Perte de sens, problèmes de managements récurrents, arrêts de travail en augmentation et ambiance de travail délétère, rien ne va plus à la direction de l’animation socioculturelle de la ville de Toulouse. « On n’a jamais connu une situation pareille », soupire un agent de longue date de ce service, à l’unisson de plusieurs fonctionnaires communaux. Rien que sur le centre socioculturel Alban Minville, cinq personnes - sur la trentaine d’agents - sont en arrêt maladie et deux sont partis en retraite de façon anticipée récemment.

À l’origine de ces difficultés, la refonte en 2018 d’un service qui compte environ 300 fonctionnaires répartis sur 17 structures. La réorganisation a ajouté cinq « chefferies » correspondant à des secteurs géographiques de la ville au-dessus de ses 17 centres et de leurs responsables. Le territoire 1 « Toulouse Nord » est géré par Nathalie Cousin, le territoire 2 « Toulouse Est » par Manuela Standarovski, le 3 « Toulouse rive-droite » par Stéphanie Lemaire, le 4 « Toulouse Rive-gauche » par Sébastien Séraphin et enfin le territoire 5 « Toulouse Ouest » est dirigé par Michel Capmartin.

«  Un changement pouvait se justifier, car depuis 20 ans, cette direction avait un fonctionnement qui balbutiait, mais la politique de réorganisation du maire s’est faite brutalement et sans dialogue, estime Laurent Gotti, secrétaire général CGT  à la mairie de Toulouse. Cette réorganisation s’inscrit dans le contexte plus global d’un plan d’économies dans les services décidé par Jean-Luc Moudenc à partir de juin 2015 et que le maire justifie par le contexte national de baisse des dotations de l’État ». Ce qui expliquerait, selon l’élu CGT, que les agents aient été peu associés à ce changement impulsé par la direction générale des services et piloté par Véronique Bascoul, directrice du service depuis 2015.

Malgré une intersyndicale CGT-FO-SUD qui a contesté le projet, la direction du service serait passée en force. La seule réunion à avoir rassemblé tout le service à la salle de spectacle de la Brique Rouge à Empalot a eu lieu en début d’année 2017 . Au lieu d'amorcer un dialogue, elle a servi à entériner la nouvelle organisation, selon une animatrice sur le secteur Toulouse Est. « Nous étions près de 300 agents réunis dans les tribunes avec en face nos futurs chefs de territoire. Le contexte était intimidant pour prendre la parole et on a eu l’impression d’être mis devant le fait accompli », estime-t-elle.  

Un audit préoccupant

Trois ans après son application, la réorganisation présente un bilan très controversé. La situation est jugée particulièrement préoccupante dans le secteur 3, dit Rive droite, coiffé par le centre culturel de Bellegarde, selon un compte-rendu d’audit concernant les risques psychosociaux réalisé par le cabinet Ergotech . Dans ce document, les auditeurs s’appuient sur les témoignages de 39 personnes, recueillis au mois de février 2021. 35 travaillent encore dans ce service qui compte 45 salariés.

« Les modalités d’intégration des managers et divergences de vues sur l’équipe managériale, associées à un processus de passation de pouvoir non optimal et à l’affectation et l’intégration délicate de nombreux agents, se sont traduites, sur Bellegarde et à un moindre niveau sur Brique Rouge (à Empalot, NDLR), par la création rapide d’une rupture entre le management et de nombreux agents en poste avant la réorganisation, et pour partie entre nouveaux et anciens agents présents sur site », notent pudiquement les auteurs de l’audit, dans un compte-rendu daté 3 avril. En langage moins jargonneux, la refonte du service a entraîné des problèmes de fonctionnement à tous les étages et une rupture entre les nouveaux responsables et les agents historiques du service.

La situation au centre de Bellegarde est jugée « très dégradée ». « Les tensions et rigidifications des rapports inhérentes aux tensions ont indéniablement eu un coût important tant pour la santé des agents que pour le fonctionnement du centre », conclut le cabinet Ergotech, qui précise : « ce coût s’est inévitablement traduit par de l’absentéisme des agents et des managers (phénomènes de burn-out inhérents au contexte dégradé) et par des départs d’agents ».

« Du jour au lendemain, certains se sont retrouvés sans affectation malgré plus de 20 ans de service ! »

Les absences liées au climat délétère sont telles sur ce territoire que Véronique Bascoul a récemment décidé d'annuler certains événements. Dans une note de service du 17 juin, que Mediacités s'est procurée, la directrice du service constate « la situation très dégradée sur le territoire Toulouse Rive Droite, avec un taux d’absentéisme trop élevé pour maintenir des manifestations et évènements à la hauteur de la qualité de nos établissements ». Et de conclure : « L'heure, aujourd'hui, est à la reconstruction du territoire et au retour de la sérénité au travail pour que cette décision de ce jour (sic) ne se reproduise plus ».

Ce bilan accablant ne semble pas l’apanage du secteur « Rive droite ». Le nouveau fonctionnement qui a permis, selon un ancien membre de la direction de la Dasc, de «  mieux contrôler les responsables des centres socioculturels », a entraîné des évictions brutales. Poussé vers la sortie, un ancien cadre évoque un procédé brusque et vexatoire : « On nous a proposé de candidater à nouveau sur nos propres postes et fait refaire des entretiens comme si on venait d’arriver, alors qu’ils savaient qu’ils n’allaient pas nous reprendre. Du jour au lendemain, certains se sont retrouvés sans affectation malgré plus de 20 ans de service ! ».

Une ambiance de travail jugée toxique

Cette brutalité est également ressentie par des fonctionnaires municipaux qui font état de fortes pressions liées à ce chamboulement notamment sur les plus anciens du service. « On a par exemple enlevé petit à petit des prérogatives à des agents historiques de façon abrupte. L’ambiance est devenue tellement toxique qu’il y a eu forcément des conséquences en termes de souffrance au travail », confirme un agent intervenant dans le secteur Toulouse Ouest, à partir du centre socioculturel Alban Minville, à Bellefontaine.

Ce management autoritaire est confirmé par Laurent Gotti selon lequel « des gens se sont rendus compte du jour au lendemain qu'ils n'avaient plus de poste après la réorganisation ». Plus globalement certains fonctionnaires évoquent une volonté de se débarrasser des anciens du service jugés pas assez malléables aux yeux de la direction. « On a recruté des gens extérieurs de manière à pouvoir les contrôler plus facilement », affirme une animatrice toujours en poste dans l’est de la commune.

Au-delà de la dégradation des conditions de travail, cette réorganisation se serait traduite aussi par une perte de liens avec les usagers. « On a enlevé de la liberté aux agents, estime une animatrice de Toulouse-ouest. Il faut faire des réunions pour tout et des fiches de 30 pages pour le moindre événement. On a beaucoup perdu le contact avec la population des quartiers, notamment avec le public adulte à qui l’on propose des activités ».

Contactée dès le 20 avril, la mairie de Toulouse n’a pas donné suite à nos sollicitations, malgré plusieurs relances avant la publication de cet article. Une réponse a finalement été apportée fin juillet.

Cette enquête s’appuie sur le témoignage d’une dizaine d’agents travaillant dans quatre des cinq secteurs de la Dasc de Toulouse créés après sa réorganisation. Tous ont souhaité garder l’anonymat en raison de leur devoir de réserve et de peur de représailles. Si certains ont été réticents à s’exprimer du fait de difficultés à revenir sur des faits traumatisants, d’autres l'ont fait pour dénoncer une situation qu’ils jugent ingérable au quotidien.