Trois minutes et quatorze secondes. C’est la durée totale de ces trois vidéos qui jettent une lumière crue sur la banalisation de la xénophobie et du mensonge dans les rangs de la Police aux Frontières de Blagnac, la PAF. Ici, pas d’images chocs d’un jeune banlieusard qui se fait frapper sous un porche, ni de séquences où l’on voit un livreur en train de se débattre sous le poids de policiers. Non, juste une plongée en apnée au cœur d’un banal contrôle d’identité, celui d’un individu présenté par la police comme « rebelle », « outrageux », et « violent », qui est en fait victime d’un abus de pouvoir. « Des histoires comme ça, on en voit et on en entend tellement que bon... », minimise Didier Martinez, secrétaire régional du syndicat Unité SGP police Occitanie. Peut-être, sauf que pour une fois, il y a ces trois minutes et quatorze secondes de vidéos, qui mettent à mal la version des faits consignées par les policiers dans leurs procès-verbaux.

Petit retour en arrière. Le 19 novembre, à 14h40, au niveau du n° 3 du boulevard Lascrosses à Toulouse, cinq fonctionnaires de la PAF interceptent au hasard Amin, 40 ans et Linda, 37 ans, qui se dirigent vers la Place Arnaud Bernard. Originaires de Libye, mariés et parents de trois jeunes enfants de trois, cinq et sept ans, ils ont tous les deux quitté leur pays d'origine en 2005 « pour en finir avec la dictature, les brimades, les persécutions et pour vivre dignement », expliquent-ils à Mediacités. En 2010, Amin a obtenu le statut de réfugié politique de l’Ofpra et s’est installé avec son épouse à Toulouse, où, depuis mai 2019, ils ont ouvert un restaurant à tacos. Une activité bien loin de leurs formations respectives d’informaticien et de professeure d’anglais. Jusque-là, aucun des deux n’avait eu le moindre problème avec la police ou la justice.         

Un contrôle qui dérape

Cet après-midi-là, « j’ai d’abord entendu "Arrête-toi. Papiers d’identité" puis "Contrôle de police". Sur le moment, je me suis demandé qui étaient ces gens car ils n’avaient pas de brassard, ni de carte officielle », décrit Amin. Effectivement, comme un des fonctionnaires le détaille dans le procès-verbal d’interpellation - que Mediacités a pu se procurer -, lui et ses collègues sont, ce jour-là, « revêtus de [leurs] tenues bourgeoises ». Une formule pompeuse pour dire qu’ils sont en civil. Sauf que selon le règlement, ils auraient dû mettre leur brassard avant de demander les papiers. Dans le PV, ils tentent de se justifier : « Précisons que ladite Place Arnaud Bernard est un secteur criminogène et que peu désireux d’attirer l’attention des badauds qui s’y trouvent et de créer ainsi un phénomène d’attroupement possiblement hostile, nous décidons de ne pas arborer nos brassards siglés "Police". »

À partir de là, les policiers consignent leur version des faits sur procès-verbal. Selon eux, Amin commence à s’énerver. Il « s’exclame à très haute voix, sur un ton que nous qualifierons de hautain et discourtois ». Les fonctionnaires demandent à ce quarantenaire « qui devient très hostile et irrespectueux » de bien vouloir « se calmer et d’user de formulations plus appropriées à la situation ». Amin se serait alors lancé « dans un long monologue teinté de mépris portant en désordre sur l’utilité de notre fonction, sur le fait que ni lui ni sa femme ne sont de nationalité française et qu’il en est fier car il s’agit d’un "pays de merde" ». Il s’en serait alors directement pris à l'un des policiers : « Le gardien de la paix Patrick informe le dénommé Amin que ses idées ne l’intéresse pas mais si il ne se sent pas bien sur le territoire français, il a la liberté de le quitter. Le dénommé Amin répète alors plusieurs fois de suite que "la France est un pays de merde" au gardien de la paix Patrick et voyant la neutralité affichée par le fonctionnaire termine ses phrases en lui disant "connard". »              

Auditionné le même jour, à 18h15, le gardien de la paix enfonce le clou sur procès-verbal : « Il avait des propos diffamatoires sur la France comme quoi c’était un pays de merde. Personnellement, je sais que les gens disent parfois des choses de ce style sur les contrôles et ça ne m’intéressait pas, mais je sentais qu’il voulait que je réagisse. Il s’est approché de plus en plus de moi et je lui ai dit de se calmer que de toute façon si la France ça ne lui plaisait pas, il pouvait s’en aller. Et là, il m’a répété deux ou trois fois "La France, c’est un pays de merde". »

Un vieux slogan du FN

Oui mais voilà : trois petites vidéos, tournées par Linda avec son téléphone portable, tordent le cou à la version policière. La première, d’une durée d'une minute et 34 secondes, est la plus accablante. Son visionnage permet de comprendre très vite que c’est le gardien de la paix Patrick qui fait monter la pression, notamment en tenant des propos xénophobes à l’encontre d’Amin. Extraits : « Toi, tu sers à quoi en France ? » ; « Si tu n’aimes pas la France, tu te casses ouais » ; « Repars dans ton pays de merde ». Des insultes qui rappellent un vieux slogan anti-immigration du Front National des années 1980, « La France, aimez-là ou quittez-là », repris ensuite - entre autres - par Nicolas Sarkozy. Un discours qui rappelle la pénétration de l'idéologie d'extrême droite parmi les forces de l'ordre. À ses mots, Amin s’emporte. Mais à aucun moment, il ne profère d’insulte envers le pays qui l’a accueilli. « La France, c’est plus grand que vous », rétorque-t-il à deux reprises. Ou encore : « Moi aussi, j’aime la France » ; « La France est plus intelligente que vous. »

https://www.youtube.com/watch?v=5NJ2uhZmuY0&feature=youtu.be

Toujours d’après la PAF, lorsque le contrôle dégénère en interpellation musclée, Amin aurait tenté de prendre l’arme du policier. « Il porte la main droite sur la crosse de l’arme administrative du gardien de la Paix Patrick et tente sans succès de l’extraire de son étui », assurent les policiers dans un extrait consigné dans le procès-verbal. Interrogé le jour-même, à 18h04, lors de sa garde-à-vue, Amin conteste énergiquement ces faits : « Non, c’est impossible. Celui qui dit ça n’est pas conscient de ce qu’il dit », clame-t-il pendant l’interrogatoire.

Là encore, les vidéos sont précieuses. Au moment où Amin aurait tenté de saisir l’arme, juste avant de se faire embarquer dans la voiture, on le voit entouré de trois policiers qui le maîtrisent et le menottent. Difficile de s’emparer d’une arme dans de telles conditions. Surtout que cette accusation disparaît complètement de la procédure finale et ne figure plus dans les chefs d’accusation retenus contre lui...

https://www.youtube.com/watch?v=rcZ1JFaz4_k&feature=youtu.be

La vidéo atteste toutefois de l’emportement d’Amin pendant son arrestation. « Chauve de merde », s’exclame-t-il à l’intention d’un des agents. Quelques instants plus tard, mais hors vidéo, il lui donne même un coup avec l’arrière de sa tête. Geste volontaire ou involontaire ? Pour les policiers, l’interpellé s’est attaqué sciemment à un des leurs. La preuve, ils vont aller la chercher en se rendant une heure plus tard, à 15h40, au PC vidéo de la police municipale de Toulouse pour réquisitionner les images de la caméra de vidéosurveillance qui trône au-dessus du rond-point d’Arnaud-Bernard. Le dispositif a filmé toute la scène. « Si j’ai accidentellement cogné le policier, je m’en excuse », regrette, un peu plus tard, Amin durant la confrontation.

https://youtu.be/HlBBA8QeYJA

Autre point de controverse, Amin jure avoir reçu un coup « au niveau du visage » de la part du policier qui l’a insulté et avoir été « projeté contre le mur et être tombé à terre »? Aucune image vidéo en notre possession ne permet d'étayer cette accusation. « Je n’ai jamais porté de coups à Monsieur. Lorsque nous avons procédé à l’interpellation, l’individu a simulé d’avoir reçu un coup au visage et de tomber au sol », se défend le fonctionnaire de police, lors de la confrontation organisée le 20 novembre à 10h45. Il n’empêche qu’Amin demande que la totalité des images de la caméra de vidéo-surveillance soit versée à la procédure, et pas uniquement celles où on peut le voir mettre le coup de tête. Sans succès à ce jour.

Plainte pour injures et traitements inhumains et dégradants

Placé en garde-à-vue dans les locaux de la PAF à Blagnac, Amin va y rester 48 heures, sans que son épouse ne soit informée de sa situation. Un avocat commis d’office n’interviendra que le deuxième jour. À l’issue, Amin est ensuite placé sous contrôle judiciaire avec l'obligation de pointer au commissariat central de Toulouse une fois tous les 15 jours. Il est poursuivi devant le tribunal correctionnel pour « rébellion », « outrage » et « violence à une personne dépositaire de l’autorité publique ». L’audience est fixée au 19 mai prochain.

Quant à Linda, malgré sa tentative le jour de l’interpellation de son mari, elle n’a pu déposer plainte. « La police a refusé », assure-t-elle. Le couple a demandé dès fin novembre à une avocate de lancer une procédure. Sans succès. En février, ils ont mandaté Me Pascal Nakache. « Nous avons déposé plainte le 26 février auprès de M. Le Procureur de la République pour faits de violences volontaires, injures, traitements discriminatoires, traitements inhumains et dégradants, par des personnes dépositaires de l’autorité publique. Toute la vérité sur cette affaire doit être mise en lumière », déclare l’avocat.

Au parquet de Toulouse, on assure que « une enquête est en cours . Pour Christophe Miette, commandant de police et responsable régional du syndicat de cadres de la sécurité intérieure, « des insultes xénophobes comme vous les décrivez sont insupportables, cela ne fait pas partie de l’esprit républicain. Il y avait un chef d’équipe, dès que ça a commencé à déraper, il aurait dû isoler ce gardien de la paix pour rebondir sur un contrôle plus calme. On ne peut pas laisser passer ce genre de choses. Ce comportement est indigne de la fonction et ce n’est pas plus mal que ce genre d’histoires sorte ». 

Contactée par Mediacités, la direction départementale de la sécurité publique n’a pas souhaité faire de commentaire.

 

Dès le début du contrôle d’identité, l’attitude d’un des policiers inquiète le couple. « Quand le policier rasé a commencé à insulter mon époux, j’ai eu peur et j’ai commencé à enregistrer », raconte Linda, encore sous le coup de l’émotion, plusieurs mois après les faits. Elle prend alors son téléphone, enclenche la vidéo et le laisse dans son sac qu’elle tient devant elle au moment où les deux fonctionnaires se rapprochent pour relever son identité. « Quand le policier a commencé à frapper mon mari, j’ai sorti le téléphone du sac. J’ai alors constaté qu’il s’était éteint. J’ai réenclenché la vidéo ». C’est le deuxième extrait, qui démarre quand son époux est au sol, avec trois agents sur lui. « Un des policiers m’a vu, il a alors mis la main devant pour m’empêcher de continuer à prendre des images ». Linda arrête de filmer et fait le tour pour se retrouver face à son mari qui est maintenant debout, en train de se faire menotter. C’est la troisième vidéo. Les policiers vont revenir à la charge, à deux cette fois-ci, pour tenter de lui prendre son téléphone, sans y parvenir.

Que s’est-il passé entre ses trois vidéos ? Des insultes ont-elles été proférées à l’encontre des policiers ? Des gestes inconsidérés ont-ils provoqué une réaction des forces de l’ordre ? Impossible à savoir. Les métadonnées des vidéos sont cependant sans appel : les trois extraits ont été enregistrés à quelques secondes d’intervalle. La première vidéo a été créée le 19 novembre à 14h48. D’une durée de 1 minute 34 secondes, elle a donc dû être enclenchée à 14h46 ou 14h47. La suivante, d’une durée de 39 secondes, a été enregistrée à 14h48 également. La dernière, longue de 1 minute 01 seconde, a été enregistrée à 14h49. Trois minutes et quatorze secondes qui mettent à mal la version des policiers et témoignent d’une xénophobie banalisée.