« Quantité de travail trop importante », « manque de soutien de la part du responsable hiérarchique », « manque d’équité au sein des équipes du fait du responsable », « manque de moyens pour atteindre les objectifs fixés », « peur de relations conflictuelles au travail », « difficulté à créer un collectif de travail »… Mediacités s’est procuré l'étude « Bien dans mon travail » que la mairie de Blagnac a commandé en 2017 au cabinet ACCEIS pour évaluer et prévenir les risques psychosociaux. Les conclusions de cette expertise, présentée aux agents et aux élus en juin 2018, sont particulièrement critiques sur le management de la commune de Joseph Carles, le maire centre-gauche de Blagnac, et pointe le mal-être des 563 agents municipaux ayant répondu au questionnaire (68% de participation).

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Le mal-être social ressenti par certains agents au sein de la commune ne date pas d'hier. Pour Bernard Loumagne, conseiller municipal d'opposition divers gauche et premier adjoint au maire lors de la mandature précédente, « il y a un vrai problème de management  » et « une administration qui a pris la main sur la mairie bien avant l'arrivée de Monsieur Carles ». Le maire confirme un malaise social mais défend son action : « Le taux d'absentéisme dans certains services, comme l'entretien ou la régie municipale de restauration, nous a alerté. C'est la raison pour laquelle nous avons lancé l'opération « Bien dans mon travail » et la mise en place des groupes de travail ». Pour le maire, l'une des causes provient « des agents promus à des fonctions managériales sans avoir été formés ». Pour y faire face, tout le processus de formations des managers a été revu. 

Forte hausse du nombre de contractuels

Rendu public fin mars 2019, le rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) d'Occitanie égratigne aussi la gestion du personnel par la ville. Il pointe une forte hausse du taux d’absentéisme - même s'il reste dans la moyenne des collectivités territoriales. « Depuis 2013, le taux d’absentéisme a augmenté de 1,45 point. Cette évolution est principalement le fait des arrêts pour congé de longue maladie et pour congé de longue durée qui ont augmenté de 79,1 % entre 2013 et 2016. Les absences pour cause d’accident du travail et de maladie professionnelle ont également augmenté de manière significative : + 81,7 % », alerte les magistrats de la CRC. Au service population, par exemple, 3 agents sur 7 sont en arrêt-maladie, selon nos informations.

Contactés par Mediacités, des agents municipaux de plusieurs services nous ont confirmé - sous le sceau de l'anonymat - leur mal-être et de fortes tensions. « Il y a beaucoup d’arrêts maladies car on ne se sent pas écoutés par nos supérieurs qui nous mettent la pression », raconte un agent du service entretien, complètement découragé. Coups bas entre collègues, autoritarisme de certains chefs, dénonciations anonymes, dépressions... Les griefs ne manquent pas. Le maire renvoie la responsabilité au dirigeant de l'opposition : « Ces problèmes ont commencé lorsque Monsieur Loumagne, qui avait en charge la gestion du personnel, a mis en place un management par la récompense ». Une critique rejetée en bloc par Marc Pozza, autre membre de l’opposition (divers-gauche) : « Ce mal-être des agents s’explique par une gestion municipale libérale avec la précarisation des agents et la privatisation de certains services. Le maire gère Blagnac comme une entreprise. »

Parmi les critiques, l'opposition cible l'augmentation du nombre de contractuels. Un constat confirmé par les magistrats de la CRC qui relèvent « une forte augmentation de 39,5% du nombre de contractuels sur des emplois non permanents soit 60 équivalents temps plein ». Joseph Carles le justifie car « ces contrats à temps partiel permettent d’avoir une dimension sociale et d’offrir à certains habitants un complément de rémunération pour quelques heures par semaine ». Cette réponse n’a pas convaincu la CRC : « Dans la mesure où les postes du service entretien sont permanents, ils ont vocation à être pourvus par des fonctionnaires. Un remplacement des titulaires par des contractuels n’apparaît pas régulier. » Pour l’opposition aussi, c’est une mauvaise stratégie. « Tous les ans ou deux ans le maire prend quelqu’un d’autre. Si c’est un poste pérenne et que la personne fait l’affaire, on devrait la régulariser », critique Bernard Loumagne. 

Des rumeurs de mise en délégation de nouveaux services

Des agents d'entretien s'interrogent sur l'avenir de leur service. « Il y a de moins en moins de titulaires. On voit toujours des têtes nouvelles qui changent de sites régulièrement », regrette un agent. « On craint que l'objectif du maire soit de réduire au maximum le nombre de titulaires pour diminuer le nombre de fonctionnaires et faire gérer le service entretien par le privé », s'inquiète un autre agent. Cette rumeur est savamment relayée par l'opposition à moins d'un an des municipales. « Après les élections, Joseph Carles risque de privatiser le service entretien et le service d’accueil périscolaire (ALAE) », prédit Bernard Loumagne. « C'est une fake news ! dément vivement Joseph Carles. Interrogé sur les ALAE et le centre culturel Odyssud, le maire infirme également : « La preuve, nous avons titularisé les directeurs et sous directeurs des ALAE. »

La rumeur se propage néanmoins car le maire a lancé un appel d'offre pour faire passer la patinoire en délégation de service public (DSP). La décision finale de conserver la gestion publique de cet équipement ou de le transférer au privé sera prise avant l'été 2019, nous a-t-il confirmé. Par le passé, l'ex-maire Bernard Keller (qui a démissionné en 2017 pour laisser sa place à Joseph Carles) a déjà eu recours à un prestataire privé en engageant une DSP pour une crèche et le musée de l’aéronautique Aeroscopia .                          

Autre sujet brûlant avant les élections : le temps de travail des agents municipaux. « La durée annuelle de travail à Blagnac s’établit à 1 498 heures, soit 109 heures de moins que les 1 607 prévues par la réglementation et le personnel bénéficie de 39 jours de congés au lieu des 25 jours prévus par le décret officiel », pointent les magistrats de la CRC. Ces derniers estiment que cet avantage pèse chaque année près de deux millions d’euros sur le budget municipal. « C'est historique, justifie Joseph Carles. Pendant des années, mes prédécesseurs n'ont pas augmenté les agents mais ont donné des jours de congés supplémentaires. Il est très difficile de revenir sur des avantages acquis. »

Les magistrats reprochent aussi à la mairie une trop imposante direction des ressources humaines. « Le taux gérants/gérés est de 2,8 %. Il est supérieur à la moyenne nationale (2 %), ce qui met en évidence des marges de productivité », décrit le rapport. La CRC reproche également la diminution de 7,5% du nombre de jours de formations et de 5,8% du nombre d’agents en formation. Enfin, les magistrats d'Occitanie critiquent l’alignement du régime indemnitaire des agents de Blagnac sur celui de Toulouse Métropole car il a entraîné un surcoût pour la ville de 31% entre 2014 et 2015. Joseph Carles justifie ce choix par un problème de recrutement et un besoin d'attractivité : « On a intérêt, si on veut garder le maximum d'activités en régie publique, à conserver les compétences de nos agents. Or on est en compétition avec les autres collectivités. Il était donc nécessaire de s'aligner sur le régime indemnitaire de la métropole. »

La campagne des municipales est déjà lancée

A un an des élections municipales, le rapport de la CRC est l’occasion de lancer la campagne. Il a entraîné un débat houleux au conseil municipal du 18 avril 2019 entre Joseph Carles et l’opposition du groupe « Pour les Blagnacais ». « Ce rapport aurait dû nous faire plaisir car il reprend tous les reproches que nous formulons depuis 6 ans, mais il nous peine », affirme Bernard Loumagne. En réponse, le maire Joseph Carles, passablement énervé, critique la subjectivité de l’auteur du rapport : « Trouvez-vous normal qu'un magistrat écrive "à la limite de la légalité" ? Soit c'est légal, soit c'est illégal. "À la limite de", ça n'existe pas en droit. »

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Cette critique apparaissait déjà, en février 2019, dans la lettre de réponse de la mairie au rapport provisoire. Reproduite en annexe du rapport, elle regrettait « la non prise en compte du contexte particulier de la ville de Blagnac » et « l’exacerbation des éléments négatifs qui, dans un certain nombre de cas, s’apparentent manifestement davantage à des jugements d’opportunité qu’à de réelles recommandations objectives de bonne gestion ». La campagne municipale ne fait que commencer… Joseph Carles et Marc Pozza ont d'ailleurs déjà annoncé leur candidature, de même que la secrétaire départementale adjointe du parti Les Républicains Valérie Bugeja-Fernandez.