À l’approche de Noël, les enfants remplissent leurs listes de cadeaux, recopiant des pages entières de catalogues de jouets pour les uns ou restant plus modestes pour les autres. Le Toulousain Abdul Djouhri n’a pas attendu décembre pour adresser ses demandes à un Père Noël établi au Capitole. 

D’après nos informations, l’ancien danseur de breakdance ne s'est pas contenté de réclamer une subvention de 70 000 euros, comme nous l’avons écrit précédemment (relire Hip-hop : le retour en grâce d'Abdul Djouhri). Il a aussi demandé, dès juillet, à être embauché en tant que « conseiller expert en cultures urbaines ». À ce poste, où il souhaite « être déchargé des tâches administratives » et « ne rendre compte qu’aux élus », il prévoit de faire émerger d’ici trois ans un lieu de ressources, de création et de diffusion « a minima de l’ampleur du Flow à Lille ou de La Place à Paris », écrit-il dans sa note.

Dans le projet de convention pluriannuelle 2021-2023 qu’il a remis à la mairie début octobre, Djouhri a précisé ses ambitions. L'ancien colistier de la socialiste Nadia Pellefigue estime ses prétentions salariales à 92 000 euros par an, soit plus de 7 000 euros par mois (frais de déplacements à l’international inclus). Il s’engage ainsi à organiser des manifestations en danses, arts plastiques, musiques et sports urbains et souhaite reprendre à compte le festival d’arts visuels Rose Béton, jusqu’ici dirigé artistiquement par le graffeur internationalement reconnu Tilt. Abdul Djouhri envisage également de structurer la filière, en développant la formation professionnelle d'entraîneur de breakdance et en accompagnant les compagnies amatrices et professionnelles.

En plus de ce coquet salaire, le fondateur du Cacdu réclame 300 000 euros pour asseoir le rôle de son association comme « tête de pont » des cultures urbaines. Le pécule devrait couvrir les frais d’une équipe de trois salariés, mais aussi permettre d’organiser le Trophée Masters, de donner des cours de hip-hop et d’entraîner une « équipe élite ». En guise de locaux, après avoir lorgné sur l’Imprimerie, un lieu culturel situé au nord de Toulouse et récemment remis en état par la commune, Djouhri aurait indiqué son souhait de s’installer dans la future Cité de la danse, promise par Jean-Luc Moudenc dans le quartier de la Reynerie.

Interrogé à propos de ses demandes, Abdul Djouhri ne les a ni infirmées, ni confirmées. « Je n'ai définitivement rien à me reprocher. J'assume mes choix et mes dires. Vous trouverez réponse à votre question dans les délibérations du conseil municipal (le 11 décembre prochain, NDLR). Tout cela étant naturellement public », remarque-t-il. Contactée, la mairie n'a, quant à elle, pas donné suite à nos questionnements.

L’échec d’un premier poste de chargé de mission

En cas de réponse positive, ce poste de chargé de mission à la mairie ne serait pas une première pour l’artiste de 51 ans. En 2010, sous le mandat de Pierre Cohen qu’il avait soutenu lors des élections de 2008, Abdul Djouhri avait été chargé de réaliser un audit sur les cultures urbaines. À cette époque, le Cacdu et son fondateur ont bien été « pressentis pour piloter les cultures urbaines », confirme Julien Duron, ancien membre du Mouvement associatif pour les cultures urbaines (Mapcu). « Il y a eu une concertation importante entre les acteurs et une subvention pour créer cette structure, précise l’actuel président de l’association Cisart à Blagnac. La phase amont - avec écrits et budget - a été faite, mais cela a ensuite très vite périclité. Je ne sais pas pourquoi cela n’a pas donné ce que cela aurait dû donner. »

Pascal* , un collègue de l’époque, se souvient d’un contractuel peu assidu. « Les horaires, l’encadrement, la hiérarchie, ça ne fonctionnait pas bien avec lui, se rappelle-t-il. On ne le voyait presque jamais, il ne pointait pas, et les élus avaient été mis au courant de ces difficultés. Il n’a rendu qu’un maigre document Powerpoint en fin de mission. » Contactés, Pierre Cohen et Vincentella de Comarmond, l'adjointe à la Culture de l’époque, n’ont pas souhaité s’exprimer sur ce sujet. Si Abdul Djouhri n’a pas su fédérer les différents acteurs du hip-hop en 2010, pourquoi y parviendrait-il aujourd’hui, alors que sa notoriété n’est plus ce qu’elle était ?           

Une gloire passée

Le fondateur du Cacdu est indéniablement l’un des précurseurs du breakdance à Toulouse. Dans son recueil de souvenirs « Abdul de Mon Mirail : parcours d’un Zulu king », il assure avoir cofondé le groupe Olympic Starz en 1987 avec d’autres pionniers du breakdance comme Baan par exemple. « Abdul a beaucoup compté dans le milieu de la danse. Il avait une influence sur le quartier de la Reynerie », témoigne le rappeur Dadoo, fondateur du groupe KDD en 1994. « Pendant longtemps, Djouhri a fédéré tout le monde dans les danses urbaines. Il a eu ses heures de gloire dans les années 1990 », confirme Pierre*, un connaisseur du milieu culturel toulousain, avant de nuancer : « La compagnie Olympic Starz n’existe plus. Elle n’a pas de création à son actif. Abdul a le réseau international de sa discipline, mais à part son Trophée Masters de grande qualité et de niveau international, il ne propose aujourd'hui pas d’autres manifestations intéressantes ».

Difficile, en effet, d’évaluer la notoriété actuelle et récente du Cacdu. L’association ne dispose d’aucun site internet pour présenter son équipe ou ses activités. Son compte Twitter est en friche depuis 2013. Et, si son profil LinkedIn mentionne une école en activité - le Master Studio -, celle-ci ne donne plus signe de vie depuis 2015. « Il y a dix ans, le Cacdu avait une salle de danse et une école très connue. C’était un centre de ressources. Elle existait encore à mon arrivée, affirme Bruno Mallet, président du Cacdu de 2017 à 2019. Elle a arrêté faute de participants suite à un déménagement, d’après ce que j’ai compris ».

Abdul Djouhri reconnaît lui-même un passage à vide. « Nous avons connu d’importantes baisses de subventions qui nous ont poussés à réduire très nettement la voilure et à licencier notre coordinatrice, explique-t-il à Mediacités. Nous ne disposons plus de locaux, nous ne donnons plus de cours. Dans cette période compliquée, nous avons fait le choix de maintenir notre événement majeur, le Trophée Masters, grâce à la mise à disposition de la Halle aux Grains par la Ville de Toulouse et surtout aux soutiens indéfectibles du Département et de la Région. » De fait, les subventions municipales attribuées au Cacdu sont passées de 192 000 euros en 2014 à 84 000 en 2015. Après une nouvelle chute à 20 000 euros en 2018 et 2019, elles ont pourtant brusquement été plus que triplées en fin d’année.

Une personnalité colérique… et politique

Chorégraphe historique dans les danses urbaines pour les uns, artiste en déclin pour les autres, l’homme est en tous cas reconnu pour son entregent. « Abdul a la tchatche. Il savait aller chercher des contrats et promouvoir la discipline, confirme Kader Nadjar, membre des Olympic Starz entre 1995 et 1998 et ancien danseur de la troupe Notre Dame de Paris. Il est parvenu à maintenir la compagnie alors que sa notoriété baissait, puis a recréé une dynamique avec des jeunes de bon niveau. Abdul a su montrer son visage à Paris et recevoir des danseurs parisiens à Toulouse. Il sait faire preuve de sens politique pour avancer. » « Abdul a tout de suite été investi dans la politique », confirme le rappeur Dadoo.

Si le « Zulu king » a su s'imposer dans les réseaux qui comptent, plusieurs personnes l’ayant côtoyé, à la mairie ou dans le milieu artistique et associatif, décrivent un caractère « soupe-au-lait, colérique, ingérable ». « On ne pouvait rien lui dire. Il envoyait balader tout le monde. Il se croyait intouchable car le maire (Pierre Cohen, NDLR) l’avait placé là », témoigne son ancien collaborateur Pascal*. Sous le mandat suivant, l’ancienne élue aux cultures urbaines de Jean-Luc Moudenc, Sophia Belkacem, n’a pas non plus gardé un bon souvenir du fondateur du Cacdu. « C’est un milieu machiste et brutal. Djouhri n’a pas toujours été respectueux envers moi », lâche-t-elle. « Ma très forte personnalité est autant l’atout que le point faible de l’association, reconnaît l’intéressé. Il est de notoriété publique que j’étais en opposition frontale à la conseillère municipale en charge des cultures urbaines d’alors. » Selon lui, la baisse de ses subventions serait la conséquence de cette inimitié.

Une anecdote récente illustre la susceptibilité de l’artiste, autant que sa soif de reconnaissance. Lors du colloque sur les cultures urbaines, organisé par le Cacdu le 22 octobre dernier au centre culturel Alban Minville et subventionné à hauteur de 35 000 euros par la mairie, le nom de l’organisateur occupait plus de place sur l’écran que le titre de l’événement (voir photo ci-dessus). Le soir même, alors que la Fédération française de breakdance avait publié quelques images de la rencontre sur sa page Facebook, Abdul Djouhri n’a pu s’empêcher de faire remarquer l'absence de clichés le concernant. « On fait le travail pour la FFD et pourtant on est même pas évoqué ? Merci la FFD... bravo ! Pour votre sagesse », commentait-il avec amertume et smiley, à 23h24. Message reçu dès le lendemain par la fédération à grands renforts de photos du « Zulu king ».

Des associations plus actives et moins soutenues 

La place prépondérante accordée à Abdul Djouhri et au Cacdu agace de nombreux acteurs du hip-hop à Toulouse. « Je respecte beaucoup ce qu’il a fait, mais quand on sait qu’il a eu 200 000 euros (en 2013, NDLR) alors que nous, on n’a pas de salle pour s’entraîner, on se demande où tout cet argent est passé, souligne Salomon*, un jeune breaker toulousain. Il a les subventions et les relations, il pourrait aider toutes les danses hip-hop. Pour ça, il aurait fallu depuis longtemps un centre chorégraphique des danses urbaines. » « Quand on met en face les subventions que Djouhri a reçues et l’impact de ses activités sur la ville, on peut s’interroger », renchérit Pascal*, son ancien collaborateur à la mairie. « Ce que fait Djouhri n’est pas pour les danseurs de Toulouse, tranche Clément Carrère, danseur toulousain de 29 ans et fondateur du groupe Surprise Effect. Pour dynamiser le niveau toulousain, il n’y a presque rien. Le seul qui essaie de l’améliorer, c’est Abdel Chouari de la Break'in School. »

De fait, deux structures émergent à Toulouse : la Break'in School - basée en réalité à Colomiers - et l’association L danse. Dirigée depuis 2008 par le quadruple champion du monde de breakdance Abdel Chouari, la Break’in School - qui emploie cinq salariés - a formé 300 élèves et organisé 52 événements l’an passé, dont une partie à Toulouse. Un rôle reconnu par la mairie, qui lui a accordé 14 000 euros en 2019 et 10 000 euros lors du conseil municipal du 8 octobre dernier. « Certaines associations font un travail remarquable sur le territoire mais sont effectivement moins aidées que d’autres, remarque, avec prudence, Abdel Chouari. La répartition actuelle des subventions peut nous freiner sur certaines actions. »

Même constat dans le quartier Jules-Julien à Toulouse, où l’association L Danse emploie quatre salariés et huit intermittents du spectacle. « L’école existe depuis 9 ans. Nous pratiquons des tarifs bas. Nous avons 370 adhérents, dont 210 femmes, ainsi que 110 usagers extérieurs, 76 enfants dans le cadre du passeport pour l’art, 427 adultes en formation, et 1 400 pratiquants en stage. 4 500 spectateurs ont assisté à nos 22 événements en 2019 », détaille sa fondatrice, la danseuse Laure Thouault, rapport d’activité à l’appui. Entre 2012 et 2019, sur la base des comptes administratifs de la commune consultables en ligne, son association a bénéficié de 115 886 euros de subventions, contre 609 840 euros pour le Cacdu sur la même période.

« Nous n’avons jamais revendiqué d’avoir plus que les autres, mais d’avoir notre part au regard de notre participation prépondérante dans l’histoire de la culture hip-hop à Toulouse. »

Si la mairie n’a pas donné suite à nos questions, Abdul Djouhri, lui, se défend de faire de l’ombre aux autres structures. « J’ignore si le Cacdu est la structure la plus subventionnée, mais si tel est le cas et au regard de notre niveau de subvention, c’est très inquiétant pour la culture hip-hop à Toulouse et sa considération, rétorque-t-il. La répartition des subventions est l’objet de bien des convoitises et mériterait probablement plus de transparence pour éviter les on-dit. Nous n’avons jamais revendiqué d’avoir plus que les autres mais juste notre part au regard de notre participation prépondérante dans l’histoire de la culture hip-hop à Toulouse. »

Pourtant, un exemple récent apporte de l’eau au moulin des critiques. Cet été, Laure Thouault, en tant que membre de l’Organisation Nationale du Hip Hop (ON2H), a rencontré l’adjoint au maire Djillali Lahiani pour lui demander de l’aide. « Dans la perspective de la mise en place du diplôme d’État de professeur de breakdance, nous lui avons présenté notre projet de formation évalué à 50 000 euros. Nous lui avons aussi demandé une subvention exceptionnelle de 10 000 euros pour inviter, loger et nourrir une centaine de personnes pendant un colloque de trois jours à Toulouse, afin de réfléchir à la professionnalisation et à la structuration de la culture hip-hop en France », relate-t-elle. Deux demandes laissées sans réponse par la mairie, qui a préféré soutenir Abdul Djouhri et ses journées d’études organisées en octobre dernier.

Cette fin de non-recevoir ne laisse pas de marbre William Messi, président de l’ON2H et ancien breakdancer. « Les associations ont du mal à joindre les deux bouts et la mairie de Toulouse décide de donner 70 000 euros à un seul acteur ? C’est hallucinant, s’étrangle ce danseur et professeur de droit en Normandie. Quelqu’un s’est-il professionnalisé dans le hip-hop grâce au Trophée Masters et au Cacdu depuis toutes ces années ? Nous, nous créons de l’emploi dans nos structures. Nous cherchons à professionnaliser les acteurs. Les élus toulousains considèrent que ce travail n’est pas important. Ils préfèrent les paillettes et un événement qui aura lieu dans quatre ans. »

La querelle des JO 

Alors que le breakdance doit faire son entrée aux Jeux Olympiques 2024, les pratiquants se déchirent sur l’orientation à donner à leur discipline. Doit-elle rester une activité culturelle ou devenir une pratique sportive ? Sur fond de querelle entre les ministères de la Culture et des Sports, Abdul Djouhri a choisi son camp. Nommé référent breaking pour la Région Occitanie par la Fédération française de danse, le fondateur du Cacdu souhaite y porter la vision « d’un break qui va aux JO mais qui reste fidèle aux valeurs et à l’histoire de la culture hip-hop ».

Ce nouveau rôle fait une nouvelle fois bondir le président de l’ON2H. « On a sollicité plusieurs fois Abdul Djouhri pour participer à nos chantiers mais il n’a pas donné suite, explique William Messi. Nous avons refusé de faire partie de la machine olympique car ils nous semblait compliqué de faire correspondre le breaking avec une discipline sportive. » Auditionné à deux reprises à l’Assemblée nationale au sujet des cultures urbaines, le président d’ON2H juge que « si les cultures urbaines ont une image aussi négative, c’est justement parce qu’on privilégie le volet politique par rapport aux compétences. Il est scandaleux de ne pas mettre en lumière la diversité des acteurs du territoire ». 

Loin d'être aussi libres de parole que le représentant de l’ON2H, les acteurs locaux n’en pensent pas moins. « C’est dommage qu’Abdul Djouhri n’arrive pas à avoir une vision collective. Il joue juste pour lui, déplore l’un d’entre eux. Tant mieux s’il peut s’épanouir et rayonner ainsi, mais c’est dommage que cela ne bénéficie pas aux autres. » Et un autre de conclure : « C’est en mettant l’accent sur les structures locales qu’on aura les danseurs de demain. »

Au cours de cette enquête, nous avons interrogé plusieurs anciens danseurs de breakdance au sujet des débuts du « Zulu king ». Pour cerner son activité actuelle, nous avons aussi fait appel à une demi-douzaine d’acteurs de la culture et du hip-hop à Toulouse. Prolixes au téléphone ou en rendez-vous, de nombreuses sources ont refusé d’être citées ou ont souhaité édulcorer leurs propos à tel point que ceux-ci perdaient tout intérêt. « Comprenez-nous, argumente l’une d’entre elles, nous n’avons pas envie de voir notre studio de danse partir en fumée si nous parlons à visage découvert, ou de perdre nos subventions. » Exagérée ou réelle, cette peur en dit long sur le climat régnant dans le hip-hop toulousain et sur l’aura du personnage.

Armelle Parion  et  Gael Cérez
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).