Lundi 27 avril, dans un mail dont Mediacités a eu connaissance, Marc Legrand, nouveau président du conseil de surveillance d'Aéroport Toulouse Blagnac (ATB), a fait savoir aux salariés que « le conseil a approuvé les comptes 2019. Tenant compte des circonstances exceptionnelles, les actionnaires ont décidé à l’unanimité de soutenir la proposition […] de ne pas verser de dividendes au titre du résultat 2019 ». Face à la crise sanitaire, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, avait appelé, dès la fin mars, les entreprises bénéficiant de mesures de chômage partiel (pris en charge par l’État) à ne pas verser de dividendes cette année.

Mediacités s'est procuré la présentation - confidentielle - des comptes 2019 d'ATB. Avec un résultat net à 21,8 millions d'euros en 2019, en hausse de 18 % par rapport à 2018, ils sont meilleurs que prévus. D'après un autre document confidentiel que nous nous étions procuré, le cabinet KPMG projetait en décembre 2018 un résultat de 20,4 millions d'euros pour 2019. Sur la demande de Casil Europe, actionnaire majoritaire à l'époque, KPMG évoquait alors la possibilité de verser 100 % du résultat net, chaque année, en dividendes aux actionnaires. Selon cette logique, en 2020, les actionnaires se sont donc privés, de 21,8 millions d'euros. Près de 11 millions d'euros pour Eiffage, 5,5 millions d'euros pour la CCI, 2,3 millions d'euros pour l’État et environ 1 million d'euros pour chacune des trois collectivités actionnaires.      

capture écran KPMG 30 avril 2020 DIVIDENDES

Car l'actionnariat a changé fin 2019, lorsque Eiffage, groupe de BTP français, a racheté les parts du fonds d'investissement chinois pour un montant de 500 millions d'euros. Mais la doctrine concernant le versement des dividendes a-t-elle évolué ? « Cela n'avait pas encore été décidé, assure, sous couvert d'anonymat, le représentant d'un actionnaire minoritaire au conseil de surveillance d'ATB. Avant la crise sanitaire, Eiffage nous avait seulement dit que la logique de verser 100 % du résultat en dividendes n'était pas aberrante, mais que cela restait à discuter. »

Les bénéfices de l'année 2019 seront-ils définitivement immobilisés en trésorerie ? Eiffage n'a pris aucun engagement formel en ce sens. Par le biais de son service presse, il nous a fait cette réponse : « La situation tout à fait exceptionnelle liée à la crise sanitaire actuelle et les incertitudes qu’elle fait peser sur l’activité de l’aéroport à moyen terme […] rendent prématurée toute anticipation de décision de gestion pour 2021, décision qui sera, dans tous les cas, concertée entre actionnaires. »

« Au cours du conseil de surveillance, ils n'ont pas dit qu'ils tiraient un trait sur cette enveloppe pour 2021, expliquait un délégué syndical CGT, interrogé par France 3 Occitanie le 28 avril. Si c'est pour s'en verser plus l'année prochaine, ça n'aidera pas l'entreprise pour autant. » Un engagement clair, de la part des actionnaires, de ne pas toucher aux bénéfices de l'année 2019 serait certainement bien accueilli par les salariés, qui subissent directement la crise. En chômage partiel depuis le 6 avril, ils ne touchent que 84 % de leur salaire net.

Quand les actionnaires piochent dans la trésorerie

Rien n'empêche les actionnaires de piocher dans la trésorerie en 2021 pour récupérer leur part. La technique a été largement utilisée par Casil Europe, qui avait ponctionné 15 millions d'euros dans la trésorerie en 2016. Elle est aussi éprouvée sur d'autres aéroports : à Lyon, exploité par Vinci Airports, les actionnaires ponctionnent 25 % de la trésorerie chaque année et récupèrent également 100 % du résultat en dividendes, comme nos enquêtes l'ont révélé.

La tentation pourrait être d'autant plus forte que l'année 2020 sera une année noire. Initialement, en décembre 2018, KPMG projetait un résultat net à 24,5 millions d'euros. Depuis, la Covid-19 est passée par là et une étude publiée par le cabinet de stratégie Archery, le 9 avril, estime que les revenus des aéroports, en Europe, pourraient baisser de 42 % en 2020.

Capture page 17 Archery 30 avril 2020

D'après notre source au conseil de surveillance, le représentant d'Eiffage Marc Legrand ne serait pas trop inquiet à long terme : « Ils ont l'exploitation de l'aéroport jusqu'en 2046, ils ont le temps de se refaire ! »

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.