Bâtir un écoquartier sur un ancien terrain militaire, exploité jusqu’en 2006 par les usines du groupe d’armement GIAT-Industries appartenant à l’État, après avoir accueilli pendant deux siècles la fabrication de munitions, cela tenait de la gageure. Pourtant, dès le rachat du terrain de 33 hectares, situé rive gauche entre l’avenue de Grande-Bretagne, la Voie du Toec et l’avenue Raymond Badiou, la mairie oriente ainsi la reconversion du site, portée par l’aménageur métropolitain Oppidea. En décrochant le label EcoQuartier fin 2017, la Cartoucherie devient « un projet d’aménagement urbain qui respecte les principes du développement durable tout en s’adaptant aux caractéristiques de son territoire ». Qu’importe si la fin de la deuxième tranche ne se termine qu'en 2021, avec la livraison du projet Nexity et de l’hôtel économique en ossature bois d’Icade, s’il reste une troisième tranche, et si seulement 1000 habitants sont arrivés.

Avec à terme 3500 logements, la Cartoucherie innovera par la mixité de son habitat (35% de logements sociaux et 25% en accession aidée à la propriété) et ses caractéristiques écologiques : trames verte et bleue, chaleur issue de l’incinérateur de déchets du Mirail, récupération de l’eau de pluie pour les espaces verts, valorisation des transports doux… 78000 mètres carrés de bureaux ainsi que 7000 mètres carrés de commerces sont prévus. Une Biocoop, un coffee shop, un restaurant asiatique et une conciergerie ouvriront en mars 2019. Des restaurants, une salle de sport et un espace de coworking s’installeront en 2020, dans la halle historique rénovée en tiers lieu.

La réussite du participatif

Depuis un an, 72 ménages ont rejoint l’îlot d’habitat participatif des Quatre vents, grâce à un dispositif d’accession sociale à la propriété, et 17 autres via la création d’une coopérative d’habitants, Abricoop. Le pari de la mixité sociale et de l’écologie semble donc réussi. Entre trampoline sur la pelouse, chambres d’amis mutualisées, buanderie commune, cours de yoga et d’arts martiaux dans la salle polyvalente, Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne) de légumes, de fromage et de pain, sur le papier, voilà qui fait rêver. Le nouveau président du comité de quartier de la Cartoucherie, Sébastien Gomez, organise le projet collectif à l’échelle de tout l’écoquartier et souhaite y « créer une vraie économie solidaire ».

« J’ai l’impression de vivre dans un village de vacances », s’amuse Sylvain Guignard. Lui vit dans l’immeuble à la façade en bois, Abricoop, où participatif rime avec militantisme. « Nous sommes propriétaires, mais nous devons nous fixer nous-mêmes des loyers pour rembourser le prêt des banques. La répartition prend du temps car nous voulons que les loyers soient solidaires et justes en fonction des revenus de chaque ménage ». « C’est un succès du point de vue de l’habitat participatif et des trois parkings mutualisés », considère Régis Godec, conseiller municipal (EELV), qui a défendu le projet en tant qu’adjoint aux écoquartiers sous Pierre Cohen. Il regrette en revanche que les riverains et les habitants n’aient pas été associés aux choix architecturaux, et qu’il n’y ait pas de réflexion partagée sur la gestion des déchets.

De nombreuses malfaçons

Les Quatre vents ont déchanté pour des raisons plus pragmatiques : dégâts des eaux, pannes de chauffage et nombreux problèmes de finition. « Les barres de fer qui soutiennent les façades devaient accueillir des stores, que nous n’avons jamais eus ». Certains ont pris des avocats, espérant obtenir des indemnisations de la part du promoteur, les Chalets. Chez Abricoop, les habitants ont relevé 600 réserves sur les 17 appartements. Membre du conseil syndical de la copropriété, Pascale Bourgeaiseau estime que ces problèmes sont « inhérents à la livraison de tout immeuble ». Les dernières réclamations ont été envoyées, avant que n’expire la garantie de parfait achèvement.

L’impatience est plus vive chez Nadine Dussau, qui a subi des infiltrations et constaté des fissures sur le plafond du balcon : « J’ai déboursé 480 euros pour faire venir un expert. Je me sens lésée ». Un ménage a même dû condamner durant plusieurs mois une chambre, dans laquelle régnait une odeur insupportable. « C’est vrai qu’il y avait des prestations à terminer à la livraison, mais le dialogue a toujours été là », se défend le gestionnaire de copropriétés David Themines. « On respecte les desiderata de chacun, mais les choix sont restreints par l’organisme social qui assure la faisabilité financière », justifie de son côté Alain Grima, l’architecte référent du projet pour les trois bâtiments hors Abricoop. D’autres livraisons ont suscité moins de déception. « Je n’ai pas grand-chose à dire », reconnaît Danièle Lottmann, qui habite depuis l’été 2016 l’un des six immeubles aux façades jaunes de Signature, signées Eiffage.

Dépollution et jardinage

Autre ombre au tableau, la difficulté de jardiner sur une ancienne friche industrielle. « Le maître d’ouvrage nous a déconseillé de planter des arbres fruitiers, dont les racines descendent à plus de deux mètres, car seulement 70 cm de terre ont été enlevés », explique Sylvain. Certains habitants aimeraient avoir leur potager au jardin du Barry. « Il y avait le stand de tir (des boulets ont été retrouvés en 2016, ndlr), mais la zone accueille les bâtiments provisoires de l’école. Donc elle a bénéficié de normes de dépollution plus drastiques », se rassurent-ils. Une douille de cartouche a été retrouvée il y a deux mois devant l’école, qui ouvrira en mars 2019.

« Nous nous sommes demandés si c’était une bonne idée de construire un écoquartier sur une friche industrielle et à côté du couloir aérien. Mais le terrain aurait de toute façon été converti en projet immobilier », plaide l'élu Régis Godec. Avant de démarrer la construction en 2014, la mairie s’est attelée à la dépollution chimique et pyrotechnique du site. « En découvrant un niveau de pollution supérieur à nos attentes, nous avons commandité une dépollution massive de la première zone, par excavation. Sur la partie est, nous faisons une cartographie plus fine et privilégions le confinement sous la voirie. On ne pourra jamais dépolluer entièrement, il faut ramener la pollution à un seuil conforme », affirme Sacha Briand, adjoint aux Finances du maire Jean-Luc Moudenc.

A l’issue des travaux de réhabilitation de l’avenue de Grande-Bretagne et de la Voie du Toec, 48123 munitions - dont 6 boulets de l’époque napoléonienne - ont été déterrés. L'Etat a été condamné en octobre 2018 à verser une indemnisation de 10 millions d’euros à la commune, pour sa dépollution insuffisante de la Cartoucherie. La dépollution chimique est toujours en cours, sur la partie de la troisième phase du projet. Le coût total prévisionnel de la dépollution atteint 29 millions d’euros.

Stationnement, une réussite en demi-teinte

Presque aussi regrettable, pour un écoquartier, que les freins aux velléités de jardinage : les problèmes de stationnement. Si certains habitants ont choisi de vivre dans un lieu qui favorise la mobilité douce, d’autres refusent de payer 35 euros par mois pour se garer dans un parking mutualisé. « La mairie a dû verbaliser à cause du stationnement sauvage, souligne Gisèle Verniol, élue municipale d'opposition socialiste. Lorsque j’étais dans la majorité (sous le mandat de Pierre Cohen, ndlr), nous avons sans doute fait une erreur en établissant des règles trop strictes dans le PLU de 2012. Il ne faut pas se déconnecter du quotidien des habitants des zones résidentielles ».

Les infractions se limitent désormais aux clients des manifestations ponctuelles, comme la fête foraine du Zénith, qui se garent en double file dans la rue Paul Dupuy. Reste à savoir si le tiers lieu de la Halle de la Cartoucherie sera adapté à la mixité sociale du quartier. « Il ne faudrait pas que cela devienne Boboland », souffle Gisèle Verniol.

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).