L’antenne toulousaine de France 3 Occitanie a-t-elle contribué à diffuser une fausse information dans les premiers jours du confinement ? Jeudi 19 mars, le site de la chaîne publique publie un article basé sur les « témoignages poignants » de personnels de santé mobilisés à Toulouse face à l’épidémie de Covid-19.

Marie – un nom d’emprunt – y décrit avec émotion son expérience d’infirmière confrontée à la mort d’un patient de 48 ans, malgré la prise en charge rapide de ce dernier aux urgences d’un établissement hospitalier de Toulouse. « Lundi après-midi, j’ai hospitalisé un monsieur de 48 ans, sans antécédents médicaux, explique la présumée infirmière. Il avait juste de la fièvre, il toussait et avait des maux de ventre. On lui passe le test. Il est positif. Je l’hospitalise d’urgence parce qu’il se plaint également de douleurs thoraciques. Il est à 100% d’oxygène lundi. Ce matin, il est descendu brutalement à 20. Je l’ai passé en coma artificiel et sous respirateur. Ce monsieur pleurait avant de fermer les yeux. Pas parce qu’il avait peur mais parce qu’il était seul. Interdiction pour sa femme et ses 6 enfants de venir le voir. Il m’a dit ‘’c’est donc ça ma mort. Seul à l’hôpital, sans mes enfants autour de moi et trois personnes à mon enterrement.’’ Je lui ai promis de tout faire pour qu’il ouvre les yeux de nouveau. Il est décédé ce soir à 19h50. Je suis fatiguée et au bord de la rupture. »

Précisant avoir contacté l’infirmière, l’auteur de l’article indique que celle-ci, « ne souhaite pas répondre aux questions et aller plus loin dans le témoignage », « par discrétion » et « par devoir de réserve ». Enrichi des témoignages de deux médecins, l’article est cependant un succès d’audience en ces jours de sidération et de confinement national inédits.

RT Etienne Baldit

Tweet Sebastien Krebds Europe 1

 

 

 

 

 

 

 

Recueilli sur Twitter, le témoignage de cette infirmière a été initialement rendu public, mercredi 18 mars, par Émilie Save, une blogueuse revendiquant 23 700 abonnés. «Une bonne amie qui travail aux urgence a Toulouse vient de m'envoyer ça. Alors à TOUS les bouffons qui font les beaux et sortent, VOUS NE SAVEZ PAS A QUOI VOUS VOUS EXPOSEZ. », s’exclame-t-elle dans un message effacé depuis, mais encore accessible en cache ici et . Contactée, celle-ci n'a pas donné suite à nos demandes.

Tweet Emilie Save jeudi 18 mars

Retweeté plus de 21 000 fois, le témoignage circule dans tout le pays. 

Christophe Dechavanne Reprise témoignage

Une information démentie par l'ARS

Dans le milieu médical toulousain, c’est l’étonnement. La direction du CHU lance une enquête interne pour retrouver la victime supposée. « Nous avons rapidement contacté France 3 Occitanie afin de souligner, qu’en tous cas, chez nous, aucun décès d’un homme de 48 ans atteint du Covid-19 n’avait été déploré avant le 19 mars », assure Dominique Soulié, directeur de la communication du CHU de Toulouse. Sa version n’est pas intégrée à l’article de France 3, qui se contente alors de mentionner le démenti envoyé par l’Agence Régionale de Santé (ARS) quelques heures après la mise en ligne de l’article. Sur Twitter, certains utilisateurs rétropédalent pourtant en s’excusant.

Démenti Etienne Baldit   Linfo est reprise    

 

L'absence de remise en cause suscite des réactions. « Le démenti n'est pas relayé dans le chapeau de l'article, et nous n'avons pas trouvé trace, sur les comptes Facebook et Twitter de France 3-Occitanie, d'une annonce de mise à jour », souligne le site Arrêt sur Images qui pointe « les erreurs de diagnostic » de plusieurs rédactions de France 3 Régions, le 24 mars.

Un mort fantôme

Si le prétendu décès ne s’est pas produit au CHU de Toulouse, a-t-il eu lieu dans l’une des cliniques privées de la région toulousaine ? Mediacités a contacté celles qui sont équipées de lits de réanimation pour des patients atteints du Covid-19. Toutes nous ont affirmé ne pas avoir accueilli un tel patient entre leurs murs. Ces cliniques sont pourtant tenues de communiquer quotidiennement à l’ARS Occitanie un décompte des patients atteints du Covid-19, et des décès imputés au virus.

« Une personne qui décède dans une clinique, ce n’est pas un secret d’État », estime Fabrice Derbias, responsable du pôle Toulouse du groupe Ramsay, dont les cliniques du Parc, Saint-Jean de Languedoc, de l’Union, Croix du Sud et des Cèdres font partie. « L’ensemble des établissements de santé toulousains se réunissent quotidiennement dans le cadre d’une cellule de crise pilotée par l’ARS. Elle est exceptionnelle pour la qualité de sa coordination et sa transparence. Si ce décès avait eu à être déploré dans un des établissements toulousains, nous le saurions », ajoute Gérard Reysseguier, directeur de la clinique Rive Gauche, convaincu que ce témoignage est un faux.

Également contacté, Vincent Bounes, le patron du SAMU 31 est tout aussi clair : « C’est un fake. J’ai vérifié partout. À ce jour, il n’y a jamais eu de patient de 48 ans décédé du Covid-19 dans un établissement de santé toulousain, y compris dans les cliniques privées ». 

Des remous à France 3

Selon nos informations, l’affaire secoue dans les rangs de la rédaction régionale. À l’occasion d’un Comité social et économique extraordinaire, organisé le 27 mars par visioconférence pour évoquer la crise du Coronavirus, le Syndicat national des journalistes (SNJ) est revenu sur l’affaire dans un communiqué. « Les exemples navrants de dérapages récents sur nos pages web, en Occitanie notamment, mettent à mal notre crédibilité professionnelle et notre rigueur déontologique. Où sont passées la réflexion et la critique collective ? La capacité à reconnaître nos erreurs et à faire les rectificatifs nécessaires ? » déplore le syndicat. Interrogée, les instances du SNJ confirment à Mediacités que le « dérapage » évoqué en Occitanie concerne bien le témoignage de l’infirmière anonyme.

2020-CSE-F3-extra-Liminaire-27-mars

Contacté, l’auteur de l’article n’a pas répondu à nos sollicitations. « Nous avons bien eu l’infirmière en direct. Je ne m’exprimerai pas davantage », nous a sèchement répondu pour sa part Léo Lemberton, rédacteur en chef de France 3 Occitanie pour l’antenne Midi-Pyrénées. Interrogé par plusieurs journalistes de la station Toulousaine sur le sérieux de l’enquête et sur l’éventualité d’un rectificatif, Léo Lemberton a fini par écrire un mail adressé à l’ensemble de la rédaction, vendredi 27 mars au soir. « [...] Deux journalistes ont travaillé sur ce sujet. Ils ont vérifié l’authenticité de la profession (infirmière) du témoin. L’un d’eux a même échangé directement avec elle et recueilli un témoignage très précis. Je ne peux donc pas laisser croire que le travail de recoupement des sources n’a pas été effectué [...] Lorsque des journalistes de la rédaction me disent que tel ou tel témoignage est crédible, je n’ai aucune raison de douter de leur parole et je les défendrai, en interne et en externe, jusqu’à ce que l’on m’apporte la preuve du contraire [...] ». 

Alors que le gouvernement a légiféré pour lutter contre la diffusion intentionnelle de fausses informations fin 2018, la profession s’est dotée d’un Conseil de déontologie journalistique et de médiation pour examiner « les atteintes supposées aux bonnes pratiques journalistiques ». Ce cas de figure toulousain pourrait bien figurer parmi ses premiers dossiers d’étude.