Près de 300 kilos, c’est la quantité d’ordures ménagères produite chaque année par un habitant de Toulouse Métropole. L’agglomération ne fait pas partie des bonnes élèves en la matière. Ses habitants jettent par an 30 kilos de déchets de plus que la moyenne nationale, selon les calculs de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).

Les réglementations nationales et européennes obligent pourtant les collectivités à réduire leur quantité d’ordures ménagères. La loi sur la transition énergétique pour la croissance verte prévoyait, par exemple, une diminution de 7 % de l’ensemble des déchets ménagers et assimilés (DMA) par habitant par an à horizon 2020 par rapport à 2010. Sauf miracle, Toulouse Métropole ne tiendra pas ses objectifs puisqu’elle n'a atteint qu'une baisse de 2,4 % entre 2010 et 2018.           

De plus, cette légère baisse tendancielle est en trompe l’œil : depuis trois ans, la quantité globale de déchets augmente de nouveau. Et avec elle, la facture des Toulousains et de leurs voisins de la métropole. Entre 2016 et 2018, le coût payé pour collecter, transporter et éliminer les déchets est ainsi passé de 122 € à 127 € par habitant.   

 

Martine Susset, présidente de la commission Déchets Urbains de Toulouse Métropole, attribue ces mauvais résultats au dynamisme démographique et économique de l’agglomération. « Quand de nouveaux habitants arrivent, ils ne connaissent pas notre politique de prévention, estime la conseillère municipale déléguée (LR). On constate également une progression du commerce en ligne qui génère une plus grosse production de déchets ». Si la Métropole vient d’élaborer un nouveau plan de réduction pour la période de 2018-2024, elle s’en tient au minimum légal. Ce qui n’empêche pas l'élue d’affirmer que « la métropole est particulièrement active dans la prévention des déchets ». 

L'état des lieux

Alors que les directives européennes font de la prévention une priorité , Toulouse Métropole mise avant tout sur l’incinération. Pour le comprendre, nous avons suivi le chemin emprunté par nos poubelles.        

 

Le chemin de nos poubelles

Aujourd’hui, 63 % des déchets générés par les habitants sont brûlés. Ou plutôt « valorisés », comme aiment à le présenter responsables politiques et professionnels du secteur. Les déchets servent en effet de combustible pour alimenter un réseau de chauffage.

L’agglomération possède deux incinérateurs : Econotre et la Setmi . Le premier, situé à Bessières, est géré par Suez. Le second, implanté au Mirail, est géré en délégation de service public par Veolia. À la Setmi, 44 camions déversent par heure sacs d’ordures et encombrants qui finissent dans d’énormes fours. 290 000 tonnes y sont éliminées chaque année.           

Depuis sa construction en 1969, la Setmi est présentée par les responsables politiques de gauche comme de droite comme une solution miracle. Leur argument massue : la chaleur de la combustion est injectée dans un vaste réseau permettant notamment de chauffer plus de 10 000 logements, 10 écoles et 3 collèges. Près de 50 000 habitants profitent ainsi de chauffage ou d’électricité à des coûts préférentiels.

Le revers de l'incinération

L’incinération a une face moins reluisante. Pour faire fonctionner cette machinerie, 800 m3 d’eau potable sont nécessaires chaque jour. Soit la consommation quotidienne de 5 600 Français.

La totalité du déchet ne disparaît pas non plus pendant l'opération. Une fois brûlés, il reste des résidus solides appelés mâchefers. Lorsqu’ils ne contiennent pas de métaux lourds, ils sont recyclés, selon Veolia, en mélange dans des revêtements de sol, comme celui du parking du Zénith de Toulouse par exemple.

La combustion provoque aussi des fumées. Avant d’être rejetées dans l’air, elles sont récupérées et solidifiées pour être transformées en résidus d'épuration des fumées d'incinération des ordures ménagères, aussi dit Refiom. Ce sont des déchets ultimes, c’est-à-dire polluants, toxiques et impossibles à retraiter. D'une tonne d’ordures ressortent 33 kilos de Refiom. La Setmi traitant 290 000 tonnes de déchets par an, 9 570 tonnes de Refiom, soit l’équivalent du poids de près de 8 000 voitures, sont produites chaque année. Le tout est enfoui sur le site Occitanis à Graulhet, avec les Refiom de Bessières.

Par ailleurs, l’usine recrache dans l’atmosphère des fumées chargées en particules fines (PM10), métaux lourds ou dioxyde soufre… Des rejets contrôlés par l’Atmo, organisme Picto pollutionindépendant chargé de surveiller la qualité de l’air sur le territoire de la région Occitanie. « La Setmi émet effectivement des polluants. Mais pour nous, ce site industriel ne pose pas de problème au niveau de la qualité de l’air, assure Dominique Tilak, directrice générale de l’association. Il représente seulement 3,7 % de la pollution de l’air générée à Toulouse. »

De coûteuse remises aux normes

D’ici à 2023, les directives européennes vont durcir les normes d’émissions de polluants. « Cela nous fait un petit peu rire, car la rocade pollue bien plus, mais nous ferons les mises aux normes », ironise Marc Péré, maire divers gauche de L'Union et président de Decoset, le syndicat mixte chargé de traiter les déchets ménagers de la métropole et de 152 communes de la Haute-Garonne. Montant attendu de l’opération : une dizaine de millions d’euros.

Loin de remettre en question les incinérateurs, Toulouse métropole vient même d’étendre de 36 kilomètres le réseau de chaleur vers le quartier de Montaudran. Ce projet, baptisé Plaine Campus et délégué à la filiale d’EDF Dalkia, sera alimenté, entre autres, par l’incinération des déchets. Un équipement de près de 60 millions d’euros, soutenu par l’Ademe à hauteur de 14 millions d’euros, qui permettra de mieux optimiser la Setmi, mais qu’il faudra alimenter et amortir.

Selon Thibault Turchet, responsable des affaires juridiques et réglementaires à Zero Waste France, une association qui milite pour la réduction des déchets, cela n’incite pas à la prévention. « Le business de la gestion des déchets est indexé sur les quantités produites. Pour être efficace et viable économiquement, un incinérateur doit fonctionner au plus près de sa capacité technique autorisée. Aucune collectivité ne l’exprime ainsi, mais cela les amène à remiser des politiques de prévention et de recyclage », affirme-t-il.

           

Comment faire mieux ?

Dans ce contexte, certaines villes font le choix de réduire la production de déchets pour limiter l’incinération et d’optimiser le recyclage. Elles disposent de plusieurs leviers : la tarification incitative, le compostage ou encore la promotion du zéro déchet. Des mesures d’autant plus efficaces si elles sont combinées.

1 / Inciter à produire moins de déchets

Certaines collectivités font le choix de motiver financièrement les citoyens en instaurant une tarification incitative. Il s’agit de lier une partie du montant de la facture déchets à la quantité d’ordures, hors recyclage, produite par les usagers. Une partie de la note devient donc variable : de 10 à 45 % selon le choix des collectivités.

Ce dispositif est aujourd’hui utilisé par près de 200 collectivités et concerne environ 5,5 millions d’habitants. Selon l’Ademe, il permet en moyenne de réduire de 41 % la quantité d’ordures ménagères résiduelles (les poubelles grises) et également d’augmenter de 40 % la collecte des recyclables.

L’agglomération de Besançon (193 187 habitants) est l'une des premières à avoir déployé ce dispositif. En 2002, confrontée au vieillissement des deux fours de son incinérateur, et aux lourds investissements nécessaires pour les moderniser, les élus décident de n’en mettre qu’un aux normes et de fermer progressivement le second.

Pour accomplir cette ambition, les communes de l’agglomération se fixent comme objectif de passer de 217 kilos d’ordures résiduelles par habitant en 2009 à 150 kilos en 2015. PUne vaste campagne de sensibilisation est mise en place. Une dizaine d’ambassadeurs du tri visite chaque foyer pour les aider à mieux comprendre les consignes. Des composteurs sont vendus à des prix préférentiels. En parallèle, la redevance incitative permet d’améliorer le tri. Résultat : la collecte des emballages et papiers progresse de 11 % entre 2010 et 2018.

En dix ans, la ville réalise son pari. L'an dernier, chaque habitant a jeté en moyenne 143 kilos. C’est deux fois moins qu’à Toulouse. Si les écarts de facture entre usagers peuvent être importants, les Bisontins payent en moyenne 72 € HT pour le service public de traitement des déchets contre 93 € HT au niveau national. Fin 2021, le plus vieux four de l’incinérateur sera définitivement fermé. « Nous ne sommes pas prêts de nous passer de l’incinération malheureusement. 30 000 tonnes de déchets sont encore brûlées chaque année », concède Catherine Thiébaut, présidente du Syndicat mixte de Besançon et de sa région pour le traitement des déchets (Sybert).

Plus proche de Toulouse, le Sicoval, la communauté d’agglomération du Sud-Est toulousain, a lui aussi sauté le pas en 2016. La redevance incitative a permis de baisser la production d’ordures ménagères de 31 kilos par habitant entre 2015 et 2018. « Et cela a entraîné une baisse de la facture de 70 % des foyers », rapporte Jacques Oberti, président socialiste du Sicoval.

La grande question autour de la redevance incitative reste celle des incivilités. Les habitants ont-ils tendance à se débarrasser de leurs poubelles chez les voisins pour faire baisser leur facture ? « Le problème s’est vite estompé », affirme-t-on à Besançon. « Au Sicoval, nous avons répertorié les décharges sauvages avant la mise en place de la redevance incitative et il n’y en a pas plus aujourd’hui qu’avant », assure Jacques Oberti. En revanche, l’élu ne cache pas que la mise en place de ce système de paiement a été laborieuse et demande toujours un travail d’adaptation.

La loi de Transition énergétique avait fixé, en 2015, l'objectif d’une redevance incitative pour 25 millions de Français en 2025. Il est peu probable que cette ambition soit tenue. « Les élus craignent que la tarification incitative entraîne des rentrées d’argent insuffisantes pour couvrir les coûts de la collecte et du traitement, analyse Renaud Nougarol, chercheur en sociologie et auteur d’une thèse sur ce mode de facturation. Il y a également des freins sur l’habitat collectif où les syndics peuvent être réticents à installer des bacs enterrés pour des raisons techniques, logistiques ou budgétaires. »

Malgré tout, la redevance incitative serait exportable dans une agglomération comme Toulouse Métropole, selon Jacques Oberti : « Nous l’avons mise en place sur du tissu urbain comme rural. C’est donc possible sur tous les types de territoires ». Concernant Toulouse Métropole, Martine Susset botte en touche : « Nous sommes déjà sur le gros chantier de l’harmonisation de la collecte entre les différentes communes. Et puis la taille du territoire pose aussi problème ». Grenoble s’apprête pourtant à la mettre en place pour les 450 000 habitants de son agglomération.

2 / Miser sur le compostage

Nos conteneurs cachent aussi une ressource peu exploitée : les déchets alimentaires. Ils occupent un tiers des bacs, pourraient être compostés et servir de fertilisant.

PICTOS RECYCLAGE compostBesançon a parié sur cette pratique pour limiter l’incinération. Composteurs individuels à tarifs préférentiels, implication des bailleurs sociaux, « chalets de compostage » pour les zones denses du centre-ville, l’agglomération s’est adaptée aux contraintes des différents habitats. « Aujourd’hui 30 à 40 % des habitants ont accès à une solution pour valoriser leurs biodéchets », chiffre Catherine Thiébaut, présidente du Sybert. Aujourd’hui, le territoire bisontin compte 330 sites de compostages dans les copropriétés ou les habitats collectifs et 80 % des maisons individuelles sont équipées de composteurs. Selon Zero Waste Europe, le poids des biodéchets encore présents dans les ordures ménagères résiduelles y est passé de 67 kilos en 2009 à 36 kilos en 2014.

Dans une ville dense comme Toulouse, tout le monde n’a pas de jardin ou de cour d’immeuble pour installer un composteur. La précédente majorité en avait donc mis à disposition dans quelques jardins publics. Le personnel municipal en assurait l’intendance. Mais depuis 2018, la majorité de Jean-Luc Moudenc a décidé de déléguer cette gestion à des associations de quartier, sans subvention particulière. « Nous n’avons pas les moyens financiers et le personnel nécessaire. Nous ne pouvons pas tout encadrer », justifie Martine Susset, l'élu toulousaine en charge du dossier. Idem pour le projet de recueillir les déchets alimentaires sur les marchés. L’association Zero Waste Toulouse avait remporté un appel à projet citoyen pour le mettre en œuvre. Il n’a finalement pas vu le jour. Seul le marché Victor Hugo bénéficie d’une collecte séparée des biodéchets qui sont ensuite méthanisés par l’entreprise haute-garonnaise Cler Verts.

Grenoble, où 85 % de l’habitat est vertical, développe depuis le printemps dernier, un système de collecte en porte-à-porte destiné aux habitants en immeuble. Des sacs compostables et des seaux leur sont fournis gratuitement et un bac dédié est mis à leur disposition en bas de chez eux. Traités au centre de compostage, les bio-déchets deviennent un fertilisant pour les terres agricoles d’une vallée voisine.

« Le premier bilan est plutôt positif : on estime que ce type de collecte a permis de récolter 18 kilos de déchets alimentaires par habitant en 2019 », explique Georges Oudjaoudi, vice-président (EELV) en charge de la prévention, collecte et valorisation des déchets à Grenoble-Alpes Métropole. L’objectif affiché étant de réduire de moitié les ordures ménagères résiduelles (poubelles grises) à l’horizon 2030.

Alors que la collecte séparée des biodéchets va devenir obligatoire en 2025, Toulouse Métropole accélère la cadence sur la distribution de composteurs en maison et en pied d’immeuble. En 2019, 2 350 ont été vendus à tarif préférentiel, soit deux fois plus qu’en 2018. Un engouement des habitants qui, selon Martine Susset, a surpris la collectivité elle-même. Du chemin reste cependant à parcourir. Seuls 21 % des maisons (contre 80 % à Besançon) et 180 sites collectifs (immeubles, structures éducatives ou jardins publics) sont équipées de composteurs.

3 / Associer les habitants

Pour encourager les habitants à moins jeter, Roubaix a lancé le Défi famille zéro déchet en 2015. Le principe : des foyers volontaires s’engagent à réduire de moitié leur production d’ordures ménagères. La ville leur fournit une balance pour peser leurs poubelles et leur propose une quarantaine d’ateliers où ils découvrent des solutions de réduction : fabrication de produits ménagers naturels, installation de compost ou de poules dans leur jardin pour éliminer les biodéchets, utilisation de couches lavables…

En parallèle, 40 commerces se sont engagés à travers un label Zéro déchet initié par la ville. Un maillon essentiel car il permet aux habitants de faire leurs courses en tenant leurs engagements.

Au final, les participants ont réduit en moyenne de 47 % leur volume de déchets. De 100 foyers embarqués au départ dans l’aventure, la ville est passée à 500 familles en 2019. Un chiffre qui peut sembler dérisoire mais ce défi « influence » en tout 2 500 foyers, soit 10 % des Roubaisiens, estime Alexandre Garcin, adjoint au maire (LR) chargé du développement durable. D’autant que cette transition est également engagée dans les services de la mairie et dans les cantines scolaires.

« L’exemple de Roubaix est intéressant car la ville n’a pas la compétence déchets », remarque Thibault Turchet de Zero Waste France. « Si nous avions eu cette compétence, nous aurions peut-être recherché des solutions très techniques. Nous avons agi là où nous aurions un impact », abonde l’élu Alexandre Garcin.

En tout, la ville a investi 1,8 millions d’euros entre 2015 et 2022, soit environ 250 000 euros par an. Avec un retour sur investissement pour la commune ? « Il l’est surtout pour les familles engagées puisqu’elles ont en moyenne économisé 1000 euros par an », se réjouit Alexandre Garcin. Un argument loin d’être anodin à Roubaix, cinquième ville de France affichant le plus fort taux de pauvreté (43%). La recette, selon lui ? Inciter plutôt qu’imposer. Mais aussi accompagner sur le long terme : « Les ateliers perdurent et restent ouverts aux premiers participants de 2015 ».

Près de Toulouse, la ville de Colomiers avait lancé un défi similaire en 2018. Ses résultats sont « à l’étude », selon Martine Susset. Sera-t-il étendu à la métropole ? Rien n’est moins sûr. « Nous organisons déjà les défis familles à énergie ou à alimentation positive », justifie l’élue.

Pendant ce temps, d’autres grandes villes n’hésitent pas à viser le zéro déchet pour l’ensemble de leurs administrés. C’est le cas de San Francisco, 850 000 habitants, qui réussit actuellement à recycler ou composter 80 % de ses détritus. À quand de tels résultats à Toulouse ?

Cet article concerne la promesse :
« Rénover l’incinérateur du Mirail »
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