Dans un dossier où les positions des « pro » et « anti » sont traditionnellement figées, peu de monde a vu venir cette annonce. Jeudi 14 septembre, lors d'une conférence de presse à Foix, l'Association pour la sauvegarde du patrimoine d'Ariège Pyrénées (ASPAP), opposante historique à la réintroduction de l'ours dans les Pyrénées, indique s'être résolue à l'existence d'une « zone où la présence des prédateurs est tolérée ». Une décision « crève-coeur » reconnaît Philippe Lacube, son porte-parole. Concrètement, il s'agit de créer dans la montagne une « zone de présence », entourée d'une « zone tampon » (de laquelle l'ours serait systématiquement renvoyé dans la « zone de présence »), pour faire du reste du massif une « zone d'exclusion ». Une solution inspirée de l'expérience menée dans le parc des Abbruzes en Italie .

En ligne de mire, un territoire compris entre le Val d'Aran, le Couserans ariégeois et l'extrême sud de la Haute-Garonne, au cœur de ces Pyrénées centrales où se massent l'essentiel des 39 ours du massif, selon le rapport annuel 2016 de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Bien qu'en désaccord sur le principe d'une « zone d'exclusion », Alain Reynes, directeur de l'association Adet-pays de l'Ours, fer de lance du camp « pro-ours », prend acte de cette « évolution notable et appréciable ». Une « évolution » qui remet sur la table un sujet souvent ignoré : celui de l'économie de l'ours .

Si les membres de l'ASPAP voient d'abord le modèle italien comme un moyen de circonscrire le plantigrade pour éviter qu'il « gangrène » (sic) le reste de la montagne, du côté des pro-ours, le parc des Abbruzes est souvent cité comme un exemple de ressources possibles liées à sa présence. « Là-bas, comme dans certains coins d'Espagne, des villages axent toute leur communication sur l'ours, assure Sabine Matraire, du réseau Ferus, association militant pour la conservation du loup, de l'ours et du lynx. Ça ne remplace pas tout, mais cela ouvre une seconde vague de tourisme après l'été, ce qui permet aux professionnels de poursuivre leur saison. »

Pour le moment, l'argent de l'ours dans les Pyrénées, c'est d'abord celui de l'indemnisation des prédations ursines. Chaque année, les tarifs de la commission d'indemnisation des dégâts liés à l'ours (CIDO) pour le bétail, le lait et les ruches sont rendus publics. La perte d'un agneau lait inscrit et âgé de 2 mois à 6 mois : 120 euros ; celle d'un bélier viande « résistant à la tremblante » : 570 euros ; celle d'un litre de lait de brebis : 1,50 euros ; une ruche « entière avec cire sans essaim » : 135 euros ; etc.

« Ce barème est négocié avec les professionnels, explique Franck Watts, du syndicat des éleveurs ovins de l'Ariège. Il tient compte de l'âge, de la génétique. Mais ce qui n'est pas pris en compte, ce sont les pertes indirectes liées aux attaques. Les avortements des brebis liés au stress par exemple... » Pour lui, « le coût des prédations est bien supérieur a celui indemnisé par la CIDO ». Une prime de 110 euros est aussi versée aux bergers en compensation de leur journée de travail quand ils vont constater les prédations.

Des effets économiques "indirects mais bien réels"

Le suivi et la protection du prédateur mobilise, lui-aussi, des ressources et fait donc vivre l'économie locale. Le réseau ours brun (ROB), missionné par l'ONCFS, emploie quatre fonctionnaires permanents et à peu près autant d'agents saisonniers. Il fonctionne avec un budget annuel de 180 000 euros. L'association Adet-pays de l'Ours, créée « pour initier et promouvoir le retour de l'ours dans les Pyrénées centrales », emploie, elle, cinq salariés et est financée par des subventions, des adhésions, des dons et quelques ventes de produits.

A cette petite « vingtaine d'emplois », le directeur d'Adet-pays de l'Ours, Alain Reynes, en ajoute d'autres : « Depuis 20 ans, l'ours a été le principal argument qui a permis au monde agricole d'obtenir des aides sur l'agro-pastoralisme, estime-t-il. Notamment des restaurations de cabanes et le financement de postes de bergers de juin à septembre. Ce sont des effets économiques indirects mais bien réels de sa présence ». L'argument est fermement contesté par Franck Watts. Pour lui, les pouvoirs publics ont même « fusionné volontairement » le Plan ours et le plan de soutien à l'économie montagnarde (PSEM) en 2007, entretenant la confusion avec les mesures d'aide au pastoralisme et ouvrant la porte à une surévaluation de l'impact économique réel de l'ours.

"Un papier sur Bayrou nous rapporte beaucoup moins de lecteurs [qu’un article sur l’ours]"

Seul point d'accord entre les deux parties : l'ours est un marqueur fort du territoire. Journaliste depuis trente ans dans le Béarn, d'abord à Sud-Ouest puis pour le site aqui.fr, Jean-Jacques Nicomette confirme : « C'est un dossier que les journalistes considèrent comme important dans la région, assure-t-il. Et un vrai sujet de débat. La question environnementale intéresse beaucoup nos lecteurs et les sujets sur l'ours sont les plus lus. Un papier sur Bayrou nous rapporte beaucoup moins de lecteurs... » Si le plantigrade recueille plus d'audience que le maire de Pau, ne pourrait-il pas générer quelques ressources supplémentaires ? La perspective du développement d'un écotourisme spécifique autour de ce grand prédateur a-t-elle été creusée ? « Je vous mets au défi de trouver une étude sérieuse, non militante et documentée sur la question des ressources économiques générées par la présence de l'ours », répond Didier Hervé, directeur de l'Institut patrimonial du Haut Béarn (IPHB).

De fait, à ce jour, un tel document ne semble pas exister. Impulsée en 2010, la stratégie pyrénéenne de valorisation de la biodiversité (SPVB) comprend, dans son plan 2017-2027, un « volet ours brun » de plus de 60 pages. Mais deux seulement consacrées à la « recherche et développement d'une offre de promotion touristique ». Y est brièvement évoquée la possibilité d'une étude complémentaire qui « pourrait permettre d'établir un diagnostic objectif et partagé de la situation concernant l'utilisation de l'image de l'ours hier et aujourd'hui dans les Pyrénées ». Mediacités a sollicité les pouvoirs publics pour en savoir plus. Malgré nos relances et un délai de 10 jours pour répondre, le ministère de l’Écologie n'a pas donné suite. Quant à la Dreal Occitanie, elle s'est contentée d'un courriel succinct pour rappeler... l'existence du volet ours du SPVB.

Les craintes des touristes

A la tête de la direction du développement territorial de l'économie et du tourisme du conseil départemental de l'Ariège, Pascal Alard, a, lui, quelques réponses : « Il y a bien des gens intéressés pour aller voir trois crottes et quelques poils, mais franchement, c'est infime. En revanche, on reçoit beaucoup de courrier de personnes souhaitant s'assurer qu'elles ne croiseront pas l'ours lors de leur randonnée... Cet été, 40 000 personnes sont montées au plateau de Beille. Ce sont des nuitées d'hébergement, des repas. Si l'ours s'installe durablement dans la zone, qu'est ce qu'on fera pour la sécurité ? Il faut prendre nos responsabilités. » C'est-à-dire ? « Si on veut conserver les ours, à un moment ou à un autre, il faudra des zones réservées dans lesquelles on concevra un produit économique ». Une vision proche de la proposition de l'ASPAP, même si cette dernière ne se prononce pas sur l'éventuelle exploitation économique qui pourrait être faite de la « zone de présence » des ours.

Installée dans le village de Saleix, Laurence Marandola, secrétaire générale de la Confédération paysanne en Ariège, fait de l'élevage de lamas. Entre 30 et 40 bêtes, dont elle vend la laine et avec lesquelles elle propose des balades. « On voit passer chaque année entre 2 et 3000 personnes à la ferme, explique-t-elle. En ce moment, il y a des traces d'ours à 600 mètres du village mais je n'en parle pas aux randonneurs ! Il y a quelques années, un dérochement [chute de bétail depuis une barre rocheuse dans une falaise] suite à une attaque d'ours avait eu lieu dans le coin. L'été suivant, le nombre de visiteurs avait chuté. Ma clientèle familiale n'a pas du tout envie de tomber sur un ours. Les seuls à l'espérer sont des randonneurs aguerris et des écolos un peu dogmatiques. »

L'ours serait-il finalement un mauvais produit d'appel pour le grand public ? Le réseau Ferrus ne le pense pas. Suite à des consultations menées auprès « de 500 structures accueillant du public et commerçants de la zone massif des Pyrénées », l'association relevait, en mai 2014, que « près de 60% des professionnels rencontrés pensent que l'image de l'ours devrait être utilisée pour le développement touristique des Pyrénées ». Mieux ! 200 professionnels se disent prêts à utiliser davantage l'image de l'ours si on les y aide par la mise à disposition de conseils ou d'outils...

L'agneau broutard du pays de l'ours, un succès économique éphémère

Quelques initiatives allant dans ce sens ont vu le jour. Avec un succès relatif. « Il y a une quinzaine d'années, nous avons travaillé sur la valorisation de la viande d'"agneau broutard du pays de l'ours", commercialisé en circuit court, explique Alain Reynes. Huit éleveurs avaient suivi et ça avait plutôt bien marché : ils augmentaient leur bénéfice au kilo de 50 % ». Faute de voir le réseau d'éleveurs s'élargir, l'expérience n'a cependant pas duré. Certains ont pris leur retraite, d'autres ont cédé aux pressions du « lobby agricole », pointe-t-il. Une accusation difficile à vérifier, même si le mépris avec lequel Franck Watts évoque l'initiative confirme qu'une partie des éleveurs du département ne l'ont guère apprécié.

Autres actions engagées : l'Adet-pays de l'Ours propose gratuitement aux restaurateurs du massif un set de table consacré à l'ours. Au recto, des infos ; au verso, un jeu. « On en fabrique 200 000 par an. Si on en avait 500 000 ils partiraient sans problème ». L'association propose aussi des visites sur les traces de l'ours, mais cela se limite à huit personnes maximum, à 99,90 euros chacun, une fois par semaine. Dans le Béarn, enfin, un fromage marqué de l'empreinte de l'ours, le Pé Descaous (« celui qui va-nu-pieds ») est commercialisé. Mais là encore, cela s'apparente plus à une niche qu'à un véritable filon. Dans les Pyrénées-Orientales, des fêtes de l'ours se déroulent en février et mars dans quelques villages du Haut Vallespir. Attirant des touristes mais sans pour autant doper l'économie régionale...

L'ours fait un carton dans les musées

Pour changer d'échelle, il faut donc quitter la montagne et redescendre un peu. Jusqu'à Toulouse, par exemple, où le museum d'histoire naturelle a proposé une exposition « Ours, mythes et réalités » entre octobre 2013 et juillet 2014. Un succès, avec 125 000 entrées - soit la deuxième meilleure fréquentation jamais enregistrée. Son coût ? 500 000 euros - « amortis entre la billetterie et la vente de l'expo en itinérance », explique Francis Duranthon, directeur du museum. Car l'expo Ours se vend bien, et loin : 500 000 personnes l'ont vu depuis son inauguration et elle sera bientôt présente en Belgique. « Cet argent a été injecté dans l'économie locale, ajoute-t-il. On a fait travailler 25 entreprises. » Gaëlle Cap-Jedikian, cheffe du projet, complète : « Pendant quatre années, un tiers de l'équipe du museum (environ 50 personnes) a, à un moment ou à un autre, contribué à cette expo. » De plus, les livres, jeux et peluches dédiés à l'ours sont venus garnir les rayons de la boutique (300 000 euros de chiffre d'affaires par an).

Ce succès confirme l'intérêt du public pour l'ours. Mais l'expo a aussi été possible parce que les organisateurs avaient veillé à intégrer « pro » et « anti » dans le comité de pilotage. « On n'est pas sur le territoire immédiat de l'ours, ici. On est en contexte urbain. Donc pas question de donner des leçons à qui que ce soit », explique Gaëlle Cap-Jedikian. Pour le journaliste Jean-Jacques Nicomette, « le sujet est trop sensible pour prendre parti [dans une exposition] ».  Jean-Jacques Camarra, responsable du Réseau ours brun (ROB) et de l'équipe Ours de l'ONCFS, est sur la même ligne : « Sur ce dossier, il ne faut pas être frontal, il faut au contraire user de temps et de stratégie pour faire avancer les choses. »

L'été qui vient de s'achever ne les démentira pas : le 17 juillet, une attaque d'ours sur une estive dans le Couserans provoquait le dérochement de 209 brebis. Le 25 août, 4 agents de l'ONCFS venus expertiser des dommages étaient malmenés par des éleveurs : menaces et coups de feu d'intimidation. Enfin, le 15 septembre, les médias locaux faisaient état d'une vidéo échouée dans leur boîte aux lettres. On y voit une trentaine d'hommes en tenue de chasse, armés et cagoulés, face caméra, de nuit. Une voix off proclame la réouverture de « la chasse à l'ours en Ariège » et promet « de mener une résistance active face aux agents de l'Etat ». La Préfecture de l'Ariège a saisi la Justice. L'enquête est en cours. L'ours n'est pas encore la manne des Pyrénées. Mais il en demeure sans aucun doute la dispute favorite.

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