Dimanche 15 mars, au centre pénitentiaire de Metz, une centaine de détenus refusent de regagner leurs cellules. Le mardi suivant, à Douai, une soixantaine de prisonniers les imitent. Quelques jours plus tard, le 22 mars, c’est à Uzerche, en Corrèze, que la situation dégénère : des détenus mettent le feu à leur prison. Bilan de la rébellion : deux bâtiments hors d’usage, une douzaine d’intoxications et plus de 330 personnes transférées vers d’autres établissements pénitentiaires. La pandémie du Covid-19 met sous pression les prisons françaises, déjà en proie à une surpopulation carcérale dramatique.

Dans la foulée de la mort d’un détenu de 73 ans, malade du coronavirus, à la maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne), le 16 mars, la garde des Sceaux Nicole Belloubet a décrété l’arrêt des parloirs et des activités socioculturelles, confirmant « les bruits de coursives » qui inquiétaient les prisonniers. Depuis, plus d’une quarantaine de mutineries se sont déclarées dans quarante établissements pénitentiaires à travers la France. Dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit de détenus qui refusent de retourner dans leurs cellules à l’issue de la promenade. Mais ces actes de rébellion s’accompagnent parfois de destructions violentes de matériel, comme des grilles cassées à la prison d’Argentan (Orne), et nécessitent souvent de faire appel aux Équipes régionales d’intervention et de sécurité ( Eris ).           

Mediacités a recensé et cartographié l’ensemble des mouvements de protestation qui secouent, depuis le début du confinement, un univers carcéral déjà fiévreux. Au total, nous avons dénombré 44 événements dans 27 maisons d’arrêt surpeuplées et 13 établissements pour longues peines.

Cartographie des mutineries depuis le début du confinement

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Dans le détail, les maisons d’arrêt, qui abritent les prévenus (en attente de jugement) et les courtes peines, comptabilisent la majorité des mutineries : 31 des 44 rébellions de notre recensement ont eu lieu dans ce type d’établissement, de Perpignan à Lille, en passant par Lyon et Nantes. Rien d’étonnant : dans ces prisons, la promiscuité y est la règle et l’application stricte du confinement sanitaire, impraticable.

D'après le ministère de la Justice, 40 000 détenus séjournent dans les maisons d’arrêt, qui affichent un taux moyen d’occupation de plus de 120%. Environ 1 600 détenus dorment sur un matelas au sol. Certaines de ces prisons connaissent des situations dramatiques : la surpopulation carcérale est de 157% dans les maisons d’arrêt d’Angers ou de Lille-Sequedin, et même de 223% dans celle de Carcassonne !

> (re)lire notre article : L’Occitanie, triste championne de France de la surpopulation carcérale

Lille Sequedin
Lors d'un mouvement de protestation à la prison de Lille-Sequedin. Capture Snap Prison Officiel.

Parmi les 27 maisons d’arrêt secouées par des troubles ces dernières semaines, toutes sont surpeuplées. Onze d’entre elles ont d’ailleurs été condamnées pour « conditions indignes de détention » par la justice française ou européenne. « Dans des cellules où ils sont trois dans 9 mètres carrés, dont un sur un matelas au sol, les gestes barrières, la distanciation sociale, c’est quelque chose qui n’est pas envisageable », décrit Amélie Moreneau, présidente de l’association des avocats pour la défense des droits des détenus. Pour elle, « l’angoisse de la maladie » est à l’origine de la vague de troubles en cours dans les prisons françaises.

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Dans une moindre mesure, mais d’une intensité sans précédent, les protestations ont touché sept centres de détention, qui accueillent des personnes condamnées à des peines supérieures à deux ans. Neuf centres pénitentiaires sont également concernés. Ces prisons peuvent accueillir à la fois des détenus de courte peine ou de longue peine dans différents quartiers. Elles sont moins concernées par la surpopulation. Mais, au sein de ces établissements, les inquiétudes liées au coronavirus restent tout aussi fortes.

« S’il commence à y avoir des morts, ça va vraiment exploser »

« Pour le moment, les surveillants essuient des refus de réintégrer les cellules, sans atteinte à leur intégrité physique. Mais combien de temps cela va-t-il durer ? », interroge Maud Piron, responsable CGT pénitentiaire pour la région Auvergne-Rhône-Alpes et ancienne surveillante au centre de détention de Roanne (Loire). Contacté par Mediacités, un détenu confirme ce sentiment partagé de prisons au bord de la rupture : « S’il commence à y avoir des morts, c’est là que ça va vraiment exploser. Même les gens qui habituellement ne veulent pas participer aux mutineries vont s’y mettre ».

En dix jours seulement, les cours de promenades se sont embrasées dans huit établissements pénitentiaires d’Auvergne-Rhône-Alpes, région la plus touchée par ces mouvements de protestation, suivie de près par les Hauts-de-France. Contactées par Mediacités, les directions interrégionales des services pénitentiaires de Lyon et Lille n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Longuenesse
Lors d'un mouvement de protestation à la prison de Longuenesse (Pas-de-Calais). Capture Snap Prison Officiel.

La suppression des visites semble avoir été l’étincelle qui a allumé la mèche. Précieux moment de sociabilité avec l’extérieur, le parloir achète également « la paix sociale en permettant aux détenus de “s’évader” », explique un avocat pénaliste d’Île-de-France. Les quelques livraisons de drogue « par-dessus les murs » ne suffisent plus à compenser le trafic qui transitait, en partie, lors des parloirs. « Beaucoup de détenus commencent à manquer de produits stupéfiants à l'intérieur », confirme Pascal Decary, responsable CGT pénitentiaire pour les Hauts-de-France, une région particulièrement touchée par la surpopulation carcérale et les mutineries.

Victimes du ralentissement des activités, les « auxiliaires » sont laissés sur le carreau. Ces détenus, habituellement salariés par l’administration pénitentiaire pour réaliser des tâches diverses dans les établissements (ménage, cuisine, lessives…) sont aujourd’hui sans activité. Ils doivent se contenter des 40 euros promis par la garde des Sceaux pour cantiner (acheter en prison du tabac, du gel douche…). Beaucoup redoutent des pénuries. « La cantine commence à avoir des difficultés en termes d'approvisionnement. Bientôt, les détenus vont manquer de cigarettes, de produits d'hygiène et autres. Ce n’est pas la faute de l'administration pénitentiaire, mais cela crée des tensions », affirme Gérard Tcholakian, avocat pénaliste au barreau de Paris, qui milite pour des libérations massives afin de prévenir de potentiels drames.

Libérer pour éteindre le feu

Face au risque d’une épidémie meurtrière derrière les barreaux et pour soulager le personnel, le gouvernement a pris des mesures inédites. À l’issue du conseil des ministres du 25 mars, la chancellerie a confirmé, par ordonnance, la libération de 5 000 détenus en fin de peine, qui font preuve d’une conduite exemplaire (certains types de peine sont exclus). Une mesure aussitôt jugée insuffisante par Adeline Hazan, contrôleuse des lieux de privation de liberté. « Il est nécessaire de faire sortir encore au moins 6 000 ou 7 000 détenus », plaide l’ancienne députée européenne, pour tendre vers l’enfermement individuel, principe inscrit dans la loi et bafoué depuis 2009.           

Le ministère de la Justice a pris le soin de préciser que seuls les détenus n’ayant pas participé aux mutineries pourraient bénéficier d’une libération anticipée. L’annonce a-t-elle enrayé le mouvement de protestations ? Aucune maison d’arrêt n’a connu de mutinerie depuis mercredi dernier. Pour autant, la décision fait l’objet de critiques de la part des syndicats de police qui dénoncent un « message d'impunité supplémentaire » après les mesures déjà prises pour faire redescendre la tension : limitation des détention provisoires, libération des personnes considérées vulnérables, gratuité de la télévision pour les détenus…

« Dès que le virus entrera en prison, ce sera délicat »

Ces libérations arrivent tardivement, une semaine après le début du confinement. Dans de nombreuses juridictions, les juges d’application des peines (JAP) et les juges d’instruction avaient pris les devants. 1 600 détenus sont déjà sortis de prison, selon une estimation de la chancellerie. À la maison d’arrêt de la Talaudière, près de Saint-Etienne, par exemple, la densité carcérale a sensiblement diminué depuis le début de l’épidémie de coronavirus. « En une semaine, il y a eu 43 libérations », précise Stéphane Perrot, secrétaire local de l’Union fédérale autonome pénitentiaire. En janvier 2020, cet établissement comptait 399 détenus pour 287 places.

« Dès que le virus entrera en prison, ce sera délicat vu que c'est vraiment un milieu de promiscuité », s’alarme Pierre-Yves Lapresle, responsable syndical national en probation et insertion. Les cas confirmés de Covid-19 parmi les détenus commencent à se multiplier avec un malade à Aiton, en Savoie, et un à Nanterre. D’après nos informations, deux nouveaux prisonniers contaminés ont été dépistés parmi les détenus en début de semaine à la prison de la Santé, à Paris. Au total, dix cas avérés de détenus sont comptabilisés et 450 étaient placés à l’isolement, ce jeudi 26 selon les chiffres officiels. « Sauf que bien souvent, il n’y a pas suffisamment de cellules vides pour pouvoir isoler quelqu’un », précise une médecin intervenant en maison d’arrêt, qui dit faire le maximum pour dépister chaque nouvel entrant. Dans certains établissements, comme à Grenoble-Varces, les directions sont désarçonnées face à la situation.

Révoltes et évasions en Italie et en Espagne

Faut-il redouter une évolution comme en Italie ou en Espagne ? Dans ces deux pays les plus submergés par l’épidémie de Covid-19, la situation dans les prisons est catastrophique. Côté transalpin, épicentre du virus en Europe, des révoltes répétées, dans des circonstances troubles, ont causé la mort de détenus. On compte par ailleurs des dizaines d’évasions selon le quotidien La Repubblica. Signe de l’agonie du système carcéral, la direction de l’administration pénitentiaire italienne demande à ses agents de continuer à travailler même s’ils sont entrés en contact avec des personnes contaminées. En Espagne, une première détenue d’une prison madrilène est décédée du coronavirus le 24 mars alors que 38 employés pénitentiaires ont été testés positifs et 225 sont en quarantaine ou en observation, selon le quotidien ABC. Quelque 300 des 8 000 prisonniers du royaume se sont d’ores et déjà évadés.

Dépassé par l’ampleur de la crise sanitaire, le personnel pénitentiaire français souffre d’un manque criant de matériel. « Où qu'on aille, les gens ont des masques mais pas nous, déplore Maud Piron. Les surveillants ne se sentent pas forcément en sécurité sanitaire. Et légitimement, les détenus non plus. » Nicole Belloubet a promis la distribution de 100 000 masques aux personnels des prisons. Mais ils sont pour le moment réservés à ceux en contact avec les détenus présentant des symptômes suspects. En théorie… « Un de mes collègues a mis un masque et, aussitôt, il a reçu une demande d’explication de la part de son supérieur en vue d’une sanction disciplinaire », fulmine Rodrigue Lamon, du bureau CGT de la prison de la Santé, où quatre personnes ont été dépistés positifs au Covid-19.

« Les collègues tombent comme des mouches »

Pour Stéphane Perrot, surveillant brigadier à la Talaudière, c’est tout le système carcéral qui est en jeu : « Les collègues tombent comme des mouches. Ils viennent de plus en plus à reculons au travail, de plus en plus tombent malades, pas forcément du Covid-19, mais ils restent chez eux. À cela s’ajoute les gardes d'enfants. Si ça dure deux mois, ce sera compliqué de faire tourner les prisons ». Dans son dernier bilan, le 25 mars, l’administration pénitentiaire fait état de 24 cas avérés parmi le personnel pénitentiaire et de 595 personnes placées en quatorzaine. La CGT parle quant à elle de 34 cas avérés et de 773 agents présentant des symptômes. « Une augmentation de 500% en une semaine », s’alarme le syndicat dans un communiqué. Ce jeudi 26 mars, un gardien contaminé du centre d'Orléans est décédé. C'est la première victime du Covid-19 dans les rangs des surveillants pénitentiaires. 

« Cela fait des années et des années que la pénitentiaire est la cinquième roue du carrosse, qu'on nous en demande de plus en plus avec de moins en moins de moyens », accuse Maud Piron, l’ancienne surveillante de la prison de Roanne. « Des choses auraient dû être entreprises avant, comme construire des nouveaux établissements, pour limiter le surencombrement, regrette, en écho, Pascal Decary, délégué syndical rattaché au centre pénitentiaire de Lille-Annoeullin. Face à une telle épidémie, on est mal préparé, alors on improvise. »

Faute de pouvoir rencontrer physiquement nos sources, toutes les interviews réalisées pour cet article l’ont été par téléphone. Nous avions entrepris un travail de collecte de données sur la surpopulation au début du confinement, le 17 mars. Les mutineries se multipliant dans les prisons, il nous a semblé pertinent de rapprocher ces événements des informations amassées au préalable. À noter que la situation pénitentiaire évolue très vite.