Où trouver des toilettes quand le monde se claquemure ? Les confinements successifs sont venus rappeler ce que tous les sans-abri ne savent que trop bien : dans nos métropoles, exercer « son droit à l’assainissement » - son petit nom juridique – n’est jamais acquis. En avril dernier, en pleine première vague de Covid-19, les services l’Etat ont ainsi obligé le groupe JC Decaux à rouvrir plusieurs sanisettes publique dans les villes de Lyon, Toulouse ou Marseille. Motif : leur fermeture, décidée en urgence face à la pandémie, portait « une atteinte manifeste à la salubrité publique et à la santé des personnes sans domicile fixe ». Le géant du mobilier urbain a dû rouvrir une dizaine de lieux dans chaque agglomération.

Une petite affaire ? Pas si sûr. Traité souvent avec légèreté, ignorance ou mépris, le problème ne se pose pas seulement pour les personnes à la rue, loin de là. « La question des toilettes publiques est prise à la rigolade, alors qu’elle peut concerner tout le monde, le chauffeur de taxi, le touriste, les personnes âgées, les enfants… », estime Julien Damon, sociologue professeur associé à Sciences Po, qui travaille sur le « droit de pisser » depuis vingt ans.

« Nos toilettes sont les monuments les plus visités de Lyon »

Oubliez le cliché des toilettes perpétuellement désertées. « Selon leur localisation, nos sanisettes sont utilisées entre 60 et 200 fois par jour », estime Albert Asséraf, directeur général stratégie et nouveaux usages chez JCDecaux. « Nos toilettes publiques accueillent 3,5 millions de visiteurs par an. Ce sont, quelque part, les monuments les plus visités de Lyon, juste avant le Parc de la Tête d’Or », s’amusait, en 2018, l’ex-adjoint aux espaces verts Alain Giordano devant les élus.

pictos toilette – Copie (4)Maladie de Crohn : 250 000 personnes

En dépit de cette fréquentation, les politiques menées dans ce domaine sont peu débattues, déplore l’architecte et urbaniste Chantal Deckmyn, qui vient de publier l’ouvrage « Lire la ville », présentée comme un « manuel pour une hospitalité de l’espace public » (La Découverte, 2020). « Les toilettes font l’objet d’un tabou. Alors que trouver des sanitaires, comme brancher son smartphone, c’est vital pour les SDF, mais aussi pour beaucoup de personnes avec des problèmes de santé », rappelle-t-elle.

En France, près de 250 000 personnes souffrent de la maladie de Crohn ou de la rectolite hémorragique, deux maladies inflammatoires chroniques de l’intestin qui peuvent provoquer des crises de diarrhées fréquentes, évalue l’association Afa Crohn RCH, qui a lancé une pétition intitulée « Urgence toilettes ». « Les sorties du quotidien et la vie sociale peuvent très vite devenir des sources de stress et d’anxiété, particulièrement si l’accès aux toilettes dans les espaces publics et les transports n’est pas assuré », écrit l’association.

Légalement, l’installation de toilettes peut être obligatoire pour les entreprises et certains établissements recevant du public (gymnases, salles de spectacles…). Mais rien n’oblige les collectivités à s’équiper. En 2016 une proposition de loi a bien tenté d’imposer l’installation de toilettes publiques gratuites dans les villes de plus de 3 500 habitants, mais le texte a finalement été enterré au Sénat, pour qui la mesure allait créer une charge financière trop lourde pour les petites communes.

pictos toilette – Copie (3)Six toilettes pour la ville de Lille

Résultat : chaque commune agit comme bon lui semble sur ce sujet. Les territoires sont très inégalement dotés, comme l’a montré une étude menée en 2017 par l’Agence d’urbanisme de Lille qui avait comparé le niveau d’équipement à Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Strasbourg et Lille. Selon cette étude, le nombre de toilettes par habitant peut ainsi varier de un à six d’une ville à l’autre. En interrogeant les services municipaux compétents et en se basant sur les bases de données ouvertes des communes, nous avons actualisé ces chiffres et recensé les toilettes publiques installées dans les quatre villes-centre couvertes par Mediacités : Lyon, Lille, Toulouse et Nantes. Le résultat montre des écarts importants :

Avec seulement six toilettes publiques gérées par la commune, la ville de Lille en particulier accuse un énorme retard. Rapporté à la population de la commune, le nombre de sanisette est de une… pour 38 000 habitants ! Les Lillois seraient-ils priés de se retenir ou de trouver leur bonheur dans les estaminets de la ville ? « C’est un choix économique », admet, un peu gêné, Jacques Richir, l’adjoint à la Voirie de Martine Aubry. « Nous avons beaucoup moins de sanitaires que d’autres grandes villes mais un niveau de dépenses sociales bien supérieur. On assume toutes ces fonctions d’accueil, sociales, et, à la fin, quand il faut faire son budget, il faut faire des choix », se défend l’élu tout en admettant que ce sujet devra être remis « à l’ordre du jour » prochainement.

En 2017, plusieurs citoyens lillois avaient d’ailleurs réclamé de nouvelles installations à l’occasion du vote du budget participatif. 150 000 euros avaient alors été alloués au projet, soit trois toilettes achetées (et non louées) par la mairie, « en cours d’installation », précise l’adjoint. La mairie de Lille a déjà prévu de parvenir « assez rapidement » à une quinzaine de sanitaires, en profitant notamment de travaux de voirie programmés pour les installer. « Mais on va voir si les conditions de marché sont meilleures parce que là c’est quand même des prix assez élevés… », prévient l’élu.

pictos toilette – CopiePetits sanitaires, maxi budget

Car les toilettes publiques coûtent cher. Selon les villes, les sanitaires peuvent être gérés en régie par les communes, ou bien délégués à des entreprises privées. Souvent, les villes mixent les deux. En France, le marché est trusté par la société JC Decaux, dont les célèbres sanisettes automatiques ont révolutionné le secteur dans les années 1980. Aujourd’hui encore, l’entreprise bénéficie d’une position dominante, même si l’entreprise doit faire face à des concurrents européens. Ces dernières années, les marchés de Bordeaux et de Nice ont ainsi été attribués à la société espagnole Primur.

Longtemps payantes, ces installations sont presque toutes devenues gratuites dans le sillage de Paris à partir de 2006. Désormais, en l’absence de publicité installés sur les sanisettes pour amortir les équipements, les collectivités en assurent donc l’intégralité du coût. Sollicité, JC Decaux ne souhaite pas donner de fourchette de prix « pour des raisons de concurrence », tout en précisant que ses tarifs peuvent varier selon que la commune prenne ou non à sa charge le raccordement en eau et en électricité.

A Lille, Jacques Richir est moins discret : les six sanisettes coûtent à la ville 140 000 euros par an, soit un loyer de 2 000 euros par mois et par sanitaire. A Toulouse, la mairie dépense près de 1,5 million d’euros par an pour ses 67 toilettes, gérés intégralement par JC Decaux. A Lyon, Alain Giordano estimait en 2018 que les 162 édifices de la ville (dont 46 gérés par JC Decaux) coûtaient près de 2 millions d’euros par an. « Soit le budget de fonctionnement annuel des espaces verts, qui, eux, entretiennent 450 hectares », soulignait-il. Contactée, la mairie de Lyon confirme que le montant est toujours d’actualité, en précisant qu’il pourrait être amené à augmenter dans les prochaines années. De quoi faire hésiter les maires, qui doivent composer avec des enveloppes serrées.

Vers des toilettes "open bar" ?

Pour améliorer l’offre des communes, il serait pourtant nécessaire d’instaurer des quotas clairs, estime Julien Damon. « Pour les logements sociaux, on définit clairement un minimum à atteindre par territoire. On devrait faire pareil avec les toilettes », imagine le chercheur.

pictos toiletteMais pour ne pas exploser les dépenses, d’autres pistes peuvent aussi être envisagées. « L’offre de toilettes dans une ville ne se limite pas à celle de la collectivité », rappelle Julien Damon. Il serait donc possible d’ouvrir plus largement au public les toilettes des bars ou des commerces, aujourd’hui inaccessible sans paiement, en échange d’une indemnisation des propriétaires. En Allemagne l’initiative « Nette toilette » (« toilettes sympas, agréables ») permet aux commerçants qui jouent le jeu de percevoir entre 600 et 1000 euros par an. En France, des initiatives similaires existent, comme celle portée par l’association La Cloche, centrée sur l’aide aux sans-abri, ou les "cafés citoyens au quotidien" dans la Métropole de Nantes, un label qui regroupe 18 bars acceptant de laisser les passants utiliser leurs lieux d'aisance gratuitement. 

Plus mercantile et moins solidaire, une application lancée en 2015 proposait aux habitants de New York de faire payer les passants désireux de se soulager de leurs besoins et de quelques dollars. Les particuliers pouvaient par exemple louer leurs toilettes aux fêtards d’un quartier animé. Baptisée Airpnp, en référence à la plateforme de location Airbnb, la startup semble avoir fait un flop.

Mauvaise réputation

Plus sérieusement, pour améliorer leur politique de santé, les communes devraient aussi mieux étudier la localisation de leurs sanitaires, complète l’urbaniste Chantal Deckmyn. « Il est aberrant de placer une sanisette sur une place publique. Du fait du tabou qui entoure les toilettes, il faut privilégier des lieux plus abrités des regards, avec un sas d’entrée. A Marseille, lors d’une étude, nous avions ainsi répertorié des “toilettes sauvages”, où les gens urinaient dans la rue, à quelques mètres d’une sanisette Decaux qui était trop visible, trop exposée », détaille-t-elle. Le problème n'est pas propre à Marseille : la Métropole de Nantes a identifié entre 30 et 40 « spots à pipi sauvage » dans le centre-ville. 

pictos toilette – Copie (2)Mettre l’accent sur la propreté et le bon entretien des « édicules » est une autre manière de renforcer ce service public. Sur ce terrain, les sanitaires publics souffrent d’une réputation catastrophique. Selon une étude de 2016 - publiée fort opportunément par la société SCA, spécialisée dans les produits d’hygiène - près d’un Français sur deux estimait que les toilettes publiques représentaient un risque en termes d’hygiène. « Les chiffres étaient pires pour les transports en commun », nuance Albert Asséraf chez JC Decaux, tout en admettant l’existence d’un « blocage » chez les usagers. « Le nettoyage doit être irréprochable, mais il existe encore des préjugés historiques alors que les toilettes publiques n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient il y a quarante ans. Aujourd’hui ce sont des équipements bourrés de technologies, visités une à trois fois par jour par nos équipes. Parfois même la nuit si les collectivités l’inscrivent dans leur cahier des charges », assure-t-il.

Dans l’imaginaire collectif, les sanitaires publics ont été les lieux des « mauvaises rencontres », celles des marginaux ou des drogués, rappellent les historiens spécialistes du sujet pour expliquer la persistance d’une méfiance des usagers. D’autant que les toilettes publiques n’échappent pas aux possibles dégradations. « L’entretien lui-même n’est pas compliqué. C’est la maintenance qui est difficile », décrit Jacques Richir. « S’il y a du vandalisme, les portes automatiques peuvent se bloquer, même si c’est réparé dans les 24 heures », explique l’adjoint lillois.

pictos toilette – Copie (5) – CopieLes femmes désavantagées

Connectées, numériques, robotisées, les sanisettes modernes souffriraient peut-être justement d’une forme de déshumanisation, pointe de son côté Chantal Deckmyn, qui appelle à une réhabilitation des « dames ou des monsieurs pipi », injustement chassés de la plupart des lieux d’aisance. « Les toilettes publiques sont en quelque sorte le premier lieu de santé, minimal certes, mais à préserver tout de même. Une présence humaine peut avoir un rôle de sentinelle, ou même d’apaisement des conflits. C’est aussi un outil de sûreté publique et de diminution des incivilités », souligne-t-elle.

Cette présence humaine pourrait aussi avoir un effet rassurant pour les femmes utilisant ces équipements, plus méfiantes à leur encontre, comme le montrent les sondages disponibles. De fait, les toilettes publiques sont encore souvent calquées sur les usages masculins. « Ce n’est pas un scoop, les femmes passent en moyenne plus de temps que les hommes aux toilettes : parce qu’elles doivent se dévêtir pour s’asseoir, mais aussi parce que ce sont souvent elles qui s’occupent d’y emmener les enfants par exemple. Donc si vous consacrez le même nombre de mètres carrés aux hommes et aux femmes, vous avantagez les hommes », explique Julien Damon. Sur ce point, JC Decaux indique vouloir installer d’avantage d’urinoirs extérieurs pour libérer de la place pour les femmes. Pour que l’inclusion ne s’arrête pas aux portes du petit coin.

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).