En juillet dernier, les sénatrices Esther Benbassa (EELV) et Catherine Troendlé (Les Républicains) dénonçaient le fiasco des politiques de « déradicalisation » en France. Business lucratif, associations douteuses, les reproches n’en finissaient pas : « Si l’offre de services de certaines associations dénotait la volonté de leurs responsables de contribuer à relever le défi de la prévention de la radicalisation à une échelle relativement inédite, elle traduisait également, pour nombre d’autres, la nécessité d’obtenir par cette reconversion de nouvelles ressources financières, leur budget subissant la réduction drastique des subventions publiques dans le secteur associatif depuis plusieurs années, écrivaient-elles dans un cinglant rapport d’information sur le désendoctrinement, le désembrigadement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe. Ce phénomène a alimenté un nouveau marché lié au secteur du terrorisme. Le recours dans l’urgence à des associations disponibles pour satisfaire une demande nouvelle des pouvoirs publics a pu conduire à des effets d’aubaine financière. » Les deux élues allaient même jusqu'à parler de « gouffre à subventions » !

Quid de la politique de « déradicalisation » en Haute-Garonne , territoire touché de plein fouet par le djihadisme ? Il existe, comme dans tous les départements, une cellule de suivi mise en place par l’État. Elle analyse les signalements transmis via le Numéro Vert du centre national d'assistance et de prévention de la radicalisation, vérifie que les situations ne relèvent pas de la police ou de la justice, puis organise une prise en charge des familles et de leur proche radicalisé ou en voie de l’être. En charge de la politique de prévention de la radicalisation, la préfecture subventionne des associations via le FIPDR (Fonds interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation). Frédéric Rose, directeur de cabinet du préfet, assure que tout est fait pour éviter un sinistre business : « On réalise un audit des associations subventionnées et chaque année, il y a un bilan d’activité. Des associations financées par le passé ne sont plus financées aujourd'hui, assure-t-il. Le spectre de nos actions de prévention est très large. Il va du soutien scolaire à l'emploi. Un travail très important est réalisé pour qu'un individu ne se laisse pas aller. »  

La préfecture a défini ses actions prioritaires dans l'appel à projet du FIPDR 2017. Elle y détaille que « seront financées en priorité les actions de prévention de la radicalisation en direction des jeunes concernés et d’accompagnement de leurs familles ». Notamment : « les référents de parcours (travailleurs sociaux, éducateurs) pour accompagner les jeunes et leurs parents », « les actions éducatives, citoyennes, d’insertion sociale et professionnelle, uniquement en direction des jeunes » ou « les actions de soutien à la parentalité en direction des familles concernées ».

Opacité sur les montants alloués

La préfecture a refusé de communiquer le montant global des fonds alloués dans le département via le FIPDR. Mais on sait que neuf associations ou établissements du département ont été subventionnés en 2017. La plupart travaillaient déjà sur les problématiques liées à l’adolescence, à la jeunesse ou encore aux dérives. C’est le cas de l'Association régionale de prévention et d’aide face aux dépendances et aux exclusions (Arpade), qui a bénéficié de 10 000 euros : « Nos interventions dans les établissements scolaires nous ont confrontés à des réactions de certains jeunes, suite à l’attentat de Charlie Hebdo, qui nous ont interpellés, comme le refus d’observer une minute de silence, relate son directeur Marc Leray. Ces événements ont été le déclencheur d’une prise en considération de cette problématique du djihadisme qui, depuis, s’est immiscé dans le quotidien des jeunes, des familles et de la société toute entière. »

Pour l’accompagnement de situations individuelles, l’association travaille en lien avec la cellule de prévention de la préfecture dans le cadre d’un protocole qui propose, en libre adhésion, aux jeunes et aux familles une aide psychologique et une écoute. L'Arpade intervient aussi dans les établissements scolaires. « Par exemple, un lycée de Rodez a fait travailler ses élèves sur ces questions difficiles, raconte Marc Leray. Nous avons pu intervenir pour débattre avec eux à partir du témoignage de Dominique Bons, mère d’un djihadiste français mort en Syrie. Quand l’établissement peut mobiliser des moyens financiers, il participe aux frais relatifs à l’intervention. »

La Toulousaine Dominique Bons est justement la présidente de la première association de familles concernées par le départ d’un enfant en Syrie, appelée « Syrien ne bouge agissons ». Elle aussi est subventionnée par la préfecture, à hauteur de 6 000 euros en 2017. « Depuis la création de mon association en 2014, j’ai pu être en relation avec une centaine de familles, indique-t-elle. J’organise des groupes de parole et j’essaie de les aiguiller vers d’autres associations ou vers des éducateurs ou des avocats spécialistes du djihad. J’interviens aussi dans les établissements scolaires. »

Dominique Bons témoigne également par le biais d’autres associations comme l’ADFI, qui oeuvre pour la Défense des familles et de l'individu victimes de sectes. « Nous intervenons pour l’essentiel au sein de structures scolaires, auprès des élèves et des enseignants, précise Gérard Fodor, son président. Au total, en trois ans, 2 000 élèves et 200 personnels encadrants ont assisté à nos interventions. » L’ADFI nous a indiqué avoir reçu 8 400 euros de subventions de la part de l’Etat, via les préfectures de la Haute-Garonne et du Gers.

Enfin, l'Ecole des parents, une association d’accueil, d'information et d'accompagnement des familles, a reçu 15 000 euros de la préfecture de Haute-Garonne, via le FIPDR. « Dans le cadre de nos consultations, nous avons vu des jeunes en voie de conversion et nous avons été confrontés à cette problématique de la radicalisation, confie Sylvie Companyo, psychologue et directrice de l’Ecole des parents à Toulouse. Mais nous pensons que si l’on veut sensibiliser les parents de ces jeunes, on ne doit pas y aller frontalement. Lors de nos réunions, nous allons d'abord aborder l'adolescence classique, l'isolement du jeune, son rapport à Internet, les relations des parents avec leur adolescent... » Selon elle, beaucoup reste à faire pour améliorer la prévention de la radicalisation : « Certaines formations sont trop formatées, les personnes qui y assistent en ressortent sidérés. On a proposé à la préfecture de mettre en place une plate-forme avec les associations financées. On voudrait qu'il y ait un réseau et une vraie articulation des projets. » Ce projet est en cours d'élaboration.

Une association qui fait polémique

Outre l'accompagnement des familles, la préfecture mise sur la formation des agents des collectivités territoriales. Certaines mairies ont fait appel à l’Unismed, association spécialisée dans la détection des personnes radicalisées. « A Toulouse, 3000 agents sont formés pour interpréter les signaux de radicalisation et savoir comment appréhender une situation, reprend Frédéric Rose. La mairie a réorganisé ses services pour permettre la gestion des signalements et faciliter la remontée des informations. » La ville de Toulouse, qui a fait appel à l'Unismed, n’a pas souhaité répondre à nos questions. L'Unismed non plus. Peut-être parce que cette dernière fait partie des associations qui ont fait polémique, comme l'a montré une enquête de France Inter. « Le discours du président de l'Unismed nous est apparu décousu », pointait aussi la sénatrice Esther Benbassa dans une récente interview à la Gazette des communes où elle dénonce « le fiasco de la déradicalisation ».

Également centrée sur la formation, l'association Les militants des savoirs a bénéficié de 10 000 euros de subventions préfectorales. Elle est présidée par Séraphin Alava, un chercheur qui a par ailleurs bénéficié d’un financement de la Commission européen de 3,5 millions d’euros pour son projet Praticies, visant à créer des outils de prévention de la radicalisation chez les jeunes. « Avec Les militants des savoirs, nous formons des éducateurs de la Protection judiciaire de la Jeunesse, des éducateurs de rue et nous proposons également des outils pédagogiques », explique l'universitaire.

Enfin, le dernier axe de la politique de prévention menée par la préfecture est la promotion des valeurs de la République. « Avec les associations de quartiers, nous avons mis en place une charte de la fraternité et de laïcité », développe Frédéric Rose. Dans ce cadre là, la préfecture travaille avec Aden-s, une association de professionnels de l'action sociale qui défend la laïcité républicaine, la citoyenneté et la solidarité et qui travaille sur les conduites à risques des 13-18 ans, ceux qui sont susceptibles d’être manipulés. « Nous proposons aux jeunes de participer à des projets de solidarité internationale, détaille le président, Said Idrissi. Notre dispositif La Fabrik leur permet aussi de rencontrer des ingénieurs, des chefs d’entreprises. le but est qu'ils découvrent un nouvel environnement. » Aden-s a reçu 7 500 euros de subventions en 2017 dans le cadre du FIPDR.

La préfecture ayant refusé de communiquer sur les sommes allouées, toutes les précisions sur les montants figurant dans cette enquête ont été récoltées par Mediacités auprès des associations elles-mêmes. Deux autres entités sont financés par le fonds, d'après la préfecture : la Maison des Sciences de l'Homme et des Sociétés (MSHS) et le Savim, association toulousaine d'aide aux victimes. La MSHS n'a pas répondu à nos sollicitations. Quelles sont les missions réalisées par l'établissement dans le cadre de la prévention de la radicalisation? Mystère. Le Savim ne nous a pas davantage répondu. Elle a par ailleurs reçu 267 900 euros du ministère de la Justice en 2015, notamment pour « être en mesure de proposer deux types de soutien aux familles victimes de phénomènes de radicalisation : un accompagnement psychologique individuel, et l’organisation de groupes de paroles entre parents confrontés à la problématique de la radicalisation. »

Extrait de la jaune budgétaire 2017.