Virée pour « deux bouteilles d'eau, deux madeleines et un petit pain appartenant à l'établissement » : jamais Sophie* n'aurait pensé perdre son emploi de cette façon. « Nous avons retrouvé ces aliments dans un sac plastique qui se trouvait dans la housse de votre chariot », reproche la lettre de licenciement adressée le 26 avril 2021 à cette trentenaire, agent de service hospitalier (ASH) au Val d'Ouest depuis novembre 2015. Dans cette clinique implantée à Écully, près de Lyon, comme dans beaucoup d'autres établissements hospitaliers, le marché du nettoyage est sous-traité. Au Val d’Ouest, c’est l'entreprise Biomega qui officie depuis février 2021.

Outre le prétendu vol de gâteaux et de bouteilles d’eau que l’ASH réfute [lire plus bas], l’entreprise de propreté accuse Sophie d'avoir utilisé des « lavettes bleues  » qui appartiennent à la clinique, au lieu de celles fournies par Biomega, et d'avoir un jour oublié sa fiche de poste et son document de traçabilité sur lequel elle note les tâches effectuées. « C'est n'importe quoi, se défend l’ASH, la bouteille d'eau c'était la mienne et les gâteaux, on les récupère quand les patients n'en veulent pas pour les rendre à la clinique. On ne va quand même pas les jeter ! »

Le cas de Sophie n'est pas isolé. Ce même 26 avril 2021, Hilda*, la vingtaine, agent de nettoyage dans la même clinique depuis 2017, reçoit elle aussi une lettre de licenciement de la part de Biomega Hygiène. Basé à Toulouse, son employeur lui reproche d’avoir refusé de laisser son téléphone portable aux vestiaires, comme cela lui aurait été indiqué à l'oral et dans des notes internes. Il l'accuse également d'oublis de matériel et d'avoir adopté un ton insolent « aussi bien en parole que par la posture » pour répondre à ses supérieurs, décrit le courrier.

La salariée reconnaît les faits, mais elle précise être sujette à des crises d'épilepsie, raison pour laquelle son médecin lui a conseillé de ne pas se séparer de son téléphone « en cas de sensation de malaise ». Malgré une crise qui l’a frappée en plein service dans le courant du mois d'avril, sa direction a fait la sourde oreille : tout comme Sophie, Hilda a été licenciée pour faute grave. Les deux salariées contestent aujourd’hui leurs licenciements devant les prud'hommes de Lyon. La date du jugement n'est pas encore fixée.

Le ménage dans les effectifs

Deux salariées expérimentées et jamais sanctionnées auparavant, une même sanction. Faut-il lire dans ces limogeages pour des motifs a priori futiles une méthode Biomega pour réduire ses effectifs ? Marion Alcazar, juriste au syndicat CNT-Solidarité ouvrière (CNT-SO), accompagne Sophie et Hilda dans leurs démarches juridiques et ne doute pas de la réponse : « Ces licenciements sont des prétextes pour réduire les coûts de la masse salariale. » Pour la syndicaliste, si le sous-traitant fait le ménage au Val d'Ouest, c'est avant tout dans ses propres effectifs. Contacté à plusieurs reprises, Biomega n'a pas répondu à nos questions [lire l’encadré En coulisses].

En 2018, Jean-Michel Diener, le fondateur et dirigeant de l’entreprise, se targuait dans le magazine toulousain Touléco « de redonner du sens aux mots partenariat et qualité ». « Notre approche n’est pas purement économique, soutenait-il. Sans être philanthropes, bien entendu, nous nous différencions en mettant l’accent sur notre capital humain, nos équipes, qui sont notre première force. » Sa rhétorique se révèle en profond décalage avec la réalité que nous avons découverte au fil de notre enquête…

« Je devais parfois nettoyer jusqu'à 45 chambres en une soirée »

Biomega a repris le marché du nettoyage de la clinique d’Écully au sous-traitant Samsic en février 2021. Celui-ci avait lui-même succédé au groupe Elior en février 2017. Spécificité de la convention collective du nettoyage et de son annexe numéro 7 : lorsqu'une entreprise perd un marché au profit d'une concurrente, ses salariés sont automatiquement transférés à la nouvelle venue. En six ans passés à la clinique Val d’Ouest, Sophie a ainsi été salariée par trois employeurs différents.

À chaque reprise, la qualification et l'ancienneté des salariés doivent être conservées. Dès lors, pour réduire les coûts, les repreneurs taillent dans les effectifs. « Les agents dont le contrat se termine sont remplacés par d'autres avec un nombre d'heures inférieur ou ne sont pas remplacés du tout. Ceux qui restent ont toujours plus de tâches à accomplir », constate Laurence*, également ASH à la clinique du Val d'Ouest depuis l'époque d'Elior.

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La clinique du Val d'Ouest, à Ecully. Image : capture d'écran vidéo de présentation de la clinique.

Déjà insatisfaisantes sous Samsic [groupe épinglé dans une précédente enquête de Mediacités sur l’aéroport de Nantes], les conditions de travail se dégradent encore avec l'arrivée de Biomega. Durant les trois brefs mois où elle est employée par ce sous-traitant, Sophie travaille à un rythme insoutenable. « Je devais parfois nettoyer jusqu'à 45 chambres en une soirée. En plus de ça, j'étais responsable du 3801 », raconte-t-elle.

Le « 3801 » ? C'est la ligne téléphonique des urgences sanitaires utilisée par le personnel soignant quand un patient vomit par exemple. Lorsqu'elle est activée, un agent de nettoyage doit intervenir expressément, ce qui implique d'interrompre son travail en cours. « Je partais souvent de la clinique après 23 heures, poursuit Sophie. Je suis professionnelle, je ne pouvais pas laisser des chambres sales, mais je prenais beaucoup sur moi. »

Emplois du temps chamboulés

Autre conséquence du changement d’employeur : les nouveaux responsables d'équipes et de sites, supérieurs hiérarchiques des agents, bousculent les habitudes de travail. Sophie est ainsi fortement incitée à changer son emploi du temps. « Travailler en soirée, c'était mon équilibre de vie, alors j'ai refusé de modifier mon contrat, confie-t-elle. Ils n'ont pas du tout apprécié. Ils n'aiment que les gens qui disent oui à tout. »

Cette pression sur les agents de nettoyage affecte également le personnel soignant. « Lorsqu'il y avait Samsic, les employées, dans l'immense majorité des femmes, se plaignaient d'une surcharge de travail. Mais avec Biomega, c'est encore pire. Elles doivent se dépêcher de tout faire, vider les poubelles, laver les sols… Alors forcément, des fois, elles n'ont pas le temps et c'est le personnel soignant qui doit nettoyer ce qui reste sale », déplore Thierry Monichon, délégué syndical CGT et préparateur en pharmacie à la clinique du Val d'Ouest. « Nous avons formulé un signalement sur ce point à notre direction lors d'un CSE [Comité social et économique]. On nous dit : "On va taper du poing sur la table". Mais rien n'a bougé ! La direction se fiche pas mal des salariés prestataires », conclut le syndicaliste. Contactée, la direction de la clinique du Val d'Ouest n'a pas répondu à nos questions.

Quand Ducuing externalise

Là où les ténors du nettoyage - Onet, Derichebourg ou Elior - récupèrent des marchés aussi bien dans les gares que dans les hôtels ou les hôpitaux, l'entreprise Biomega Hygiène, d'une taille bien plus modeste (environ 360 salariés), officie surtout dans les cliniques, les Ehpad et les foyers handicap. À Toulouse, elle assure le nettoyage de l'hôpital Joseph-Ducuing depuis août 2018, un marché jusque-là internalisé. Cinquante-deux agents, dont 29 en CDD, passent alors sous le pavillon de cette société.            

À l'époque, la décision de l'hôpital fait grand bruit et une grève contre l'externalisation éclate parmi les ASH. En vain. Comme à la clinique du Val d'Ouest, le changement de sous-traitant est synonyme de baisse des effectifs. « Avec Biomega, on a dû passer de 50 salariés à 25. Les agents sont en sous-effectifs, ils sont mal formés et ils s'épuisent. En plus, comme c'est mal payé, les responsables de site ont de vrais problèmes de recrutement », constate Djilali Mazouzi, délégué syndical CGT à l'hôpital Joseph-Ducuing.

Hopital joseph Ducuing toulouse
L’hôpital Joseph-Ducuing à Toulouse. Photo : Gael Cérez.

Thomas* a commencé à travailler dans cette clinique en 2017, l'année de son baccalauréat. Il fait partie de ces 29 employés en CDD finalement transférés à  Biomega. Repris au départ aux mêmes conditions que lorsqu'il était salarié de l'hôpital, il enchaîne ensuite les contrats courts… selon les modalités du sous-traitant. « Quand j'étais employé par l'hôpital je faisais des journées complètes, huit heures payées huit heures », explique-t-il. Avec Biomega, sa pause ne lui est plus payée : « Je passais douze heures à l'hôpital, mais on ne m'en payait que dix. Et je n'avais plus le droit de parler aux soignants car c'était mal vu par mes supérieurs. »

« J'avais sans cesse la pression. Dès que j'avais terminé quelque chose, on me donnait de nouveau du travail, ce qui n'encourageait pas le travail bien fait. Les responsables censés me former connaissaient moins bien le métier que moi. Aujourd'hui je me dis que j'ai eu de la chance d'avoir eu, pendant une période, la clinique pour employeur », conclut Thomas. Il a arrêté de travailler pour Biomega à l'été 2019, après deux malaises pendant son service, et projette aujourd'hui de devenir infirmier.

Comme elle l’a revendiqué à l’époque dans la presse, l'association des Amis de la médecine sociale, qui gère l'hôpital Joseph-Ducuing, a choisi l'externalisation en 2018 pour sortir les agents de nettoyage de la masse salariale de l'hôpital et dégager des économies. Objectif atteint : selon un rapport de la Chambre régionale des comptes de 2020, ce choix lui aurait permis d'effectuer environ 280 000 euros d'économies à la fin de l’année 2019.

« Parfois il reste du sang sur le matériel »

Revers de la médaille, la qualité du nettoyage s'en fait ressentir jusque dans les endroits les plus sensibles de l'hôpital. « Le nettoyage des blocs demande une vraie vigilance et une vraie connaissance du métier car tout doit être aseptisé. Or les ASH changent tout le temps. Il y a trois mois, on en avait une nouvelle toutes les deux semaines… Parfois il reste du sang sur le matériel et il faut que l'on repasse derrière. Ce n'est pas pour incriminer les agents eux-mêmes mais on a vraiment l'impression qu'ils ne sont pas formés et découvrent le métier, témoigne Julie*, infirmière de bloc à Ducuing. Résultat, cela crée des tensions avec l'équipe médicale. » Sollicitée, la direction de l’établissement n’a, elle non plus, pas donné suite à nos questions.

Du Val d’Ouest à Joseph-Ducuing, la réduction continue des effectifs et son corollaire, la dégradation des conditions de travail, s'inscrivent dans un contexte plus général. « Lorsqu'un hôpital ou une clinique change de sous-traitant, c'est souvent parce qu'il a trouvé une entreprise qui lui propose une prestation moins chère. Et comme dans ce secteur le matériel coûte peu, pour effectuer des économies et être compétitif, on rogne sur la masse salariale, on réduit les effectifs, le nombre d'heures, on travaille à flux tendu. Les agents sont les premiers à en subir les conséquences », décrypte la sociologue Frédérique Barnier, spécialiste des conditions de travail dans le secteur du nettoyage.

Primes Covid

Face au phénomène, les salariés sont bien souvent démunis. « On a affaire à une main d'œuvre éloignée des syndicats, qui enchaîne les contrats courts auprès de plusieurs employeurs, ce qui ne facilite pas l'action collective », souligne la sociologue. De fait, en 2015, 44 % des salariés du nettoyage travaillaient à temps partiel, selon une enquête de l'Insee publiée en 2018.

Malgré tout, des mobilisations émergent dans le secteur. Début novembre 2021, les agents de nettoyage de la clinique de l'Union, près de Toulouse, sont entrés en grève reconductible contre Samsic, leur employeur et sous-traitant de la clinique. Ils réclamaient une prime panier, le paiement de leurs heures supplémentaires et la prime Covid. Ils n'ont pas obtenu gain de cause.

À la clinique du Val d'Ouest, en 2017, Laurence, Hilda et Sophie ont compté parmi les grévistes qui demandaient - encore à Samsic - une amélioration des conditions de travail et des rémunérations. En octobre 2020, ces agents ont menacé ce même employeur d’une grève s'ils n’obtenaient pas la prime Covid. Silence du côté de la direction de Samsic. C'est finalement la clinique elle-même qui leur a versé ce coup de pouce de 500 euros brut. « Biomega savait qu'on ne se laissait pas faire, analyse Sophie avec du recul. C'est aussi pour ça qu'on s'est fait virer. »

* Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés à la demande des interlocuteurs.

Nous avons contacté par téléphone et par mail la direction de Biomega Hygiène dès le 15 décembre dernier. Sans réponse, malgré nos relances, nous avons adressé une liste de questions précises à l’entreprise la semaine dernière. Elle est aussi restée lettre morte. La déléguée syndicale FO de Biomega a par ailleurs refusé de nous répondre et nous a renvoyé vers sa direction. Les cliniques du Val d’Ouest et Joseph-Ducuing n’ont pas davantage répondu à nos sollicitations, malgré nos relances.