus de chercheurs et trois millions d’euros de budget. Alors, petit bras l’IEA de Lyon ? « Assurément, notre rayonnement n’est pas celui de Nantes, répond Hervé Joly, son directeur. Notre statut est différent et nous sommes dans une logique d’intégration au sein de l’Université et d’approfondissement des liens avec le tissu local », justifie-t-il.            

Comme le conseille Yves Saint-Geours dans son rapport de novembre 2019, la directrice et la secrétaire générale sont virées lors d’un conseil d’administration tendu. Non sans avoir sorti tous les dossiers des placards. Selon le procès-verbal que Mediacités a consulté, la directrice Françoise Rubellin tient à informer les membres du conseil « d’abus » dont elle aurait été témoin de la part du fondateur Alain Supiot.

7733412332_38f6598da0_c
Façade sud de l'IEA / MSH de Nantes. / Photo : CC - Flickr -
Jean-Pierre Dalbéra

Graves accusations au CA

Elle explique par exemple aux administrateurs s’être opposée au renouvellement de contrat de Pierre Musso, professeur en sciences de l'information et de la communication. Il était rétribué par l’IEA (22 000 euros par an) pour créer du lien avec les partenaires privés alors qu’il était aussi « fellow associé » et membre du conseil scientifique de l’IEA. Le risque de conflit d’intérêts était bien réel pour ce proche du patron de Dassault Systèmes. La directrice explique aussi tout le mal qu’elle a eu à faire baisser les coûts de deux évènements internes pour près de 100 000 euros.

Un peu plus loin dans son allocution, Françoise Rubellin n’hésite pas à déclarer que « le fondateur de l’IEA de Nantes et président de son comité stratégique s’est fréquemment comporté en gestionnaire de fait, organisant des réunions ou des conférences dont je n’étais pas à l’origine et m’en informant ensuite ».

Face à ces graves accusations, la présidente du CA, Johanna Rolland, renvoie la directrice à ses responsabilités. « Soit elle (Françoise Rubellin) dispose d’éléments tangibles et concrets et je l’invite dans ce cas à les mentionner dans les instances nécessaires. Soit il s’agit d’un registre qui s’apparenterait à de la diffamation » peut-on lire dans le PV du CA. Fermez le ban…

Quant à Jean-Marc Ayrault, il « ne veut pas entrer dans tout ce qui a été dit. Cela ne servirait à rien. Nous sommes dans une situation de crise. Il faut voir les choses avec la hauteur de vue qui convient dans ce genre de situation ». De son côté, Alain Supiot « met les allégations diffamatoires de la directrice sur le compte… de l’épuisement nerveux ».

Sauf que d’autres ne l’entendent pas de cette oreille. La Région par exemple, apporte son soutien à l’ancienne directrice. « Françoise Rubellin faisait du bon travail. Par rapport aux objectifs fixés, elle est dans le cadre. Nous aurions aimé qu’elle continue son mandat. Aujourd’hui on est dans le brouillard », confiait à l’époque Stéphanie Houël, conseillère régionale chargée de l’enseignement supérieur et administratrice de l’IEA.

Alain Supiot sur la sellette

Les accusations graves de Françoise Rubellin balayées de la main, le fondateur de l’IEA, Alain Supiot, peut reprendre le manche. Au cours de ce CA, il promet aux administrateurs que les partenaires privés vont affluer. Il compte notamment sur les contacts pris lors de l’évènement The Bridge 2017. Son ami Yves Gillet, patron du groupe nantais Kéran et trésorier de cette manifestation, avait joué l’entremetteur. Le professeur Supiot, détracteur du néolibéralisme, dit pouvoir compter sur le groupe bancaire CIC, Total, les fondations Bettencourt ou encore le groupe automobile Volkswagen…

Pour imaginer l’avenir de l’IEA de Nantes, il s’appuie une nouvelle fois sur Jean-Marc Ayrault pour qui, comme l’indique le PV du CA, « la reconnaissance intellectuelle et académique d’Alain Supiot donne une autorité morale pour présider cette réflexion dans le cadre du comité stratégique, en associant le plus largement possible ».

Mais les dysfonctionnements graves dénoncés par Françoise Rubellin ne sont pas tombés dans l’oreille d’une sourde. Au cours du même CA, sa présidente, Johanna Rolland, annonce qu’elle demandera un « audit financier ». Diffamation de la part de la directrice ou faits avérés ? La question devrait ainsi être tranchée… Sauf que ce n’est finalement pas un audit qui est réalisé, mais d'une « étude rapide » (sic), simple analyse financière des grands postes budgétaires basée sur les simples déclarations de l'IEA et rédigée par la Direction générale des finances publiques.

Cette étude, que Mediacités a pu consulter, ne rentre pas dans les détails des comptes ni des mouvements financiers. Elle confirme néanmoins que la situation financière s’est améliorée entre 2018 et 2019 mais que les années à venir s’annoncent compliquées, « avec un risque pour l’avenir de l’IEA ».

« Le temps est venu de passer la main »

Début 2020, c’est sur cette base que le conseil d’administration de l’institut part à la recherche d’une nouvelle équipe dirigeante. Après une première sélection, un nom sort du lot pour occuper le fauteuil de directeur : celui de Gaël Giraud. Les travaux de cet économiste « catho de gauche » à la pointe de la « sociale écologie », ravissent Johanna Rolland. Sa renommée fait présager également de belles retombées pour l’IEA. Problème : l’ancien chef économiste de l’Agence française de développement (AFD) est aussi prêtre jésuite. Et la Compagnie de Jésus voit d’un mauvais œil cette proposition. Gaël Giraud sera contraint de décliner l’offre .                  

Le nom du plan B est annoncé par communiqué de presse en août 2020. Ce sera donc le professeur Suleiman Ali Mourad, ancien fellow de l’IEA et toujours professeur au Smith College de Northampton. L’IEA annonce au même moment l’arrivée d’une nouvelle secrétaire générale, Rozenn Le Merrer, jusque-là directrice du site nantais de l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes - Saint-Nazaire. Sept mois plus tard, le professeur Suleiman Ali Mourad démissionne donc, sur fond de vraies divergences avec Alain Supiot.

La goutte d’eau de trop, semble-t-il, pour Johanna Rolland. « Le temps est venu pour le fondateur de passer la main », explique-t-on désormais dans l’entourage de la maire de Nantes. Interrogée par Mediacités, cette dernière confirme que « l’IEA doit passer à une autre étape ». Tout en rappelant que « Nantes a besoin de cet institut de sciences sociales qui croise les regards des chercheurs du Nord et du Sud ».

Rolland face à l'héritage Ayrault

Un signe ne trompe pas : en juin dernier, le CA a dissous le conseil stratégique de l’établissement, présidé par Alain Supiot. Ses missions de définition de la politique scientifique et du rayonnement international ont été attribuées au directeur. La transition est donc en route, confirme Rozenn Le Merrer, la nouvelle secrétaire générale. « Le rayonnement international de l'IEA est l'héritage d'Alain Supiot, explique-t-elle. Il a fait le choix de passer le témoin. Il y a un changement générationnel à opérer. A l’avenir, l’IEA doit retisser des liens localement en y intégrant l’université et les grandes écoles. C’est tout l’enjeu de demain. »

Un changement générationnel et une réorientation qui, plus globalement, semblent concerner bon nombre des institutions mises en place, avec leur direction, sous l’ère Ayrault. Un changement que Johanna Rolland a différé lors de son premier mandat, se gardant de toucher à l’héritage de son mentor. Alors qu’elle a été réélue il y a près d’un an le statu quo semble désormais difficile à préserver. Certaines façades commencent en effet à se lézarder, comme en témoignent la situation de l’IEA mais aussi les affaires à répétition qui touchent aujourd’hui certains des mastodontes de la culture nantaise, à l’image du Voyage à Nantes, de la Folle Journée, ou de l’école des Beaux-Arts

Derrière la vie mouvementée des institutions nantaises c’est bien la concrétisation du passage de relais entre Jean-Marc Ayrault et Johanna Rolland qui semble se profiler.

Preuve du malaise qui règne dans cette institution nantaise, rares sont les membres du conseil d’administration ou cadres qui ont accepté de parler à Mediacités. Alain Supiot nous a fait savoir par la voix d’une représentante du Collège de France qu’il « n'avait plus de responsabilité à l'Institut d'études avancées de Nantes et qu’il n'était donc pas en mesure de répondre à nos questions ». Nous lui avons alors rappelé qu’il était encore membre émérite. Pas de réponse à cette seconde relance.

Françoise Rubellin n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, pas plus que le commissaire du gouvernement qui représente l'Etat au sein du conseil d'administration. Suleiman Ali Mourad a, quant à lui, répondu par la négative en précisant que « l’IEA de Nantes est un sujet qu’il n’aime pas aborder ». Enfin, Jean-Marc Ayrault n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

Avatar de Antony Torzec
Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).