Ancien promoteur immobilier, Jean-Christophe Rivière a décidé de révéler les pratiques dont il a été le témoin pendant sa carrière. Et ça décoiffe : sur son compte Twitter, il a alerté Mediacités à propos d'échanges particulièrement édifiants, survenus dans le cadre de l'appel à projets public-privé « Dessine-moi Toulouse ».

Annoncé en mars 2018 par le maire et président de la métropole Jean-Luc Moudenc dans le cadre du Marché international des professionnels de l'immobilier (Mipim) de Cannes, « Dessine-moi Toulouse » est un concours d'idées ouvert aux architectes et promoteurs pour l'aménagement de vingt sites de la métropole toulousaine. Parmi les lieux sélectionnés, les Cales de Radoub, dans le quartier du Pont-des-Demoiselles sont situées au sud-est du centre-ville de Toulouse, en bordure du Canal du Midi. Il s'agit d'un terrain de 25 000 mètres carrés, propriété de l'Etat, occupé par l'établissement public Voies navigables de France (VNF). « Un site fortement patrimonial qui gagnerait à être ouvert sur son environnement urbain immédiat pour en faire un lieu de vie économique et urbain emblématique de la Métropole », précise l'appel à projets. Cinq finalistes étaient en compétition pour l'aménagement des Cales de Radoub : Angelotti, Frey, Icade, Legendre et Promomidi. Cinq élus toulousains figuraient parmi le jury : Annette Laigneau, Sophia Belkacem, Emilion Esnault, Marie-Hélène Mayeux-Bouchard et Laurence Arribagé.

Les images publiées sur Twitter par l'ancien promoteur immobilier nous ont été présentées comme étant les extraits d'une conversation SMS qui a eu lieu au moment où s'est réuni le jury du concours « Dessine-moi Toulouse », le 20 février. Il s'agirait d'un échange entre Yohann Moreau, président de la société Moreau Investissement, finaliste de cet appel à projets en association avec la société Angelotti, et Sophia Belkacem, conseillère métropolitaine et municipale. Laquelle a reconnu avoir effectivement eu cette discussion. Ces SMS montrent que l'élue aurait cherché à favoriser l'entreprise de l'un de ses amis au moment de choisir le lauréat de cet appel à projets.

« je vous défends comme une lionne »

Au cours de cette conversation SMS, Yohann Moreau dicte à Sophia Belkacem les arguments qu'elle doit avancer pour convaincre le jury de choisir le projet de Moreau Investissement : « Il faut dire que c'est l'opportunité pour eux d'avoir des locaux neufs pour VNF », écrit-il, « et que le montage juridique et financier et proposé par angelotti tiens la routes [sic] ». L'élue lui répond : « Je ne peux pas dire ça Yohann ça va faire flagrant », « déjà que je vous défends comme une lionne ». Elle lui assure même : « tu as quand même LAIGNEAU et moi dans la poche », faisant ici référence à la Annette Laigneau, 6e adjointe au maire de Toulouse, en charge de l'urbanisme. Elle cite aussi l'adjointe en charge de la politique sportive et ex-députée Laurence Arribagé, présidente de LR en Haute-Garonne : « ARRIBAGE m'a dit OK pour mettre Angelotti aequo » avec un autre candidat. 

tweet jc_riviere
Capture d'écran du Tweet de Jean-Claude Rivière.

Le journal montpelliérain L'Agglorieuse a été le premier à relater ces échanges, le mercredi 3 juillet. Ces messages ont été mis en ligne par Jean-Christophe Rivière le jeudi 27 juin. Le vendredi 28 juin, Sophia Belkacem démissionnait du conseil municipal. Contactée par Mediacités, Sophia Belkacem assure que son départ n'a « rien à voir » avec la publication de cette conversation sur Twitter. Elle a démissionné, dit-elle, pour cause de « surmenage ». L'élue de 35 ans, avocate à Toulouse, reconnait qu'elle a bien eu cette discussion avec son ami Yohann Moreau et, bien qu'elle soit élue depuis 2008 (à Béziers puis Toulouse), plaide l'inexpérience. « Je suis consciente de mon erreur. Je n'avais jamais été dans un jury de ma vie, c'était la première fois, et je ne connais pas le milieu des promoteurs immobiliers. Ce n'était pas prémédité. C'est une erreur débile, d'amitié ».

« M. le Maire condamne avec fermeté le comportement en question »

Yohann Moreau, lui, n'a pas répondu à nos sollicitations. Quant au maire Jean-Luc Moudenc et les deux adjointes LR citées dans ses échanges, Annette Laigneau et Laurence Arribagé, ils ont fait parvenir à Mediacités une réponse commune, par courriel : « Il est important de préciser que Sophia Belkacem-Gonzalez de Canales n’avait jamais eu à intervenir jusqu’alors sur des dossiers relatifs à l’urbanisme, ni à siéger dans aucun jury, eu égard à la nature de ses délégations, très éloignées de ce domaine, expliquent-ils. Que ce soit M. le Maire ou ses deux adjointes, Laurence Arribagé et Annette Laigneau, aucun d’entre eux n’a eu connaissance de la conversation SMS à laquelle il est fait allusion. M. le Maire condamne avec fermeté le comportement en question, alors que l’intéressée « plaide la naïveté ». Son lien d’amitié avec Monsieur Moreau l’a poussée à commettre une faute, certes ponctuelle mais néanmoins éthiquement inacceptable. Jean-Luc Moudenc lui garde néanmoins toute sa confiance car il reste convaincu de l’honnêteté et de la loyauté de Sophia Belkacem-Gonzalez de Canales. Aucun lien n’existe entre M. Moreau et les autres élus qui ont participé au jury Dessine-moi Toulouse du site de la Cale de Radoub. Ils n’ont eu aucun échange avec lui, ni durant ce jury, ni avant, ni après ».

L'aménagement des Cales de Radoub est depuis au point mort, aucun lauréat n'ayant finalement été choisi par le jury. « Les projets présentés pour ce site exceptionnel, classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, fortement contraint sur le plan patrimonial et dont certains bâtiments sont inscrits au titre des Monuments Historiques, ont donné lieu à des discussions sur leur acceptabilité par les services de l’Etat, l’Architecte des Bâtiments de France et la DREAL (Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement, NDLR), reprennent les élus de la majorité. De par ses protections, son statut, sa domanialité et les usages qu’elle abrite, la Cale de Radoub présente de fortes complexités, auxquelles les cinq candidats finalistes de Dessine-moi Toulouse ont dû se confronter. Tous ont présenté de beaux projets, si bien qu’à l’issue des présentations, les préférences des élus présents étaient diverses. Cependant, Voies Navigables de France (VNF), propriétaire des lieux, à qui revient la décision finale, a indiqué qu’aucun des projets en lice ne pouvait emporter son consentement à ce stade de la consultation. D’un commun accord, le choix a donc été alors suspendu. A la vue de ces présentations, VNF a exprimé la nécessité de mener en interne une réflexion complémentaire pour approfondir la définition de ses besoins et se concerter avec les services de l’Etat au sujet de l’acceptabilité des projets sur le plan patrimonial ». Une réunion réunissant l’Architecte des Bâtiments de France, la DREAL, VNF et Toulouse Métropole est prévue le 10 juillet prochain pour débloquer le dossier.