En cette rentrée 2021, j’ai une mission : trouver un nouvel appartement . Mon compagnon quitte Paris pour me rejoindre à Nantes, rejoignant ainsi le cortège des 5 751 personnes qui arrivent chaque année dans la métropole.                

Nous sommes un couple de trentenaires, tous les deux diplômés. Lui est médecin généraliste, salarié d’un centre municipal de santé, moi journaliste pigiste, avec des revenus en montagnes russes selon les mois. Donc, disons le franchement : je compte beaucoup sur le profil de mon compagnon pour convaincre les propriétaires.

Je sais que le marché immobilier est tendu à Nantes. Dans mon entourage, les histoires de galères ne manquent pas. « J’ai arrêté de compter après 60 apparts visités », me lance dans un rire amer Sidney, 34 ans, manutentionnaire en intérim, qui aura mis un an pour trouver un logement en colocation à Nantes. « Aucune agence ne voulait de mon dossier », me raconte Clara*, 37 ans, agent contractuel de la ville de Nantes gagnant un peu plus du SMIC, qui a atterri début 2021 dans un appartement à 35 kilomètres au nord de Nantes, faute de trouver dans l’agglo. Et je pourrais multiplier les exemples à foison.

Une question de rapidité

C’est donc bien avertie, mais pas démotivée pour autant, que je débute ma veille immobilière début septembre. J’instaure une routine pour consulter plusieurs fois par jour le Bon Coin, Se Loger, Bien Ici et Ouest-France Immo. Après avoir brièvement rêvé de trouver une petite maison à louer – nous avons vite déchanté devant le nombre riquiqui d’offres, seulement 10% des annonces selon l’Agence d’urbanisme de l’agglomération nantaise (Auran) -, on recentre nos recherches pour trouver un T3 à l’Est de Nantes. Pas d’exigences particulières si ce n’est celle de disposer d’un balcon ou d’une terrasse. Un « espace extérieur » comme on dit chez les pros de l’immo.

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Si de nouvelles offres tombent régulièrement, je réalise vite que ce n’est pas du tout suffisant par rapport à la demande sur le marché… Ce que corrobore une étude de l’Auran, publiée en juin 2021 : selon elle, il y aurait à Nantes 370 personnes cherchant une location pour chaque annonce publiée. Des aspirants locataires qui ont intérêt à être vigilants. Car certaines offres disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent. Un exemple avec cette annonce pour une petite maison à Chantenay, publiée un samedi matin sur Bien Ici par une agence. Injoignable le samedi, je les rappelle dès l’ouverture le lundi. On m’indique alors qu’il y a déjà eu une vingtaine d’appels pour ce même bien… Mais quand ? Comment ?! Par quels interstices du réseau téléphonique ont-ils bien pu se faufiler ?

« En moyenne, on a 10 ou 15 appels pour une annonce, m’indique Anne Guerrier, gérante de l’agence immobilière Toutes Aides Immobilier. C’est vraiment une question de rapidité. » Installée à Nantes depuis 28 ans, elle est un bon baromètre du marché. « Cela fait trois ans que c’est très dur », concède la professionnelle, qui a vu le phénomène s’amplifier depuis le Covid, avec le boom du télétravail. Mais effectivement, la situation n'est pas nouvelle. Les chiffres de l'Oniloca, l’Observatoire nantais de l’immobilier locatif Cina-Auran, en témoignent. Au troisième trimestre 2021, 1,9 % seulement des logements du parc locatif nantais étaient vacants (dont 1,2 % depuis un mois ou plus). A la même période en 2016, ce taux était encore de 3,5 % (en 2,4 %).

Peu d'offres, beaucoup de demandes

Comme l'expliquait l'Auran dans une étude publiée en 2020, cette faible vacance avec des temps de relocation extrêmement courts peut « rassurer un propriétaire sur sa capacité à tirer le meilleur revenu locatif possible de son bien. Pour le locataire, en revanche, ces signes témoignent plutôt de la difficulté à trouver ne serait-ce qu’un logement à visiter. » Pour la ville, ce phénomène « constitue aussi un terreau fertile à la dégradation des conditions d’occupation des logements dont les formes les plus connues et les plus sévères profitent aux "marchands de sommeil" ».

A Nantes, zone tendue, les propriétaires ne peuvent augmenter librement le montant du loyer entre deux locataires ou lors d’un renouvellement de bail. En revanche, les logements mis pour la première fois sur le marché ne sont pas concernés… Et certains en profitent pour faire grimper les prix. Comme le détenteur de cet appartement de 70 mètres carrés, particulièrement mal agencé, proche de rond-point de Paris. Son tarif ? 1 100 euros. Soit 15,7 euros le mètre carré, bien supérieur au prix médian de 11,6 euros annoncé par le dernier baromètre de l’Oniloca pour la ville de Nantes.

Augmentation du prix des loyers

Ce baromètre montre d’ailleurs qu’après quelques années de stagnation à 11 euros le mètre carré, le prix des loyers augmente régulièrement depuis 2017. « On regarde le prix moyen du locatif privé comme le lait sur le feu », m’assure Pascal Pras, vice-président du conseil métropolitain en charge de l’habitat. Pour l’élu, on ne peut pas parler de flambée des loyers dans la métropole nantaise. « Pendant que nous sommes à 11 euros, Lille, Bordeaux, Lyon ou Toulouse tournent plutôt autour de 13 euros le mètre carré », argue-t-il. Pour éviter d’atteindre ce niveau, une seule solution pour lui : « L’urgence est de se remettre en ordre de bataille pour produire plus de logements » (voir le précédent volet de notre enquête - Métropole de Nantes : dans les coulisses de la crise du logement).

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Evolution du loyer median à Nantes et Nantes Métropole entre 2011 et 2021. / Source : Oniloca

Au delà de prix parfois gourmands, quelques propriétaires se montrent particulièrement intrusifs lorsque je les appelle pour convenir d’une visite. Au bout de deux minutes de conversation, l’un d’entre eux me demande au téléphone : « Vous comptez avoir des enfants ? » Je suis désarçonnée, je ne m’attendais pas du tout à ce type de questions… Ni à la remarque d’une autre propriétaire : « Je ne peux pas accepter votre dossier car il faut que chacun des deux membres du couple gagne trois fois le montant du loyer ».

Sur les questions personnelles, l’Agence départementale d’information sur le logement (Adil) de Loire-Atlantique est formelle : « Article 9 du code civil, chacun a droit au respect de sa vie privée. Les propriétaires n’ont pas le droit de poser des questions de la sorte », m’informe un conseiller juridique de l'Adil, qui a souhaité garder l’anonymat. Quant à la règle de revenus équivalents à trois fois le montant du loyer, « il n’y a aucune ligne dans la loi là-dessus. C’est une règle commerciale et informelle que les bailleurs appliquent pour éviter de prendre des locataires insolvables ». Mais qui acceptent-ils alors ? Si l’on reprend l’exemple du 70 mètres carrés exposé au dessus, cela signifierait que, pour le louer, nous aurions dû gagner chacun 3 300 euros par mois. Effarant quand on sait que, selon l’Insee, la moitié de la population nantaise dispose de moins de 1 883 euros de revenu mensuel disponible. Et que seuls 10 % des habitants dépassent la barre des 3 600 euros…

Exigences financières

Si les bailleurs sont gourmands et intrusifs, qu’en est-il du côté des agences ? A vrai dire, ce n’est pas vraiment mieux. Voire pire. D’un formulaire à l’autre, je suis stupéfaite par les informations demandées : date et lieu de mariage des garants chez Vivre Ici, numéro de sécurité sociale et d’allocataires CAF chez Poulpiquet Immobilier… Thierry Immobilier refuse de prendre notre dossier car mon compagnon n’a pas encore de contrat à Nantes. Une autre agence, dont j’ai oublié le nom, nous recale direct parce que, pour les professions libérales, « il faut exercer à Nantes depuis au moins deux ans ».

« Il y a un décret qui fixe la liste des documents à fournir pour les candidats locataires et leurs cautions. Tout ce qui n’apparaît pas dans cette liste ne peut être réclamé », souligne le conseiller de l’Adil. Soit. Mais, en pratique, je vois bien que si je ne fournis pas les informations demandées, mon dossier passe à la trappe… Face aux exigences des agences, Sidney – avec sa soixantaine d’appartements visités – a été contraint de lâcher l’affaire à plusieurs reprises : « Parce que j’étais en intérim, les bailleurs me demandaient deux ou trois fois la caution. Je n’avais pas de quoi payer un tel montant. »

Au fond, que risquent les bailleurs à agir de la sorte ? 3 000 euros d’amende pour une personne physique, 15 000 euros pour une personne morale, selon le même décret. Dans les faits, peu de locataires entament des procédures : « On fait 3 000 consultations par an et j’ai eu le cas une fois il y a trois ans, rapporte le juriste de l’Adil. Rares sont les candidats qui veulent se lancer là dedans. Beaucoup de gens cèdent pour avoir leur logement. »

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Vue sur les toits de Nantes. / Image d'illustration : Photo by Marius Lelouard on Unsplash

Attention aux arnaques

Autre point qui m’étonne : pour la première fois de ma vie de locataire – avec huit logements au compteur -, on me demande d’envoyer mon dossier avant même d’avoir visité le logement. Et c’est visiblement la norme, pour les propriétaires comme les agences. On voit bien l’avantage pour le gestionnaire : faire un premier écrémage des profils avant de faire des visites. Reste que lorsqu’on envoie son dossier avec des pièces personnelles à un parfait inconnu, c’est un peu risqué…

Et bingo, ça n’a pas loupé : nous avons répondu à une annonce d’un particulier parue sur Se Loger qui s’est avérée être une arnaque. Après avoir reçu notre dossier, la personne nous a demandé de virer le dépôt de garantie avant de visiter le logement. Méfiants, nous avons "googlé" la personne. Cette petite recherche nous a menés droit sur le site signal-arnaques.com, où nous avons trouvé les témoignages d’autres victimes de la même personne malveillante, qui craignaient comme nous l’usurpation d’identité… ou qui en avaient déjà fait les frais.

Notre recherche d’appart nous conduit donc au commissariat, où nous avons tenté de porter plainte. « Impossible tant que la personne n’a pas commis d’acte délictueux », nous informe l’agent d’accueil. Tout ce qu’on peut faire, c’est signaler l’annonce sur seloger.com, sur le site gouvernemental d'alerte et croiser les doigts pour que la personne ne se serve pas de nos pièces d’identité dans les mois à venir…

Discriminations

Les semaines défilent et nos recherches ne débouchent pas. On commence à s’interroger sur ce qui cloche dans notre dossier. Mon statut ? Celui de mon compagnon ? Ou… sa couleur de peau, noire en l’occurrence ? « J’ai eu le cas de deux propriétaires qui m’ont dit clairement qu’ils ne souhaitaient pas de personne de couleur dans leur logement, même si elles gagnaient 10 000 euros par mois, soupire Anne Guerrier. Je leur ai dit qu’ils risquaient gros. » En effet, en cas de discrimination, un propriétaire ou son représentant encourt jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.

Encore faut-il pouvoir le prouver. « Si vous voulez déposer plainte, il est conseillé de présenter des preuves écrites », remarquent les conseillers de l’Adil, qui m’indiquent qu’ils sont très peu sollicités sur ce sujet à Nantes. En décembre 2017, un testing – une étude comparant les taux de réussite entre des candidatures fictives – réalisé à l’échelle nationale par le laboratoire de recherches du CNRS Travail, emploi et politiques publiques (TEPP), avait montré que le profil d’un Mohamed Chettouh avait près de 27% de chances de moins d'obtenir une visite d'appartement que le profil d'un Sébastien Petit présumé d’origine française, après avoir envoyé un message similaire pour répondre à une annonce. Un type de discrimination sur lequel le Défenseur des Droits a plusieurs fois alerté.

Après un mois et demi de recherches intensives, 22 appartements visités (dont une dizaine de dossiers déposés mais recalés) et beaucoup de stress, c’est le soulagement. Nous sommes enfin acceptés pour un T3 à l’Est de Nantes. Je n’ai jamais eu autant de mal à trouver un logement (même à Paris) et n’espère pas m’y recoller de sitôt… Pour moi, le problème est donc réglé. Mais pour les autres ?

Dans une étude, publiée en juin 2021, l'Auran note que cette année « il est encore plus difficile pour les ménages de se loger ». Pour l'agence d'urbanisme, la réponse à cette tension « est moins à chercher du côté de l’évolution de la demande (qui ne diminue pas) que du côté d’une nécessaire hausse de la production de logements à organiser ». Or entre construire et ralentir, les élus ont du mal à choisir, comme le montrait notre précédente enquête consacrée au manque de logements sur la Métropole nantaise. La crise peut encore durer longtemps.   

*: Le prénom a été modifié.


Retrouvez tous les épisodes de la série que Mediacités consacre
à la crise du logement à Nantes et dans sa métropole

Cette enquête fait partie d’une série consacrée au logement à Nantes et aux tensions qui règnent sur les marchés de la construction et de l’immobilier dans l’agglomération. Idées reçues sur le marché de l’immobilier, parcours du combattant des locataire, poids des promoteurs… Au fil des semaines, plusieurs enquêtes vous emmèneront dans les coulisses de la crise du logement.