Le docteur Jean-Jacques Charbonier, 62 ans, est un anesthésiste expérimenté qui exerce à la clinique privée La Croix du Sud, un établissement flambant neuf du groupe suédois Capio regroupant depuis l’automne dernier à Quint-Fonsegrives les anciennes cliniques du Parc et Saint-Jean Languedoc. Mais l’homme se passionne aussi pour la vie dans l’au-delà et mène des recherches sur le sujet depuis plusieurs années. Sa doctrine distingue ce qu’il nomme la « conscience analytique cérébrale » (CAC) de la « conscience intuitive extraneuronale » (CIE). Selon lui, la CAC permet à l’individu de percevoir son environnement au quotidien et s’éteint lors de son décès. La CIE, elle, se manifeste dans certaines circonstances : lors d’une expérience de mort imminente, après la mort clinique ou sous hypnose. Elle pourrait favoriser, selon Jean-Jacques Charbonier, un contact avec les morts...

L’affaire a l’air farfelue ? Pas pour tout le monde. Au début des années 2010, Michel Puig - alias Marc Leval - s’intéresse aux idées du docteur Charbonier, dont l’éditeur Guy Trédaniel publie les livres. Animateur à Sud Radio, il l’invite à plusieurs reprises dans ses émissions. Il explique : « J’ai toujours été fasciné par ce genre de sujets, des neurosciences aux NDE ("near-death experiences",ou "expérience de mort imminente") en passant par la vie de l’au-delà. Il y a un côté très spirituel qui m’attire beaucoup. » D’autres médias reçoivent régulièrement le médecin qui témoigne des expériences de mort imminente auxquelles il dit avoir assisté dans sa pratique de la réanimation.

« J’ai eu la sensation de sortir de mon corps »

Il y a trois ans, le docteur Charbonier décide de mettre en application ses travaux en créant des ateliers de « Trans communication hypnotique » (TCH). Leur principe : « Apaiser les souffrances du deuil ou les angoisses de la mort en facilitant des vécus subjectifs sous hypnose. » Pour cela, il recourt au service de la société ABC Talk Productions, montée entre temps par Marc Leval, devenu producteur de conférences sur le spiritualisme et la médiumnité. Etienne Dupont, un ingénieur du son, les rejoint pour donner vie à ces séances d’hypnose collective, au cours desquelles les participants pourraient contacter leurs défunts.

Jean-Jacques Charbonier fédère aujourd’hui une communauté de plus de 65 000 personnes sur sa page Facebook. Il y publie de nombreux retours d’expérience de « TCHistes », parmi lesquels des personnalités comme Geneviève Delpech, veuve du chanteur Michel Delpech, ou la chanteuse Michèle Torr. Le 15 mars dernier, à l’issue d’un atelier TCH à Fontainebleau, l’écrivain Bernard Werber lui aurait confié : « J’ai eu la sensation de sortir de mon corps. J’ai vu des défunts qui me sont chers : mon père et deux amis dont un qui était inattendu. Je me suis vu évoluer dans une vie antérieure. »

Fin janvier, Jean-Jacques Charbonier se réjouit qu’un garçon de… 7 ans soit sorti d’un atelier « tout content car il a vu sa jeune sœur décédée ». Selon ses propres statistiques, « 67% des participants bénéficient d’un vécu subjectif d’un défunt » au cours d’un atelier. « En s’inscrivant à ces séances, les personnes sont parfaitement au courant de ce taux de réussite, il n’y a pas tromperie sur les attentes, jure-t-il. Avec plus de 10 000 participants, nous avons suffisamment de recul pour dire que cette méthode est souvent très bénéfique et en tous cas sans danger. »

« Jean-Jacques est devenu une entreprise à lui tout seul »

L’activité du docteur Charbonier est aussi - ou surtout, selon les opinions - un business lucratif. Sur le site internet ABC Talk, la place se vend 98 euros. Un atelier dure environ 3h30, dont 1h30 sous hypnose, et réunit une quarantaine de personnes en général dans un salon d’hôtel. Six sessions sont organisées en un même lieu pendant trois jours. « Je facture mes prestations à ABC Talk Productions », explique Jean-Jacques Charbonier. Depuis novembre 2018, l’argent est récoltée par la société « Conscience et hypnose », domiciliée dans l’Ariège, afin de séparer les différentes activités du docteur.

D’après Marc Leval, 200 ateliers TCH sont organisés chaque année en France mais aussi en Belgique, en Suisse et au Canada. « On prépare en ce moment New York, le Japon, l’Italie et l’Espagne, poursuit-il. Jean-Jacques est devenu une entreprise à lui tout seul. » L’activité ne cesse d’enfler. En septembre prochain, les fans de la méthode Charbonier pourront participer à une « croisière TCH » d’une semaine en Méditerranée. Son prix ? 1369 euros par personne. « Le croisiériste MSC m’a demandé si je souhaitais en organiser une sur ce thème, précise Jean-Jacques Charbonier. C’est une façon comme une autre de faire découvrir cette technique à des personnes qui ne s’y seraient pas forcément intéressés. »

Rançon de la gloire, depuis le 1er septembre, le docteur Charbonier n’exerce plus la médecine qu’à mi-temps. « Je vais progressivement glisser toute mon activité professionnelle sur la TCH compte tenu de son succès sans précédent et de tous les retours positifs que je reçois », annonce-t-il fièrement. Avec Marc Leval et Etienne Dupont, Jean-Jacques Charbonier a co-fondé l’Institut de Recherche et de Communication sur la Conscience Intuitive Extraneuronale (IRCCIE). Cette instance au nom savant a pour but d’officialiser la pratique. « A l’issue de chaque atelier TCH, le participant remplit un QCM qui permet de mener une étude, détaille Marc Leval. Elle a pour objectif d’être validée officiellement par le Conseil de l’Ordre des médecins pour que la TCH soit reconnue comme une technique thérapeutique qui permette un apaisement face aux douleurs du deuil et qu’elle puisse être utilisée en soins palliatifs. »

Perte de contact avec la réalité

Sûr de son fait, Jean-Jacques Charbonier assure qu’une « une vingtaine de médecins, psychiatres ou psychologues souhaitent s’impliquer dans cette recherche prometteuse ». On ne saura pas qui. A l’inverse, l’homme compte nombreux détracteurs qui reprochent à tout le moins de s’enrichir sur le dos du malheur des gens voire d’être un nouveau « gourou » à surveiller de près. Ils ont quelques arguments. Le 16 mars dernier, par exemple, le médecin intervient par vidéo lors d’une soirée organisée par Femmes Internationales Murs Brisés (FIMB) au Bascala, à Bruguières. Or parmi les partenaires de cette association, indique le Centre contre les manipulations mentales, figurent des groupes identifiés pour leurs dérives sectaires : IVI (Invitation à la vie Intense), des satellites de FBU (Fraternité Blanche Universelle), Lucius Trust appelé à l’origine « Lucifer Trust » et Bonne Volonté Mondiale.

Qu’en pense la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) ? En fonction des éléments dont elle dispose à ce jour, répond-t-elle à Mediacités, « il n’a pas été mis en évidence une volonté de Jean-Jacques Charbonier d’induire chez les personnes qui suivent ses conférences un état de dépendance et d’emprise susceptible d’occasionner des préjudices ». Cependant, la Miviludes appelle à la prudence. Et relève que « l’exploitation commerciale des « expériences » relatées par Jean-Jacques Charbonier fonctionne d’autant mieux que celui-ci peut se prévaloir de sa qualité de médecin anesthésiste » ; et aussi que « la transcommunication » ou « autre dimension » présentées par le docteur peuvent faire perdre le contact avec la réalité les personnes fragilisées par le deuil ou des expériences traumatisantes et conduire à une déstabilisation mentale ».

Le Conseil départemental de l’Ordre des médecins (CDOM) de Haute-Garonne, lui, a fini par déposer plainte contre l’anesthésiste l’année dernière, auprès de la chambre disciplinaire de l’Ordre régional. Il lui reproche tout d’abord d’organiser « à titre onéreux des ateliers de « Trans Communication Hypnotique » (TCH) alors qu’il est incapable d’établir le caractère scientifiquement prouvé de ses théories et de ses pratiques ». Autre grief : l’utilisation par Jean-Jacques Charbonier « de sa qualité de médecin à des fins publicitaires en communiquant largement sur ses ateliers TCH et sur ses prétendues études et découvertes scientifiques ». Enfin, il le blâme d’avoir participé « en tenue de bloc à un film tourné sans autorisation dans les locaux de la clinique Saint Jean Languedoc […] en présence de patients dont l’un au moins est reconnaissable ».

Interdiction d'exercer la médecine pour 3 mois avec sursis

La conséquence est intervenue début février. La chambre disciplinaire de première instance du Conseil régional de Midi-Pyrénées de l’Ordre des médecins (CROM) a condamné le docteur Charbonier à une interdiction d’exercer la médecine pour 3 mois avec sursis. C’est « particulièrement sévère » estime l’intéressé, qui toutefois ne la conteste pas. « En associant mon titre de docteur en médecine à la TCH qui n’est pas encore reconnue comme une thérapie médicale pour le deuil, j’ai commis une faute, reconnaît-il. J’ai bien compris la leçon. » Il confie aussi à Mediacités avoir subi une expertise psychiatrique demandée par le Conseil de l’Ordre parce qu’il croit « à une vie après la mort et au monde des esprits. » Une démarche qu’il juge « abusive car, dans ce cas, il faudrait aussi expertiser tous mes confrères qui ont une religion étant donné que l’on retrouve ces mêmes croyances dans toutes les religions du monde. »

Selon Me Maialen Contis, l’avocate du CDOM questionnée par Mediacités, cette « peine avec sursis peut paraître minime mais elle indique que ce médecin reste sous surveillance. » Conformément aux dispositions du Code la santé publique, le jugement a aussi été notifié au préfet de Haute-Garonne, au directeur de l’Agence de santé régionale, au Conseil national de l’Ordre des médecins et au Ministre des Solidarités et de la Santé. Ainsi qu’au procureur de la République du Tribunal de Grande Instance de Toulouse, qui, s’il l’estimait nécessaire, aurait le pouvoir d’engager des poursuites pénales contre le médecin. L’a-t-il fait ? L’envisage-t-il ? Interrogé, le parquet n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Droit de réponse

À la suite de la publication de notre article, nous avons reçu ce droit de réponse de Jean-Jacques Charbonier que nous reproduisons ci-après conformément à l'article 13 de la loi du 29 juillet 1881 et à l'article 6.IV de la loi pour la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004.

  1. De manière générale à propos de la TCH : la trans-communication hypnotique est une technique d'hypnose permettant d'apaiser la douleur du deuil. Cette technique est utilisée dans le cadre d'ateliers que je supervise et qui sont mis en œuvre selon un protocole spécifique. À ce jour, nous avons compté plus de 10 000 participants à nos ateliers et nous avons suffisamment de recul pour pouvoir affirmer que cette méthode est bénéfique et sans aucun danger. Si ces séances n’apportaient rien aux gens, il est évident que tout cela s’arrêterait très vite. Mais c'est l'inverse qui se produit.
  2. Sur le fait que la TCH ne revêtirait pas de caractère “scientifique” : pour l'heure, c'est exact. Aucune publication scientifique n'a encore été rédigée sur ce sujet. Cependant, un attaché de recherche clinique, Antoine Guillain, a établi de premières statistiques à partir des dossiers que nous faisons remplir aux participants à l’issue de chaque séance. Par exemple, 67 % des participants déclarent être parvenus à un état d'hypnose ayant eu un effet positif. Nous travaillons sur l'ensemble des données collectées pour préparer des publications scientifiques qui seront bien entendu soumises au débat médical.
  3. Sur ma condamnation par l'Ordre des médecins : on m'a reproché d'avoir utilisé mon titre de docteur en médecine pour faire la promotion de la TCH. Même si ce n'est pas exact (je n'évoque pas mon titre lors des ateliers), il ne s'agit que d'une décision assortie de sursis et j'ai décidé de ne pas la contester. Il est de toute façon exact que la TCH n'est pas encore reconnue comme une thérapie médicale pour le deuil, même si j'œuvre en ce sens. La France a le record mondial de consommation de psychotrope par habitant. Devant les douleurs du deuil, les soins médicaux sont restreints. La TCH peut être un recours utile. D'ores et déjà, certains médecins nous envoient des patients sous antidépresseurs et psychothérapie depuis plusieurs années après un deuil particulièrement difficile. Certains se trouvent totalement guéris en une ou deux séances. Le Dr. Michèle Raulin, psychothérapeute, fait partie de ces praticiens qui recommandent le recours à la TCH.
  4. Sur mes prétendus détracteurs, qui me reprochent de faire du commerce par le biais des ateliers TCH : le prix de la participation à un atelier couvre à peine les frais exposés. Nous nous déplaçons avec un camion contenant 12 m3 de matériel en France, en Suisse et en Belgique. Nous employons trois salariés, nous louons des salles, disposons d'un service d'écoute téléphonique aux heures ouvrables. Les ateliers TCH ne sont pas un "business" et cette activité n'est en tout état de cause pas très profitable. C'est d'ailleurs bénévolement que j'anime des conférences pour l'association caritative FIMB depuis 2007.
  5. Sur la croisière prévue en septembre : ce n'est pas moi qui l’organise. Le croisiériste MSC propose des croisières sur différents thèmes, avec la participation de conférenciers, de journalistes ou encore de philosophes, cela n'a rien d'exceptionnel. On m'a demandé si je souhaitais en faire une sur la TCH, j'ai accepté. C’est une façon comme une autre de faire découvrir cette technique à des personnes qui ne s'y seraient pas forcément intéressées. Il est bien entendu que le prix de la participation aux ateliers de TCH ne représente qu'une petite partie du coût global de la croisière.
  6. De manière générale, sur le "business" cité dans le titre de l'article : certaines personnes pensent que l'argent est ma motivation profonde. Je subis de nombreuses attaques en ce sens, notamment sur les réseaux sociaux. C'est vraiment mal me connaître et cela me blesse. Mon but unique est celui qui ne m’a jamais quitté depuis le début : apporter le plus de bien-être et de soulagements aux autres, bloquer leurs douleurs. Je l’ai fait en exerçant la médecine et l’anesthésie pendant plus de 30 ans. Je le réalise actuellement avec la TCH. Il y a à peine 4 ans de cela, le conseil de l'Ordre ne reconnaissait pas l'hypnose comme une thérapie médicale et condamnait les médecins qui l’utilisaient. Aujourd'hui l'hypnose est reconnue et enseignée à l’université. Seuls les résultats comptent et pour l'instant ils sont très encourageants.

Drôle de personnage que ce Jean-Jacques Charbonier. Lorsqu’on l’interroge sur son activité, il répond sans détours, reconnaît ses erreurs (l’utilisation du titre de docteur) et se réjouit qu’un journaliste « pose enfin les bonnes questions » qui lui permettent de répondre aux « méchantes attaques des jaloux et des envieux ». L’absence totale de reconnaissance scientifique de sa méthode de trans communication hypnotique ? A l’écouter, ce ne serait qu’une question de temps. Les critiques sur l’aspect lucratif d’une activité qui, selon nos estimations, avoisine le million d’euros de chiffre d’affaires annuel ? « Mon métier d’anesthésiste réanimateur me rapporte bien plus d’argent que la TCH, se défend-il (…) Mon but unique est (…) d’apporter le plus de bien-être et de soulagements aux autres ». La présentation de son activité à des associations pointées pour leurs dérives sectaires ? Il balaie ces accusations d’une main…

Sûr de son génie ou usurpateur de génie ? L’Ordre des médecins a tranché. La Miviludes en appelle à la plus grande prudence – et on le serait à moins lorsque des enfants de 7 ans sont invités à entrer en contact avec leurs proches décédés… La justice, elle, tarde à trancher. Quant à Jean-Jacques Charbonier, il se réjouit à l’avance de notre article et nous demande aimablement qu’on le lui envoie afin qu’il le relaye sur sa page Facebook très suivie…

Philippe Kallenbrunn
Journaliste de sport, avec un penchant prononcé pour le rugby, j'ai travaillé au sein des rédactions de Midi Libre, France Soir et Midi Olympique. Je collabore essentiellement aujourd'hui au Journal du Dimanche et au Figaro. J'ai récemment publié deux livres d'enquête : "Les années Saint-André, autopsie d'un fiasco" (Solar, mars 2016) et "Peur sur le rugby" (Marabout, septembre 2017).