Tarbes, le 4 octobre 2019, Pierre Cabaré assiste à l’Assemblée générale du groupement des industriels et professionnels de l’aviation générale (Gipag), qui se tient dans une usine de l’avionneur et équipementier Daher. Sur la photo souvenir, les membres de l’association posent autour du député LREM de la première circonscription de Haute-Garonne. Parmi les membres de l'association présents ce jour-là, l'un d'eux porte une double casquette. Administrateur du Gipag, Jacques Callies a en effet occupé le poste d'assistant parlementaire du député d’octobre 2019 à octobre 2020, tout en continuant à défendre les intérêts de l’aviation générale (taxis, loisirs…) ne relevant ni du transport commercial de passagers ni de l’aviation militaire.

« J’étais là pour défendre une cause : l’aviation, qui est malmenée par les Verts et l’État », assume, sans complexe, Jacques Callies. D’après lui, il aurait justement été embauché pour cela : « J’ai accepté une mission qui était de défendre l’aviation », explique-t-il. A vrai dire, ce retraité de la presse spécialisée ne s’en est jamais caché. Preuve en est, son éditorial signé en octobre 2019 dans la revue Aviation et Pilote qu’il édite, et dans lequel il annonce son recrutement.

C’est en faisant du lobbying pour l’aviation que Jacques Callies a rencontré Pierre Cabaré. Vice-président du cercle aéronautique du Parlement, dont la finalité est justement de faire du lobbying, il approche le député lors d’un dîner à l’assemblée nationale et obtient finalement un rendez-vous avec lui pour faire part des doléances du Gipag. « Nous lui avons fait des demandes précises sur des points législatifs, mais rien ne s’est passé derrière, raconte-t-il Alors, je l’ai interpellé : "c’est quoi ce bordel ?" et l’été 2019, il m’a proposé de venir travailler les sujets aéronautiques pour lui. »

« Mieux entendus au cœur du pouvoir »

Dès l’embauche de Callies, le Gipag, qui représente des ateliers de maintenance, écoles de pilotage, constructeurs, industriels, équipementiers, et sociétés de travail aérien, se félicite de la belle prise. « Nous avons vécu un moment que l’on pourrait qualifier d’important. Un député est venu prendre la parole [...]. Il était parmi nous grâce à l’invitation d’un de nos membres, Jacques Callies, qui est devenu son assistant parlementaire », rapporte l’association dans un compte-rendu publié en janvier 2020. Qualifié de « député allié », Pierre Cabaré aurait, selon le Gipag, « expliqué qu’il allait s’appuyer sur l’expertise de notre groupe pour faire avancer [les] dossiers (des adhérents de l’association, NDLR) ». Et l’autrice du billet de prophétiser : « Nous allons enfin être un peu mieux entendus par nos députés au cœur du pouvoir ».

C’est chose faite quelques semaines plus tard. L’une des principales préoccupations du Gipag, à l'époque, est de lutter contre la fermeture des points de passage frontaliers . Cette problématique, évoquée par Jacques Callies dans sa revue dès 2017, fait alors l'objet d'un lobby tout azimut de la part du Gipag. Sa présidente en discute par exemple en janvier 2020 avec une sénatrice LR en janvier 2020.  Devenu collaborateur parlementaire, Jacques Callies pousse le sujet à l’Assemblée nationale et rédige une question écrite posée par le député Cabaré, en février 2020. Les efforts du lobbyiste aurait, d'après lui, plutôt payé : « la recherche que j’avais faite sur l’impact de cette mesure insensée a freiné le gouvernement ». La question des points de passage frontaliers concerne aussi l’AOPA France, association de propriétaires et pilotes d’avion, dont Jacques Callies est également administrateur.    

Jacques Callies n’est resté qu’un an en poste, comme son contrat le prévoyait. Après son départ, le Gipag a continué à avoir accès aux oreilles des élus. Le 15 février 2021, l'organisation a été auditionnée à propos du projet de loi dit Climat par le groupe d’étude aéronautique et spatial de l’Assemblée nationale co-présidé par… Pierre Cabaré. Impossible de savoir ce qui s’y estl dit, il n’existe pas de compte-rendu public. Quoi qu’il en soit, le but de ce groupe est justement de faire remonter les préoccupations des personnes rencontrées, nous explique Jean-Luc Lagleize, qui le co-préside. « C’est quelque chose de très informel qui permet de faire avancer les dossiers », indique le député Modem de la deuxième circonscription de Haute-Garonne qui explique que les députés défendent ensuite ces sujets auprès de l’exécutif.

Jean-Luc Lagleize dit ne pas savoir comment la connexion entre le Gipag et le groupe d’étude s’est faite. Interrogé sur la position ambivalente du collaborateur de son collègue, le parlementaire balaie la question : « Cela me paraît sain de s’intéresser à tout. Parce qu’il est collaborateur il n’aurait pas le droit, comme tous les citoyens, de s’intéresser à certains sujets ? Regardez s’il a un intérêt financier… ». Justement, Jacques Callies a personnellement des intérêts financiers dans le secteur de l’aviation générale. Sa revue fait appel à des annonceurs publicitaires et il organise un salon de la formation aux métiers de l’aéronautique “financé par des exposants industriels”, nous a-t-il indiqué.

Besoin de spécialistes

« Je passais un peu pour un lobbyiste, c’est vrai », admet Jacques Callies en se remémorant son passage à l’Assemblée nationale. Il justifie néanmoins son travail là-bas : « A mon sens, un député est là pour défendre l’aviation », surtout - même si l’on peut en débattre – dans une circonscription abritant le siège et des usines d’Airbus.

Comment l’élu LREM a-t-il géré le risque de conflit d’intérêts posé par le recrutement de son collaborateur temporaire ? « Pour comprendre les situations, on a besoin de spécialistes, que ce soit en médecine ou ailleurs, et jamais aucun groupe de pression ne m’a dicté ce que je devais faire. On ne peut pas me reprocher quoi que ce soit », affirme le député qui n’a pas souhaité répondre à l’ensemble de nos questions.

Une défense un peu légère, selon Elsa Foucraut, consultante indépendante pour la transparence de la vie publique et la lutte contre la corruption. « Comment faire quand on manque d’expertise pour rester indépendant ? Les lobbyistes fournissent certes de l’expertise, mais par nature elle peut être biaisée et mérite d’être confrontée à d’autres points de vue. Il existe très clairement d’autres moyens que de prendre des collaborateurs qui ont des conflits d’intérêts », assure-t-elle.

« On ne demande pas aux gens d’être neutres. Le député est libre. Tant que le collaborateur n’abuse pas de sa confiance, ce n’est pas problématique. L’influence, dès lors qu’elle est transparente, ne me dérange pas », déclare pour sa part Sylvain Waserman, député Modem du Bas-Rhin, vice-président de l’Assemblée nationale et auteur d’un rapport sur le lobbying à l’Assemblée.

Mais ici, la transparence est imparfaite. Le but des informations disponibles sur le site de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique est de mettre en lumière les liens d’intérêts , pour éviter les suspicions, par exemple. Or, dans celle de Pierre Cabaré, le lien entre le Gipag et Jacques Callies n’apparaît pas clairement. L'intéressé est présenté comme « administrateur du groupement des industriels de l'aircraftowners and pilots association ». Confusion entre le Gipag et l’AOPA ? En tous cas, l’erreur ne peut pas provenir de la HATVP puisque « les déclarations qui apparaissent sur le site sont générées automatiquement à partir des déclarations effectuées par les déclarants », indique-t-elle. Alors que la loi oblige le député à ne communiquer que les activités professionnelles de ses collaborateurs, Pierre Cabaré a choisi d’aller un peu plus loin… tout en transmettant finalement des informations erronées.    

Peu de règles légales et déontologiques sont applicables aux assistants parlementaires, à l’exception de la législation sur les emplois familiaux et l’interdiction légale d’être rémunéré par un représentant d’intérêts inscrits sur un registre. Les critères pour figurer sur ce registre sont, en plus, jugés trop restrictifs et insatisfaisants par l’association anti-corruption Transparency, qui aimerait y voir apparaître les organisations professionnelles. En l’espèce, ni l’AOPA ni le Gipag y figurent. « Dès lors que, à raison de sa proximité avec le député-employeur, un collaborateur parlementaire est susceptible d’influencer les conditions d’exercice du mandat du parlementaire, il apparaît logique d’exiger du collaborateur qu’il évite tout conflit d’intérêts dans l’exercice de ses fonctions », écrivait Agnès Roblot-Troizier, l’ancienne déontologue de l’Assemblée nationale dans un rapport de 2019. Elle avait proposé d’adopter un code de déontologie des collaborateurs. Une proposition non suivie d’effet à ce jour.

C’est en épluchant, en avril dernier, les déclarations des députés toulousains à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, que nous avons pris connaissance des fonctions de Jacques Callies auprès de Pierre Cabaré. Hasard du calendrier, le député a pris contact avec Mediacités, de manière concomitante, pour proposer une rencontre afin de « faire connaissance ». À cette occasion, il nous a donné sa version des faits dans l’affaire qui l’oppose à d’anciens collaborateurs. Nous avons donc enquêté sur les deux sujets en même temps.