Le diable se cache toujours dans les détails. Le 22 décembre 2018, à l’occasion de l’ouverture du musée L’Envol des pionniers, France-3 Midi-Pyrénées consacre un direct de 52 minutes à l’aventure de l’aéropostale toulousaine et à ses grandes figures : Saint-Exupéry, Mermoz... Les téléspectateurs les plus attentifs ont pu remarquer que le journaliste Thierry Sentous, grand spécialiste de l’aéronautique de la chaîne publique, réalise un reportage en début d’émission avant de réapparaître une demi-heure plus tard à l’antenne mais, cette fois, comme « Chargé de mission bénévole Piste des Géants – Projet mémoriel Montaudran ». Quinze jours auparavant, Thierry Sentous était déjà interviewé sur la chaîne qui l’emploie en tant qu’« Expert aéronautique au cabinet du maire de Toulouse ». C’était déjà à propos de L’Envol des Pionniers…

https://www.youtube.com/watch?v=fXL00b74Rv8&feature=youtu.be 

S’agirait-il d’une erreur de casting ? Pas du tout ! Selon le dossier de presse de la collectivité d’avril 2016, « Thierry Sentous a été mandaté par Toulouse Métropole » afin « d’animer bénévolement [le] comité de pilotage » de ce qui n’était alors qu’un projet de musée, dans lequel plus de 10 millions d’euros ont été injectés. Dans ce comité de pilotage, on retrouve Francis Grass, président de la commission culture de Toulouse Métropole, mais aussi Jean-Luc Moudenc, maire et président de Toulouse Métropole. L’Envol des Pionniers, c’était l’une des promesses phares de sa campagne. Une promesse tenue que le maire ne manquera certainement pas de rappeler, l’année prochaine, lors des municipales de 2020…

Interrogé sur cette double casquette par Mediacités, Thierry Sentous se défend : « Je ne vois pas le problème, car je suis là pour défendre quelque chose de grand, qui nous dépasse. Et j’ai toujours pris soin d’éviter toute confusion des rôles. » Pourtant, le journaliste a été amené à interviewer à plusieurs reprises ses compagnons du comité de pilotage. Ce fut le cas de Francis Grass (Journal du 12-13 h du 17 novembre 2017) ou de Jean-Luc Moudenc (Journal du 12-13 h du 19 décembre 2018).

Léo Lemberton, rédacteur en chef de France 3 Midi-Pyrénées assure dans un premier temps à Mediacités que « Thierry Sentous n’a jamais fait de sujet sur L’Envol des Pionniers ». Avant de se reprendre : « Oui bon, il peut y avoir des trous dans la raquette. Je n’ai pas les moyens de demander à un journaliste de ne pas traiter certains sujets, je n’ai pas assez d’effectifs pour me passer de lui. Surtout dans le domaine de l’aéronautique ».

Pour Muriel Demguillem, secrétaire générale adjointe du Syndicat National des Journalistes de France Télévisions, ce mélange des genres passe mal. Très mal : « Je suis sidérée par tout cela. Pour moi, il y a clairement une double casquette et un soupçon de conflit d’intérêts ». « Pas du tout ! rétorque Thierry Sentous. Je fais ça de manière complètement désintéressé et bénévole. Je ne suis pas rémunéré, même pas en frais. Pas le moindre ticket de métro, rien. Il n’y a pas le moindre conflit d’intérêt financier dans cette histoire ».

Lorsqu'on interroge Toulouse Métropole, on nous répond que « monsieur Sentous est un collaborateur totalement bénévole ». Mais quand on demande s’il bénéficie de remboursement de frais, la réponse est claire : « Oui, pour ce qui a eu trait à la conception de cet équipement public », nous confirme-t-on de deux sources concordantes. Pour quel montant ? Mystère. Nous n’en saurons pas plus, mais il semble donc y avoir aussi des trous dans la raquette en la matière...

Ci-dessous, la carte de visite du chargé de mission Thierry Sentous.

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L’accord collectif d’entreprise de France Télévisions indique pourtant noir sur blanc que « la crédibilité et l’indépendance du journaliste peuvent être atteintes, lorsqu’il met sa technique journalistique ou son image au service d’un intérêt particulier ». La charte d’éthique professionnelle des journalistes de France Télévisions est tout aussi claire. Elle recommande « de ne pas exercer une activité ou une mission extérieure pouvant influencer ses décisions ou son jugement dans le cadre de ses responsabilités professionnelles pour le groupe ».

Jean-Luc Moudenc ? « Un ami de trente ans auquel je suis resté très fidèle »

Thierry Sentous reconnaît sans problème « être un ami de trente ans de Jean-Luc Moudenc », avec lequel il était à la fac de droit et auquel il est « resté très fidèle ». En revanche, il est moins prolixe sur ses positions politiques de droite assumées ou sur le siège d’élu au Capitole qu’il convoitait en 2014. Une vidéo de campagne interne aux Républicains, tournée en 2013, le rappelle opportunément.

https://www.youtube.com/watch?v=rQxe47Zc-Uo 

Extrait : « Je vous demande aujourd’hui de me permettre de continuer à accompagner Jean-Luc Moudenc qui est bien évidemment notre tête de liste et qui est le meilleur maire possible pour Toulouse. Je l’accompagnerai avec mon expérience professionnelle, avec la fidélité que j’ai toujours eue envers lui, avec une réelle volonté de m’impliquer dans cette ville. Je ne serai pas un élu à temps partiel, je m’impliquerais en totalité. Je mettrais toutes mes forces à ce que nous gagnions cette élection, et à ce que nous redressions cette ville pour qu’à nouveau, nous soyons fiers d’être des toulousains. »

Depuis juin 2015, Thierry Sentous a interviewé Jean-Luc Moudenc à neuf reprises sur des thèmes ayant trait à la politique locale, a calculé un journaliste de France 3 Midi Pyrénées, qui préfère demeurer anonyme : « Ce fut le cas sur les ballastières, la 3e ligne du métro, un drame à la Reynerie, la commémoration d’AZF ou encore l’Envol des Pionniers... »

https://www.youtube.com/watch?v=17oFUnQ8Vpg&feature=youtu.be 

Thierry Sentous tempère : « Depuis trois ans, je ne suis plus membre des Républicains. » Pas sûr que cela suffise à calmer le malaise qui règne au sein de la chaîne de télévision régionale à propos de son expert aéronautique aux multiples casquettes...

L’enquête déclenchée par Mediacités a eu le don de faire monter le SNJ au créneau. Après avoir mené sa propre enquête, le syndicat a fait rajouter à l’ordre du jour de la réunion de la commission de déontologie de France Télévision, qui s’est tenue le 16 janvier à Paris au siège de la chaîne, le dossier Thierry Sentous. Verdict : « Pour la direction, pas de rémunération donc pas de conflit d’intérêt, indique Muriel Demguillem, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des Journalistes. Nous leur avons répondu que le conflit d’intérêt n’était pas forcément lié à une rémunération et qu’il pouvait aussi être lié à un échange de services en termes de communication et de visibilité. »