AZF, vingt ans après : des Toulousains encore assourdis par le choc

Deux décennies après l’explosion d’AZF, son écho affecte encore des milliers de Toulousains souffrant de surdité ou de troubles de l’audition. Près d’un quart des 17 000 victimes prises en charge par la CPAM l’ont été pour trouble auditif, sans compter les cas non répertoriés, et l’absence de suivi statistique sur le très long terme, en particulier chez les enfants.

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Le 21 septembre 2001, lorsqu’un stock de nitrate d’ammonium entreposé dans le hangar 221 de l’usine AZF détonne à 10 h 17, la puissance équivaut à 30 tonnes de TNT. Le « bang » aurait été perçu jusqu’à 75 km de distance, enregistrant un pic sonore estimé à 170 décibels, soit l’équivalent d’un avion au décollage à 50 mètres. À ce niveau, les conséquences sont multiples : tympans déchirés par le bruit et oreille interne blessée par l’effet de souffle. Or, si le tympan peut se réparer naturellement ou par chirurgie, les conséquences des lésions de l’oreille interne — acouphènes, vertiges, perte de l’audition— peuvent évoluer dans le temps, jusqu’à devenir irréversibles.

Troubles au long cours

Des milliers de personnes exposées à l’onde de choc de l’explosion, combien en subissent encore les conséquences aujourd’hui ? Difficile à évaluer. La Caisse d’assurance maladie de Toulouse a ouvert « 17 000 dossiers AZF dont 4 111 concernant des troubles auditifs ». Interrogé par Mediacités sur les dates d’enregistrement de ces dossiers et leurs développements, le médecin responsable du suivi médical de la CPAM de Toulouse indique qu’il « n’y a pas de suivi particulier de ces dossiers et donc pas de possibilité de tracer leur évolution ». En clair, impossible d’estimer les guérisons ou les aggravations ni d’identifier toutes les demandes imputables à la catastrophe.

Trois études de suivi sanitaire hors normes ont été menées après la catastrophe, sur une période de cinq ans pour la plus longue. Toutes soulignent l’importance des troubles auditifs, par leur fréquence et leur durée. Ainsi, neuf mois après l’explosion, 36 % d’élèves toulousains se plaignaient de sifflements dans les oreilles et 26 % de mal entendre. Dix-huit mois plus tard, en 2003, 17 % des habitants vivant à moins de 3 km de l’épicentre de l’explosion faisaient état de troubles auditifs chez au moins un membre de leur famille. Cinq ans après la détonation, 44 % des travailleurs situés à moins de 1,7 km de l’usine le 21 septembre 2001 déclaraient souffrir encore d’acouphènes.           

Une vie passée en consultation

« Je dépose encore aujourd’hui des demandes en aggravation auprès du cabinet Monferran, en charge des indemnisations pour Total », confie Pauline Miranda, Présidente de l’association des Sinistrés du 21 septembre. Depuis 2016, elle a ainsi présenté 150 nouveaux dossiers. « Il s’agit de personnes ayant été confrontées à d’autres urgences telles que la perte d’un logement, des difficultés psychologiques, le soin de blessures plus sévères ou de proches gravement blessés », détaille-t-elle. « D’autres encore étaient trop jeunes pour accepter l’appareillage. Certains cumulent plusieurs de ces éléments. »

C’est le cas de Laurent *, 35 ans en 2001 et employé chez Sanofi, usine voisine d’AZF. « Je sentais bien que j’avais comme une sorte de distorsion et une gêne douloureuse à l’oreille gauche, je ne pouvais pas téléphoner de ce côté-là. » Une première expertise atteste d’une perte de l’audition, mais il stoppe les démarches administratives pour « passer à autre chose », explique-t-il. Peine perdue. En 2014, la médecine du travail le pousse à s’appareiller. Une situation qui ajoute à la dépression qui le poursuit depuis 20 ans : « AZF m’a mis en situation de handicap et de stress permanent ».           

« L’ORL demeure une urgence de luxe, ce n’est pas vital. »

Salim, 28 ans en 2001, travaillait zone du Chapitre, aux cuisines centrales municipales, soufflées par l’explosion. Après plusieurs années de diagnostics fluctuant entre perte d’audition, améliorations et troubles avérés, un appareillage auditif lui a été prescrit en 2019. Il dépose alors un dossier en indemnisation auprès de Total. L’expertise judiciaire qui s’ensuit, réalisée il y a 3 mois, réfute le besoin d’appareillage. « J’essaie de me persuader que mes troubles sont dus à autre chose, à la fatigue… Peu importe l’indemnité, ce que je redoute, c’est que ça puisse se dégrader ou qu’on soit passé à côté de quelque chose, juste pour une histoire de finances. » 

ORL de luxe et enfants invisibles

Maître Jacques Monferran balaie ce type de soupçon : « Il n’existe aucun contentieux entre nous, le groupe et d’autres acteurs : ce sont les experts qui décident. » Or, en la matière, l’expertise s’avère un art délicat. « Les pertes de l’audition peuvent être objectivées avec l’audiométrie, mais c’est un examen également subjectif », rappelle Jean-Philippe Durrieu Dufaza, chirurgien ORL à la clinique Ambroise Paré.

Le chirurgien reconnaît par ailleurs que, face à l’ampleur de la catastrophe, « des choses ont pu être sous-évaluées chez certaines personnes. Nous avons opéré à tour de bras les jours suivants l’explosion, en majorité des gens qui avaient reçu des objets dans le visage, à la tête. Pour le reste, l’ORL demeure une urgence de luxe, ce n’est pas vital et ce n’est donc pas exploré en premier lieu. »

Les enfants comptent probablement au premier rang de ces « invisibles d’AZF ». Chez les plus jeunes, un diagnostic —en partie autoévalué— est particulièrement complexe à réaliser. La croissance impacte l’évolution du traumatisme dont l’évaluation finale ne peut se faire qu’à la majorité. « 18 ans après, il aurait fallu rouvrir les dossiers des plus jeunes, admet Jean-Philippe Durrieu Dufaza, j’avoue que je n’en ai pas entendu parler. »

Mediacité a interrogé l'Institut de veille sanitaire (INVS) et plusieurs spécialistes du service ORL pédiatrique du CHU de Toulouse. Tous confirment qu’aucun suivi particulier des enfants n’a été réalisé.

Pourtant, près de 10 000 enfants et adolescents étaient scolarisés à moins de 3 km de l’usine et près de la moitié des écoles primaires et maternelles de la ville ont subi les conséquences du souffle de l’explosion. En outre, 31 % des foyers enquêtés situés à cette même distance, ont déclaré avoir des enfants mineurs à la maison au moment de l’explosion. Une part de la population non négligeable, dont la surveillance aurait pu aider à établir un véritable bilan sanitaire de la catastrophe.