D'un geste vif, le paquet de Philip Morris jaune est extrait du petit sac en bandoulière et, pour 5 euros, change de main. Le vendeur est jeune, l'acheteur un peu moins. C'est le milieu de l'après-midi et la scène se déroule juste devant le bureau de tabac de la place, ouvert au public. A quelques pas de là, de jeunes danseuses se produisent dans le cadre d'une journée organisée par l'association des Femmes d'AB (Arnaud-Bernard) qui défend « l'occupation festive, conviviale, politique, artistique, ludique d'une place publique confisquée aux femmes ». Un peu frondeur, trafiquant, militant et artiste, Arnaud-Bernard tel qu'en lui-même. Un quartier dont l'image et la réputation sont encore trop sulfureuses pour la municipalité : depuis quelques années, le processus de réaménagement et de « diversification » de cet ultime îlot populaire du centre-ville s'accélère.

Édition du 13 décembre 2019 : dans le cadre de notre grande enquête participative #DansMaVille consacrée à la gentrification, nous mettons à nouveau en avant certains articles publiés précédemment sur Mediacités. 

« Arnaud-Ben » est un pur quartier toulousain, et ce depuis le Moyen-Age, quand les quelques habitations de ce faubourg sont venues s'accoler à la ville. Le secteur, qui restera la porte Nord de Toulouse jusqu'en 1825, apparaît dès son émergence comme une aire de contact entre citadins et ruraux. Les paysans des alentours viennent y vendre leurs produits aux habitants de la ville. Espace de commerce, Arnaud-Bernard va aussi recevoir dès le début du XXe siècle, les vagues successives d'étrangers qui ont fait la France : italiens dans les années 20, espagnols fuyant la dictature franquiste et enfin maghrébins (dont les harkis) issus de la décolonisation. « Différentes strates de migrations, ont composé, couche après couche, la morphologie de ce quartier du centre-ville (…) Arnaud-Bernard, c'est d'abord un cœur avec la place du même nom, rendez-vous obligé des matchs de foot improvisés, des bouquinistes ambulants et des manifestations où culture et boisson font bon ménage », écrit le chercheur Slimane Touhami, docteur en anthropologie, dans l'un des rares textes « savants » disponibles sur le quartier ( « Arnaud-Bernard, ou quand l'autre fait ville » ).

Sur la Place Arnaud-Bernard, un évènement organisé par l'association Les femmes d'AB, le 26 mai 2018. Photo: Fred Scheiber.

Des paysans puis des immigrés, des travailleurs et des revendeurs, fréquentant les bazars, bars et cantines, désormais des kebabs et restaurants peu chers, agglutinés autour de la place principale : Arnaud-Bernard a toujours été un quartier populaire. Traînant l'inévitable réputation canaille qui va avec et fait frémir le bourgeois. De fait, la place est un haut lieu toulousain du trafic de cigarettes, et dans une moindre mesure, de produits stupéfiants. Elle est réputée « insécure ». Le 19 mai dernier, un jeune homme était agressé sur le boulevard d'Arcole dans ce qui semble être un règlement de compte entre trafiquants. Mais les actes les plus violents qui se sont déroulés dans le quartier ces dernières années n'étaient pas liés aux trafics. La jeune femme retrouvée morte le 26 juillet 2017 dans son appartement de la place des Tiercerettes a été la victime d'un homme déjà coupable du meurtre d'une femme en 2005. Et la mort, le 2 juillet 2016, d'un homme d'une trentaine d'années tué par 5 balles un peu avant 7h du matin, relevait d'un règlement d'affaire privée, au terme d'une soirée très alcoolisée. Le crime avait eu lieu dans un établissement de nuit, le Reggae club, sis rue des Trois piliers et fermé depuis. Une autre boîte a récemment réouvert à sa place, le Sun 7, au grand désarroi des voisins, lassés des nuisances sonores. Dans ce contexte, qui fait régulièrement le régal des gazettes, la présence policière est un élément constitutif du paysage.

Patrouille de la police Nationale dans la quartier d'Arnaud Bernard, rue des Trois Piliers, à Toulouse, le 1er juin 2018. Photo: Fred Scheiber.

Sollicitée par Mediacités, la Préfecture confirme que « depuis longtemps, la police nationale est engagée sur le périmètre du quartier d'Arnaud-Bernard à des fins dissuasives mais aussi répressives. De janvier à avril 2018, 60 opérations de voie publique se sont déroulées. Le nombre d'interpellés pour infractions à la législation sur stupéfiants a augmenté de 50% par rapport à l'année dernière. Sur ces 4 derniers mois, la délinquance a dans sa globalité baissé de 5,5% par rapport à la même période en 2017. »

Arnaud-Bernard est l'unique quartier du centre-ville doté d'un groupement local de traitement de la délinquance (GLTD) réunissant les services de la mairie, différents services de l’État et piloté par le Parquet. « Le trafic de stupéfiants relève du pouvoir régalien, rappelle Julie Escudier, conseillère municipale déléguée, maire (LR) du quartier et avocate de profession. Nous, nous déployons la police municipale qui y est tous les jours et a un autre rôle que la nationale : c'est de la police de proximité, il s'agit de rassurer... » De contrôler aussi : entre 10 et 15 caméras, mises en place par la municipalité, surveillent le quartier. Et en plus de la présence des policiers municipaux, la bac ou les CRS y font parfois des descentes. « La déstabilisation des trafics, c'est compliqué, plaide l'élue. Surtout quand ils sont enkistés depuis des années sur un territoire... ».

Julie Escudier entend « reconnecter Arnaud-Bernard à l'ensemble du centre-ville ». Le quartier a été inclus dans le grand projet de Saint-Sernin : un budget de 260 000 € est mobilisé pour « végétaliser, piétonniser et embellir » le secteur. Méthode affichée : la co-construction. Un groupe de travail réunissant des membres du comité de quartier, des commerçants, des habitants, et des représentants d'associations a été mis en place. Il s'est réuni pour la septième fois le 28 mai dernier et rassemble plusieurs dizaines de personnes à chaque rencontre. « Une confiance s'établit autour de ce groupe de travail, il y a des échanges, tout le monde se redynamise en permanence, on sent que les choses avancent », s'enthousiasme l'élue.

Pour faire « avancer » ce qu'elle appelle la « diversification » du quartier, la mairie mise aussi sur l'opération "Commerce Avenir" lancée sur Arnaud-Bernard dès 2013. Le dispositif permet à la mairie d’acheter des locaux commerciaux et de les proposer à la location à de nouveaux commerçants. Cette démarche vaut régulièrement à la municipalité d'être accusée de vouloir faire disparaître les restaurants kebabs et les boucheries halal du quartier. « On ne met personne dehors, tempère Julie Escudier. Dès qu'on peut préempter, on le fait, et c'est vrai que l'on souhaite diversifier. Mais on n'écarte pas certains types de commerces a priori. Des offres nous sont faites et nous les étudions en fonction de ce besoin de diversité. »

Sur la Place Arnaud-Bernard, à Toulouse, cette inscription de la mairie rappelle la volonté politique de changer le quartier. Photo : Fred Scheiber.

En pratique, les nouveaux commerces apparus autour de la place ces dernières années sont sociologiquement assez marqués : un tatoueur, une épicerie fine, un magasin de vélo, un cordonnier... Les indices d'une gentrification accélérée ? Propriétaire de Zinzin, un restau cave à vin ouvert depuis 4 ans dans la rue Arnaud-Bernard, Cathy nuance. « J'ai récupéré des locaux qui étaient vides depuis des années, assure-t-elle. J'aurais sûrement pu gagner plus d'argent dans d'autres quartiers de la ville. Mais j'ai voulu faire une proposition de restau bio dans un quartier populaire parce que la mixité, c'est sain. » L'objectif n'est que partiellement atteint. « Ma clientèle n'est pas du quartier, reconnaît-elle. Ce sont des professions libérales, des retraités, plutôt un profil militant qui viennent ici. »

Cathy a mis une année à fidéliser sa clientèle. C'est également le temps qu'il lui a fallu pour trouver un terrain d'entente avec certains jeunes et petits vendeurs à la sauvette du quartier. « Ils squattaient ici depuis longtemps, donc mon arrivée les a dérangés. Il a fallu s'expliquer. Maintenant, ils me respectent, ça se passe bien. Ils m'aident à décharger les livraisons. En ce moment, c'est ramadan, ils m'offrent des gâteaux. Je fais partie de la communauté du quartier... »

A l'autre bout de la place, Amar, boucher, réside dans le quartier depuis 1988 et porte un regard las sur son évolution. « Trop de trafics, trop de bagarres... Ils mettent des caméras partout mais je ne sais pas à quoi ça sert ! Ça s'est dégradé en quelques années. Le marché était pourtant pas mal, ça faisait des mélanges, du passage. Mais ils l'ont retiré... » Du côté de la mairie, on assure que personne ne regrette l'Inquet d'Arnaud-Bernard, marché délocalisé en octobre 2014, et les puces de Saint Sernin, elles aussi déplacées, deux marchés qui ont longtemps animé les week-end du périmètre. Mais de nombreux commerçants estiment que cela leur a coûté des clients. Et beaucoup d'habitants que nous avons rencontrés en parlent avec nostalgie : encore un petit bout de l'âme popu d'Arnaud Ben qui s'en est allée.

D'autres « institutions » demeurent, elles : le restaurant La Casbah et ses couscous à bas prix du lundi soir, ou la Case de santé, centre de santé autogéré qui œuvre depuis douze ans au coeur du quartier pour l'accès aux soins des plus démunis et des personnes étrangères.

Jour de marché dans les rues du quartier Arnaud-Bernard, à Toulouse, en 2007. Photo : Fred Scheiber (archive).

Tout comme les bars l'Autan et le Communard, vieux repaires de la gauche radicale toulousaine qui incarnent une autre facette du quartier : sa « tradition de gauche militante » comme l'écrit Slimane Touhami. Au premier tour de l'élection présidentielle de 2017, dans 2 des 5 bureaux de l'école du Nord où vote une bonne partie des habitants du quartier, le score cumulé de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon a approché les 50 % de votes. Et le grand rond-point devant la place est un passage obligé des manifs toulousaines.

Dans les années 90, Arnaud-Bernard a aussi été le théâtre d'un renouveau de la pensée du quartier comme échelon pertinent pour travailler ce qu'il est désormais convenu d'appeler le « vivre ensemble ». Un renouveau porté entre autre par l'association Carrefour Culturel Arnaud Bernard cofondée par le chanteur, occitaniste et figure locale Claude Sicre, des Fabulous troubadours. Se situant hors du champ politique partisan, l'association défend un engagement « par en bas » dans la cité. « On a théorisé le civique non pas comme simple adjectif mais comme substantif générique. On défend le civique à côté du politique et la concitoyenneté à côté de la citoyenneté », précise David Brunel, coordinateur du projet associatif de l'association. Idées phares : ne pas laisser imposer la démocratie, fût-elle « participative », par en haut, valoriser l'engagement civique sur le terrain et jeter les bases, à l'échelle régionale, de contre-pouvoirs concitoyens face à la tradition jacobine.

L'association est à l'origine d'initiatives qui ont fait des petits bien au-delà des rues du quartier : le « Forom des langues » qui s'est tenu le 27 mai à Toulouse, ou les « conversations socratiques », inspiratrices des cafés philos qui fleurissent désormais un peu partout en France. Quant aux repas de quartier, lancés en 1991 avec l'ambition de « faire se rencontrer des gens de tous horizons sur le critère du voisinage, sans aucun préjugé sur la teneur des discussions, sans mot d'ordre », l'initiative s'est depuis largement répandue et même en partie institutionnalisée à l'échelle nationale. Ils se tiennent désormais chaque premier vendredi du mois de juin.

Alain Maury lors du repas de quartier de la Place Arnaud-Bernard, le 1er juin 2018. Photo : Fred Scheiber.

Ce vendredi 1er juin, celui d'Arnaud-Bernard réunit plus d'une soixantaine de personnes, installées sur les rues des Trois Piliers et Gatien Arnoult. Le député de la circonscription, Pierre Cabaré (La République en Marche) est passé. Et le concitoyen Alain Maury, déambule, coiffé de sa toute fraîche « couronne civique ». Ce trophée « arnaud-bernardin » est remis chaque année, en préambule du repas, par le comité de quartier pour récompenser « un habitant apprécié de ses voisins, respecté par les jeunes et concerné par la vie civique de son quartier », expliquait le comité de quartier au lancement de l’initiative, en 2006. On est venu avec sa salade, sa tarte, sa bouteille de rouge. On devise, on partage. Un jeune passe et interpelle la tablée, ironique : « Alors, c'est ramadan, ça ? » Il s'en va rejoindre la place où des petites grappes de jeunes occupent les bancs, les plots, les rambardes.

En terrasse du Communard, on partage les pintes de bière. Et on commente la « grosse baston » qui s'est déroulée la veille, sur la place, à coups de poing. Mais aussi celle de la semaine précédente, durant laquelle un protagoniste a sorti... un sabre. A Arnaud-Bernard, la « diversification » surgit parfois où on ne l'attend pas.