Le 10 janvier à 3 heures du matin le bâtiment situé 73 rue Bayard est la proie des flammes. Les quatre-vingt-quatorze occupants sont évacués de toute urgence. On compte deux blessés graves. Cet immeuble, autrefois hôtel Regina, ne faisait pas l’objet d’un arrêté d’insalubrité. Et pourtant… Plusieurs locataires dénoncent, juste après le sinistre, son « état déplorable », le manque d’entretien, les cafards, les fuites d’eau, des problèmes électriques… Selon un témoin, cité dans la presse locale, l’alarme incendie qui se déclenchait pour un oui ou pour un non n’a pas fonctionné ce 10 janvier où il y avait vraiment le feu.

A l’été 2018, le signalement d’un locataire avait permis la venue sur place d’un agent du Service communal d’hygiène et de santé (SCHS). Après cette visite une mise en demeure, concernant les seules parties communes, fut adressée au syndic, la Sogem, à qui la propriétaire, une personne âgée, avait confié la gestion du bâtiment le 24 juillet 2017. Mais la mairie n’a pas demandé à la préfecture de prendre un arrêté d’insalubrité. Et rien ne semble avoir bougé avant que le drame ne survienne.

Le taux de logements indignes à Toulouse est estimé à 5 %. Soit un sur vingt. Mais le problème va au-delà de cette statistique municipale. En 2014 le cabinet Urbanis, mandaté par la Métropole, dénombre 4 000 habitats dégradés  dans la ville rose. 789 immeubles sont concernés, dont 80 % dans le centre-ville. Avec 10 % de logements dégradés, le quartier Arnaud-Bernard est le plus touché par ce fléau. 

Rue de l’Amandier, dans le quartier Lafourguette, le T1 bis occupé depuis 2016 par Amina et son mari est « envahi par l’humidité et les moisissures, il n’y a pas d’aération ». Alors que l’époux d’Amina souffre d’asthme. En raison de ces problèmes d’humidité, poursuit la locataire, la plupart de ses voisins ont quitté ces logements aménagés dans d’anciens bureaux. Les parties communes ? « Il y a eu des fuites d’eau. L’agence de nettoyage ne vient que tous les mois et demi. L’été, il y a beaucoup de cafards. » L’agence immobilière en charge de l’immeuble ? « Elle ne fait rien. Souvent, elle ne répond même pas. » Amina et son mari s’acquittent d’un loyer mensuel de 470 euros, charges comprises.

Mohamed habite rue du Férétra dans une maison défraîchie divisée en plusieurs logements. Chez lui, pas de chauffage et des installations électriques non conformes. La mairie a été alertée en mars 2018. Selon Droit au logement (DAL31), le Service communal d’hygiène et de santé s’est déplacé puis a alerté le propriétaire privé. Un an plus tard… rien ne s’est passé. Il n’y a pas eu de déclaration d’insalubrité.

16 agents chargés d'inspecter les logements insalubres

Selon Jean-Jacques Bolzan, « il n’y a pas de grosse poche d’habitat dégradé à Toulouse ». L’adjoint au maire, en charge de cette problématique, l’assure : « Nous faisons de la prévention avant que ça bascule dans l’insalubrité. » Les seize agents chargés d’inspecter les logements insalubres sont-ils en nombre suffisant ? « Oui, c’est un service bien doté », répond-il. Toulouse n’est certes pas Marseille. Après l’effondrement de deux immeubles dans la cité phocéenne, le Capitole indiquait que pareil drame ne guettait ici aucun bâtiment. Le ministère du Logement désignait tout de même Toulouse parmi les quatorze villes présentant des copropriétés dégradées. Louis Di Guardia, chef de service au SCHS, admet d’ailleurs sans difficulté qu’« une vingtaine de grandes copropriétés sont susceptibles de poser problème ».

En 2018, le SCHS a reçu 1135 signalements de locataires dénonçant le manque de salubrité ou de sécurité de leur logement. Après enquête à domicile, le service municipal a envoyé 530 incitations au propriétaire ou au gestionnaire pour qu’il effectue les travaux nécessaires. Ce qui est fait dans 32 % des cas. Les récalcitrants reçoivent alors une mise en demeure… qui n’a eu d’effet que pour 22 % d’entre eux. Au final, seulement 12 procès verbaux de constat d’infraction ont été dressés.

Seuls les cas les plus graves, en infraction avec le Code de la santé publique, sont transmis à la préfecture. En 2018, celle-ci a pris 27 arrêtés d’urgence (pour des risques électriques ou d’intoxication), signifiant le relogement des occupants. Elle a aussi décidé 2 arrêtés d’insalubrité remédiable, imposant des travaux : boulevard de la Gare et rue de la Verge d’Or, dans le quartier Arnaud-Bernard. De plus, la préfecture a pris 6 arrêtés d’interdiction à l’habitation : il s’agit de caves ou de combles, impropres à l’habitation. Rue de Thionville, dans le quartier Saint-Aubin, un propriétaire avait loué un sous-sol sans ouverture !

Avec ses gros tuyaux bleus à l’extérieur le bâtiment du 47 rue Charles-Géniaux, dans le quartier des Pradettes, est surnommé « le Beaubourg toulousain ». Cet immeuble à l’architecture un peu étrange appartient depuis début 2017 à Toulouse Métropole Habitat (TMH). Construit en 1992, il a mal vieilli. « Il y a un problème d’isolation thermique, explique Magali, une locataire. La laine de verre entre le placoplâtre et la taule a glissé. » Conséquence : si Magali ne chauffe pas, il fait 9° dans la chambre de ses enfants. Et si elle chauffe, elle explose sa facture d’électricité. « Certains de mes voisins dépensent 160 euros par mois d’électricité. » Elle utilise donc les radiateurs électriques avec modération. Toulouse Métropole Habitat a installé en 2018 des radiateurs moins gourmands. Mais « la rénovation exemplaire » promise en décembre 2017 n’a toujours pas débuté.

Longtemps l’immeuble L’Orée du bois, rebaptisé les Castalides, a eu sinistre réputation au Mirail. Un lieu de tous les trafics. A l’intérieur : ascenseurs en panne, fils électriques qui pendouillent dans les couloirs, faux plafonds défoncés… La Métropole a racheté les quelque 400 appartements et l’immeuble, peu à peu vidé de ses occupants, sera bientôt détruit. Personne ne regrettera les Castalides ! Un autre point noir a été gommé de la carte de Toulouse : l’immeuble de la rue du Maine, dans le quartier Papus, autrefois envahi par l’humidité et les moisissures, a fait l’objet d’une rénovation complète.

L'habitat indigne s'étend

Malgré de réelles actions réalisées ici et là, l’habitat indigne ou dégradé n’est pas rare à Toulouse. Dans une ville où le prix du logement a augmenté de 200 % en vingt ans, où le parc d’habitat social ne parvient pas à absorber la demande, les plus démunis se trouvent contraints de vivre dans un logement invivable. « Toulouse, c’est un marché tendu, alors tout se loue », diagnostique Sylvie Martres, en charge de l’habitat indigne à l’Agence départementale d’information sur le logement (Adil 31).

Selon des statistiques qui, certes, concernent toute la Haute-Garonne et pas seulement Toulouse, l’habitat indigne s’étend : 230 dossiers traités par l’Adil en 2017 ; 291 dossiers en 2018, dont 31 dans le parc HLM. Selon Sylvie Martres, ces chiffres sont encore en dessous de la réalité : « Il y a de nombreuses caves aménagées ou des combles avec une hauteur de plafond inférieure à 2,20 mètres, mais les occupants ne font pas de signalement. »

« Tout le centre de Toulouse est impacté, constate Sylvie Martres. Y compris le quartier Saint-Etienne. » Un quartier chic mais ancien. L’habitat indigne concerne fréquemment de petites copropriétés où, cas typique, un grand logement a été divisé en studios ou T1 alors que les réseaux ne sont pas adaptés à un surcroît d’habitants. Il se produit alors une remontée des eaux usées. Et souvent le propriétaire, par manque de volonté ou de moyens, n’est pas disposé à refaire les installations. Alors que la Caisse d’allocations familiales (CAF) est en mesure de supprimer les aides au bailleur s’il ne réalise pas les travaux.

Selon l’Adil 31, les bailleurs sociaux mènent une politique de rachat de l’habitat ancien mais ne réalisent pas une rénovation suffisante avant de le remettre en location. Ainsi les occupants de logements insalubres peuvent être victimes de marchands de sommeil sans scrupules ou de propriétaires privés dépassés par la situation… mais aussi victimes de maltraitance institutionnelle lorsque ces habitations indignes sont louées par de très officiels organismes HLM.


Mediacités avait obtenu rendez-vous le 25 février à 17 heures avec Franck Biasotto, à la fois adjoint au maire chargé du logement et président de l’office HLM Toulouse Métropole Habitat (TMH). Le matin même, le service de presse du Capitole a annulé le rendez-vous en nous disant de nous adresser à TMH. Après dix-huit jours d’attente et plusieurs relances, cet organisme n’avait toujours pas répondu à notre demande d’interview. Le 15 mars, surprise, les services du Capitole, ceux-là mêmes qui nous avaient éconduits, nous proposent un rendez-vous avec Franck Biasotto, sans donner d’explication sur ce revirement. Un rendez-vous fixé au 26 mars, soit plus d’un mois après notre demande initiale et hors de nos délais de bouclage.