Gouffre financier pour les uns, image de marque pour les autres. Aeroscopia, le musée de l'aéronautique, n'en finit plus de diviser les élus blagnacais. En cause, le coût de ses agrandissements successifs largement supportés par la ville de Blagnac. 

En cet après-midi du début du mois d’août, les visiteurs déambulent autour de la trentaine d'appareils exposés dans ce musée ouvert en 2015. « J’ai adoré piloter un avion grâce à un simulateur », s’enthousiasme Maëva Lamp, lilloise de 19 ans. Dans le hall de 7000 m2 et sur le tarmac sud, les pièces de collection d’avions civils, militaires et de loisirs retracent deux siècles d’histoire en laissant, sans surprise, une large place au géant de la région, Airbus. « Je m’attendais à voir et à pouvoir monter dans davantage d’appareils », déplore Philippe Wysocki, ingénieur à la retraite de 65 ans. Du premier avion civil de l'entreprise l’A300B à l’un des premiers Concorde, de l’avion militaire l’A400M à la reconstitution du Blériot XI qui traversa la Manche le 25 juillet 1909 en 37 minutes, Aeroscopia tente de se positionner comme l'une des références de l'aviation en France. Mais sa collection reste encore modeste face aux 150 avions du musée du Bourget.

Un musée coûteux pour le contribuable blagnacais

Pourtant, les détracteurs d'Aeroscopia reprochent à la municipalité le gigantisme du musée financé majoritairement sur le budget municipal et non par ses principaux bénéficiaires, la métropole de Toulouse et le géant européen de l'aviation. « On n’est pas contre le musée mais contre son financement, car l’établissement est largement financé par la ville alors qu’il profite à toute la métropole toulousaine », se justifie Marc Pozza, membre de l'opposition à la mairie (divers-gauche). Depuis plusieurs années, le dossier du musée de l'aviation Aéroscopia catalyse les attaques des élus de l’opposition municipale. Critiques qui se durcissent à l’approche des élections municipales de 2020. « C’est la commune qui a fait la majorité des investissements. A chaque conseil municipal, il y a toujours une enveloppe supplémentaire à voter pour Aeroscopia. Je ne pense pas que ce soit la vocation d’une commune de dépenser autant d’argent pour un musée. Cet argent pourrait financer d'autres investissements, comme de nouveaux services publics », explique Régis Léonard, conseiller municipal d’opposition du groupe « Pour les Blagnacais » (divers-gauche).   

Depuis la pose de la première pierre, le 16 juin 2011, la mairie de Blagnac a investi, selon ses chiffres, 9,282 millions d’euros dans ce projet (soit 32% du budget global de 28 millions d’euros). Mediacités a procédé à un calcul tout simple : si on divise l'investissement de la ville par son nombre d'habitants, il en coûterait environ 390€ par Blagnacais. Une somme non négligeable qui risque encore d'augmenter. Parmi les investisseurs, la métropole de Toulouse se classerait juste derrière avec une participation de 8,45 millions d'euros, indique la municipalité de Blagnac. Une contradiction avec les accusations de l'opposition ? Pas vraiment, car ce chiffrage est contestable. Il inclut 3,45 millions d'euros d'investissement pour le futur projet de construction d'un tarmac nord alors que les modalités de participation de Toulouse Métropole n’ont pas encore été votées.

« Seul cinq millions d'euros ont été versé à ce jour depuis la construction du musée », nous répond en substance Toulouse métropole. Une bonne affaire pour la collectivité qui récupérera la compétence du musée à la fin de travaux gérés par la mairie de Blagnac. Airbus, de son côté, a dépensé près de deux fois moins d'argent que Blagnac avec 6 millions d’euros d'investissement alors qu'il est le principal bénéficiaire du musée en terme d'image.
         

L’ancien maire de Blagnac, Bernard Keller (PRG), à l’origine du projet et démissionnaire en août 2018, s’en défend. « Mon opposition me critique mais si je n’avais pas pris la décision de lancer les travaux, on en parlerait encore. A Blagnac, 80% de la fiscalité provient des entreprises. Donc ce n’est pas anormal de faire un musée pour valoriser l’aéronautique, principal employeur de la ville. » Airbus et ses sous-traitants représentent 40 000 emplois à Blagnac.     

Dans le détail, certaines dépenses interrogent. « La municipalité a voté la construction d’un parking à l’entrée du musée. Pour pouvoir le financer on l’a déclaré parking municipal. C’est un gag. C’est à plus de 3 kilomètres du centre ville. Aucun blagnacais n’y va », s’énerve Bernard Loumagne, également conseiller municipal d’opposition du groupe « Pour les Blagnacais ». Une grande partie des films diffusés dans le musée ont également été financés par la ville. « On a l'impression que dès que l'exploitant exige une dépense, la mairie s'exécute », poursuit l'élu.

Un musée géré par un acteur privé

Avec 183 219 visiteurs payants en 2015, 159 374 en 2016 et 154 463 en 2017, dont 9% de scolaires, le succès touristique est au rendez-vous. « On est largement au-dessus de notre objectif de 120 000 visiteurs par an », explique Laurence Calmels, directrice générale de Manatour, l’exploitant privé d’Aeroscopia. Cependant, la direction du musée a refusé de nous transmettre le détail de ces chiffres pour mesurer la part d'adultes plein tarif sur l'ensemble des entrées. 

A l’origine, en mars 2012, la construction du musée avait été voté à l’unanimité du conseil municipal. La ville de Blagnac devait investir 4,5 millions sur un budget global de 15 millions d’euros. Mais la facture a vite grimpé et plusieurs acteurs se sont retirés. Dans le premier plan de financement, la mairie espérait obtenir près de 1,5 million d'euros de financements de l'Etat et/ou de fonds européens qu'elle n'a jamais obtenu. La ville a donc dû compenser. « Quand on a lancé le musée et recruté l’exploitant, on s’est rendu compte qu’il manquait des fonctionnalités annexes », explique Serge Galanti, directeur général des services de la mairie de Blagnac. Il n’était pas prévu d’espace pour se restaurer, de salle de séminaire, de lieu documentaire, de salles pédagogiques pour les scolaires… Ces services ont été localisés dans l’ancien centre de loisirs du lieu, la ferme de Pinot, restaurée en 2017 pour l’occasion.

Cette première hausse de la facture - de 4,1 millions d’euros ! - passe mal. « Le petit auditorium, le restaurant d’entreprise haut de gamme… Rien ne bénéficie aux Blagnacais », juge Bernard Loumagne. Pour Laurence Calmels, la directrice générale de l’exploitant, « ce sont ces offres destinées aux professionnels et activités événementielles qui permettent d’approcher la rentabilité. Faire uniquement de la billetterie, cela ne fonctionne nulle part ». Dans les faits, l’activité événementielle représente 13% du chiffre d'affaires. Une part non négligeable dans un contexte où l’exploitant n’est pas encore à l’équilibre. La filiale de Manatour, Manascopia, chargée de la gestion du musée n'a dégagé un bénéfice de 47 775€ que l'année d'ouverture du musée. En 2017, elle a enregistré une perte de 29 200 euros, pour un chiffre d’affaires de 2 649 900 euros.  

Cette situation s'explique par un choix original de la municipalité de Blagnac : la délégation de service public. En clair, la ville a transmis la gestion d’un service public, le musée de l’aéronautique, à une entreprise privée, Manatour, grâce à un contrat administratif pour une durée limitée de six ans renouvelable. « On ne voulait pas assumer le risque d’exploitation du musée », explique Serge Galanti pour justifier ce choix. L’autre avantage est sur le long terme, selon l’ancien maire Bernard Keller : « Il n’y a aucun frais de fonctionnement pris en charge par la municipalité. La mairie ne verse aucune subvention à Aeroscopia. » Un avantage pour la ville sur le long terme... à condition qu'elle ne fasse pas de nouveaux investissements coûteux dans le musée dans les années à venir.

Cette possibilité n'est pas à exclure au vu de la durée très courte de la délégation de service public. « Il est difficile pour nous d’investir davantage sur un délai aussi court de six ans », se justifie la directrice générale de Manatour, Laurence Calmels. « On nous a demandé d’investir 750 000 euros dans le musée à sa création. En réalité, on a investi plus d’un million d’euros depuis l’ouverture. C’est lourd pour une PME familiale », explique-t-elle. Aménagement de la boutique du musée et de l’espace événementiel, systèmes de contrôles d’accès (tripode), caisses, site internet du musée, vidéosurveillance, simulateur de l'A380... Les investissements ne manquent pas. 

Chaque année, Manatour doit également reverser 50 000 euros à la mairie de Blagnac ainsi que 2 % de son chiffre d’affaires s’il est supérieur ou égal à 3 000 000 euros hors taxe. Une somme faible au regard des investissements de la mairie, mais une dépense non négligeable pour cette PME familiale. A ce rythme et sans nouvelle dépense, la mairie devra attendre 220 ans pour récupérer le montant de son investissement. Manatour reverse également 60 000 euros aux associations partenaires du musée  ainsi que 2% de son chiffre d’affaires s’il dépasse 3 millions d’euros.                  

De nouveaux agrandissements en projet    

Pour la municipalité, les dépenses ne sont pas terminées. Le 28 juin 2017, le maire de Blagnac a présenté en conseil municipal un second projet d’agrandissement. Le maire et ses adjoints souhaitent créer un tarmac nord pour doubler la surface d’exposition du musée et accueillir des avions gros porteurs. « L’objectif est d’augmenter le nombre de visiteurs en accueillant un A380, le tout premier A320, un A340-600 et un ATR 72 », confirme Bernard Keller. Montant du projet : 4,5 millions d’euros, financé au moins à 30 % par la ville de Blagnac (sachant que le financement de la métropole n'a pas été encore voté). Le conseil départemental, lui, a retiré son financement de 400 000 €. En effet, la municipalité a finalement fait le choix de privilégier auprès du département deux autres dossiers (accessibilité de bâtiments communaux et rénovation des groupes scolaires). Le tarmac nord, dédié quasi exclusivement à l’exposition d’appareils d’Airbus, pourrait faire gagner près de 30 000 visiteurs chaque année au musée, selon Manatour. Pas suffisant, si cela se confirme, pour calmer l’opposition municipale, très remontée contre les choix budgétaires de la majorité.

L'addition pourrait être encore plus salée. Lors de la construction du musée, la taille du projet initial a été réduite d'un tiers car les financements n'étaient pas suffisants. Mais la mairie n'a pas abandonné son projet d'origine : le terrain voisin a été réservé et le bâtiment du musée construit de manière à permettre un agrandissement. « Bernard Keller me l'a promis. Ce sera l'étape suivante une fois que l'on aura terminé le tarmac nord », se réjouit Claude Terrazzoni, ex vice-président d’Airbus France en charge de l'aérospatial et ex-président du regroupement d’associations blagnacaises Terre d’Envol, qui siège au comité scientifique du musée. Une perspective qui risque d'exacerber encore davantage les tensions entre partisans et opposants, si la ville de Blagnac le finance.  

Airbus, le vrai pilote du musée

Aeroscopia, le musée « Airbus » ? Manatour s’en défend : « Je n'aime pas cette appellation car les investissements n'ont pas été portés que par Airbus et parce que l'entreprise ne s'immisce pas dans notre gestion ». L’ancien maire Bernard Keller, lui, assume l'appellation. « Que serait Toulouse sans Airbus ? Pour une fois que l'on a un champion français dont le raisonnement est mondial, ne faisons pas de fausse culpabilité". Le géant de l’aéronautique n’est pas uniquement le troisième investisseur du musée. Airbus a prêté grâcieusement au musée les modèles les plus imposants de sa collection. En contrepartie, il est associé aux décisions en siégeant au comité scientifique, avec le regroupement d’associations Terre d’Envol, la mairie et l’exploitant Manatour.

Airbus a tout intérêt à défendre ce musée qui met en valeur son histoire. L’entreprise a su jouer de ses réseaux pour promouvoir Aeroscopia. L’ex vice-Président d’Airbus France en charge de l'aérospatial, Claude Terrazzoni, a été l’un de ses fervents supporters. De 1994 à 2016, il a dirigé le regroupement d’associations Terre d’Envol. « Avant de devenir maire en 1996, Bernard Keller était le directeur de la communication d’Airbus, sous l’autorité de Monsieur Terrazzoni. C’était le bras armé d’Airbus à Blagnac », s’insurge Bernard Loumagne. « On était comme cul et chemise. On avait la même vision des choses et c'était un homme désintéressé », décrit Claude Terrazzoni.

Y aurait-il conflit d’intérêt ? Non, se défend l’ancien maire, car « on a demandé sa part de financement à Airbus et sans l'implication d'anciens cadres de l'entreprise, le musée ne se serait pas fait. La volonté des pouvoirs publics n’était pas à la hauteur ».