L' agglomération lilloise a beaucoup changé ces trente dernières années. À quoi ressemble-t-elle aujourd'hui ?

Cécile Vignal : L'image véhiculée par les pouvoirs publics est celle d'une métropole créative, innovante, tertiaire, prenant un nouvel élan après une crise industrielle terrible. Au risque de passer pour des trouble-fête, nous montrons une réalité différente. Lille est aujourd'hui l'agglomération (hors région parisienne) où les contrastes sociaux sont les plus marqués. Le taux de pauvreté est très élevé dans certains quartiers (45 % des Roubaisiens vivent en dessous du seuil de pauvreté) tandis que le nombre de contribuables assujettis à l'impôt sur la fortune atteint des records dans d'autres (à Croix, Marcq-en-Barœul et Bondues). Les différences sociales sautent aux yeux sur des distances très courtes, du Vieux-Lille à Moulins par exemple. Les classes moyennes supérieures, les étudiants et les jeunes actifs sont de plus en plus nombreux mais six quartiers lillois sur dix font partie des « quartiers prioritaires » de la politique de la ville. Les classes populaires n'ont pas disparu avec les usines. Au contraire, les inégalités se sont accentuées.

Le géographe Christophe Guilluy oppose la « France périphérique » aux  « métropoles mondialisées ». Votre livre montre que cette France périphérique existe aussi au sein de la métropole lilloise…

Cécile Vignal : Faire la sociologie de Lille, comme d'ailleurs celle de Marseille, c'est montrer que les pauvres et les classes populaires vivent aussi au cœur des métropoles. Ce constat bat en brèche la vision schématique de Christophe Guilluy mais aussi l'idée, répandue chez de nombreux géographes et économistes, que les métropoles sont des « pompes à PIB » [produit intérieur brut] qui captent les richesses pour ensuite les redistribuer. Or, dans l'agglomération lilloise, la domination sociale reste très forte. Le marché du travail y est en restructuration permanente.

>>Lire aussi: Sociologie de Lille: 4 idées reçues battues en brèche

La tertiarisation de l'économie n'a-t-elle pas changé la donne ?

Fabien Eloire : Les start-up du numérique et de la santé ne créent pas autant d'emplois qu'une industrie très gourmande en main d'œuvre comme le textile. Par ailleurs, le secteur tertiaire n'a rien d'uniforme : il est constitué d'emplois hautement qualifiés et valorisés mais aussi d'emplois précaires et peu visibles, dans les services à la personne ou le commerce par exemple. Les classes populaires n'ont généralement pas accès aux emplois très qualifiés. Elles sont plus souvent confrontées au chômage ou aux emplois précaires et travaillent souvent à temps partiel ou en intérim. Cette discrimination est redoublée pour les enfants des populations immigrées issues de l'industrie.

Vous écrivez que les politiques publiques ont été « au mieux impuissantes, au pire complices » du creusement des inégalités. Comment l'expliquez-vous ?

Cécile Vignal : Les élus locaux ont été incapables de produire une politique de redistribution économique et sociale efficace à l'échelle de l'agglomération. Il suffit pour s'en convaincre d'observer l'histoire de la répartition et des politiques d'attribution des logements sociaux ou le niveau de ségrégation scolaire. Des efforts ont été faits pour rendre l'agglomération attractive, avec la candidature de Lille aux jeux olympiques puis sa sélection comme capitale européenne de la culture en 2004. Cette politique a fait l'objet d'un consensus au cours des trente dernières années entre les élus et le patronat local, qui a réinvesti les capitaux acquis dans le textile dans le tertiaire. Mais les classes populaires n'en ont pas tiré les profits attendus : ce sont les classes moyennes qui en bénéficient.

Lille se vit désormais comme une  « métropole européenne », rassemblant 90 communes et plus d'un million d'habitants. S'agit-il d'une unité de façade ?

Fabien Eloire : L'État a créé la communauté urbaine de Lille en 1966. Au départ, les élus locaux n'en voulaient pas. Mis devant le fait accompli, ils s'en sont emparés et en ont fait un espace de consensus. Avec Pierre Mauroy puis Martine Aubry, présidents socialistes de la communauté urbaine, les maires de droite et de gauche ont mis de côté les clivages partisans. Des études sociopolitiques se sont intéressées au processus de  « métropolisation ». Elles ont montré comment, au sein de l'assemblée communautaire, les votes ont presque toujours été préparés, de la construction d'Euralille à celle du grand stade, en masquant les dissensions. Ce fonctionnement institutionnel explique en grande partie l'impuissance des élus à régler les inégalités entre les territoires : les objectifs initiaux de mutualisation des ressources, de planification urbaine et de péréquation des richesses sont restés lettre morte.

Gérard Caudron : « Les élus locaux ont fait de leur mieux »

Gérard Caudron, maire de Villeneuve d'Ascq. Photo: site de la Métropole européenne de Lille.
Photo: Site de la Métropole européenne de Lille

Selon les auteurs de Sociologie de Lille, la construction de Villeneuve d'Ascq a contribué à creuser les inégalités territoriales. Tout en attirant les classes moyennes, la ville « nouvelle » des années 1970 aurait absorbé les investissements et les emplois qualifiés, au détriment de Roubaix et Tourcoing. Un constat que ne partage pas Gérard Caudron, maire de Villeneuve d'Ascq de 1977 à 2001 (PS) et depuis 2008 (Rassemblement citoyen).

« Dire que la ville nouvelle s'est faite au détriment de Roubaix et Tourcoing, c'est faux ! Villeneuve d'Ascq compte 45 % de logements sociaux. C'est même la commune de la métropole qui en compte le plus. En revanche, il est vrai que le cadre que nous avons créé, en misant sur la recherche, l'innovation et l'université, a été attractif pour la nouvelle économie. Contrairement aux opérations de rénovation urbaine, le processus de la ville nouvelle a permis d'aller vite : en dix ans, tout était quasiment construit. Dès le départ, nous avons créé des zones d'activité et aménagé la voirie, les écoles, les salles de sport. Ces investissements font de Villeneuve d'Ascq une ville plutôt réussie.

Pour juger de l'ampleur du travail des élus, il ne faut pas comparer la métropole lilloise à Montpellier ou Nice mais mesurer d'où l'on vient. Nous avons fait de notre mieux. Il y a 40 ans, Lille était une petite ville de province en perdition. La misère était telle que le Vieux-Lille devait être rasé ! Villeneuve d'Ascq a donné un coup de booster. Puis Lille s'est relancée avec Euralille. Grâce à ces deux locomotives, l'agglomération est devenue une métropole européenne qui compte. Certes, Roubaix et Tourcoing ont avancé moins vite, malgré des crédits publics massifs. Mais leurs élus ont fait le maximum. Ce n'est pas simple de transformer d'anciennes cités textiles, quand des milliers d'emplois non qualifiés ont été supprimés, en villes des nouvelles technologiques et de l'innovation. »

 

 

 

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.