L’association Soliha Haute-Garonne ne se retrouvera pas à la rue, mais elle paye cher sa gourmandise immobilière. Pour avoir maintenu un développement immobilier dispendieux malgré des alertes, l’association fait le grand plongeon sur son exercice 2019. Les comptes, consultés par Mediacités, affichent un déficit d’exploitation de 953 576 euros pour un exercice clôturé à moins 316 000 euros.

Soliha 31 est un acteur clé de la politique sociale liée au logement , en Haute-Garonne. Particulièrement active sur Toulouse, elle aide à l’orientation ou l’accueil en logement social et d’urgence des ressortissants non européens, des sans-abri, des femmes isolées et victimes de violences, des personnes âgées en perte d’autonomie… L’association mène aussi des actions de rénovation de l’habitat, notamment énergétique. En partenariat avec l’État et les collectivités locales, elle aide des centaines de personnes, emploie une soixantaine de salariés et gère 601 logements, dont 161 lui appartiennent. Pour financer son action, l’association reçoit d’importantes subventions. En décembre 2019, elle indiquait avoir reçu 1 258 060 euros de subventions d’exploitation de l’État et la Ville de Toulouse et 1 173 742 euros de subventions d’investissement de l’État.

L'inquiétude des salariés

En février dernier, la majorité des salariés a été mis en chômage partiel jusqu’en mai, en raison de l’épidémie de Covid 19. Une quinzaine de postes ont progressivement été débloqués à partir d’avril. Cette décision, unique parmi les associations sociales toulousaines, pose question car, durant cette période, le public suivi par Soliha était particulièrement dans le besoin. Présentée par la direction de l’association comme une réponse aux restrictions sanitaires, cette mesure a permis à Soliha d’économiser deux mois de dépenses salariales. Une précieuse bouffée d’air alors que l’association semble prise à la gorge par ses difficultés financières.

« Dès le début du confinement, la direction a commencé à nous distiller un discours alarmiste sur les difficultés économiques rencontrées par l’association, raconte Patrice *, salarié de Soliha. D’abord en arguant de la crise sanitaire, puis à cause de la crise conjoncturelle, pour finalement dévoiler ce bilan négatif. » Car l’état réel des finances a été caché aux salariés pendant plusieurs mois. Le compte rendu du conseil d’administration (CA) du 5 février 2020, qui abordait le bilan 2019, n’était toujours pas signé début octobre 2020. « Nous ne sommes pas tenus informés des décisions et perspectives prises en CA. Nous ignorons les causes du déficit et n’avons pas de visibilité, déplore Françoise* une autre salariée qui, comme tous nos interlocuteurs, souhaite rester anonyme par crainte pour son emploi. « Cela accentue la méfiance envers une direction qui a une gestion très hiérarchisée et avec laquelle il n’y a pas de dialogue possible », ajoute Solène*, une autre salariée.

Les interrogations se sont donc accumulées parmi le personnel tandis que les premiers tours de vis budgétaires se sont fait sentir. Un CDI vacant depuis juillet n’a pas été renouvelé. Deux CDD n’ont pas été reconduits et quatre autres, arrivant à échéance d’ici décembre, pourraient ne pas être renouvelés. « Les effectifs fluctuent dans une structure comme la nôtre, c’est normal », relativise la directrice Dominique Beltrame, qui assure qu'il « n’y a pas de malaise dans l’association ».

Des alertes dès 2016

Les difficultés financières sont, elles, bien réelles. Elles seraient toutefois d’ores et déjà surmontées selon la direction, qui promet « un exercice positif à 336 000 euros » fin 2020 grâce à des finances solides, une capacité de fonctionnement de 290 000 euros et trois millions d’euros de fonds propres. Pour assainir durablement sa situation, l’association a pioché dans ses réserves et n’a prévu aucun nouvel achat ni rénovation en 2020 et 2021.

Car c’est de là que réside la principale cause du déficit : une croissance non maîtrisée, due principalement à une frénésie immobilière. « Ce bilan s’explique par des immobilisations corporelles liées à la construction, établies à 6 millions d’euros début 2016 et portées à 12 millions d’euros fin 2019 », concède la directrice en guise d’explication. Traduction : les finances de l’association pâtissent d’une hausse exponentielle des charges immobilières et des emprunts, auxquels s’ajoutent une hausse des charges salariales liées au personnel embauché pour gérer le parc immobilier et les nouvelles missions sociales.

Cette situation aurait pu être évitée. En 2016, l’Ancols, organisme de contrôle des logements sociaux, sonnait l’alerte dans un rapport qui relevait déjà des « insuffisances » de gouvernance, pointait « les risques que font peser les caractéristiques des investissements nouveaux » et conseillait de « surseoir dans l’immédiat à tout investissement susceptible de solliciter ses fonds propres ». Malgré ces avertissements, Soliha a poursuivi ses investissements, dont certains étaient pourtant déjà jugés peu judicieux. Le mauvais état de la résidence Lamothe Langon à Toulouse, acquise en 2014, a par exemple entraîné des travaux imprévus. Ce surcoût, estimé à 120 000 euros en 2015 par l’Ancols, a porté le coût total de l’opération à 1 150 000 euros. Six ans plus tard, la résidence est encore en travaux.

En 2019, trois nouvelles résidences totalisant 45 logements ont été ouvertes : les résidences Lejeune et Saint-Christophe à Toulouse, Gambetta à Auterive. Les trois projets ont été livrés avec plusieurs semaines de retard et ont vu leurs recettes 2019 minorées d’autant.

Une stratégie immobilière jamais questionnée

Pas de quoi inquiéter la directrice de Soliha. « L’Ancols a l’habitude de contrôler des organismes HLM alors que nous sommes une petite structure très spécifique, se défend Dominique Beltrame. Nos opérations permettent la conception de logements à bas loyers, indispensables pour les personnes hors circuit HLM. » La directrice avance aussi une raison historique à ces investissements. L’association a surmonté un plan de redressement notamment grâce à la vente des trois quarts de son patrimoine entre 2002 et 2010 : « Notre instance de gouvernance est restée dans cette logique de constitution de patrimoine pour permettre à la fois à notre petite structure d’avoir une sécurité en cas de difficulté et de répondre à la demande publique de logement ».

Cette stratégie montre aujourd’hui ses limites. Elle n’a jamais été contestée du vivant de son promoteur, Georges Charras, l’ancien président de l’association décédé fin 2019. Notaire de profession, ce dernier a activement œuvré pour développer l’activité immobilière de l’association, sans susciter de questionnement de la part des membres du CA. Dans son rapport de 2016, l’Ancols dénonçait pourtant « une présentation par le président de projets insuffisamment étayés et qui ont significativement évolué a posteriori. Ils n’ont pas fait l’objet de la part du conseil d’administration ou du bureau, des questionnements et analyses préalables nécessaires. »

« Des tensions apparaissent avec les usagers. »

Pourquoi le CA et les financeurs qui y siègent ont-ils laissé perdurer cette stratégie périlleuse ? Les mesures prises pour combler le déficit qui en découle ne fragilisent-elles pas l’action sociale de Soliha ? « Les salariés se démènent pour faire le travail, aussi il n’y a pas de plainte, assure Solène*, une salariée. Mais sur le terrain, le non-renouvellement des postes se fait tout de même sentir. « Nous avons le sentiment de faire de l’abattage, confie pour sa part Jérémie*, un autre salarié. Nous n’avons pas assez de temps pour les personnes que nous accompagnons alors que les contextes sont de plus en plus compliqués, et des tensions apparaissent avec les usagers. » Patrice* renchérit : « Nous sommes sous-dimensionnés sur le dispositif de [Fonds de solidarité pour le logement, dont les dossiers de demande sont sous-traités par Soliha]. Les gens ont des impayés de loyers, les listes d’attentes s’allongent avec des délais de traitements très longs. Idem sur les demandes de relogement. Alors que nous avons affaire à des publics instables, nous clôturons les dossiers des gens qui ratent les rendez-vous pour faire monter les chiffres des dossiers traités. »

Les difficultés de Soliha à mener convenablement certaines de ses missions, impactent aussi d'autres associations. Il manquerait, par exemple, un poste sur les deux prévus pour la mission d’accompagnement gérée par Soliha à la Flambère, un bidonville installé sur un terrain conventionné de la Ville de Toulouse. Un marché de 71 340 euros pour la période 2018-2020 remporté sur appel d’offres. « Pendant le confinement, nous avons poursuivi seuls l’accompagnement scolaire. Puis nous avons géré les inscriptions pour la rentrée scolaire bien que cela ne figurait pas dans notre mandat », témoigne Nathanaël Vignaud, coordinateur de Rencont’roms nous, une autre association œuvrant à la Flambère aux côtés de Soliha 31.

Pour autant, les financeurs de l’association lui affichent un soutien indéfectible. « Les collectivités travaillent de façon fluide avec l’association et essaie de trouver des solutions aux problèmes chaque fois qu’ils se présentent », écrit la mairie. « Nous avons toujours soutenu et soutiendrons toujours l’action de Soliha. Ils sont les seuls à assumer des missions difficiles », assure une attachée de presse de la Ville de Toulouse et Toulouse Métropole, en lieu et place de Daniel Rougé, l’élu municipal sollicité sur ce dossier. Plus explicite, Jean-Michel Fabre, vice-président du Conseil départemental de Haute-Garonne, reconnaît entre les lignes la mauvaise passe de la structure. « Nous savons que l’association travaille à sa réorganisation du fait des nombreuses nouvelles missions qui lui sont confiées et de la nécessité de revenir à l’équilibre », écrit-il en réponse à nos questions.

L’avenir dira si, au sein du conseil d’administration, ces collectivités sauront désormais mieux s’assurer de la pertinence des dépenses d’une association indispensable à leur politique sociale.