Avez-vous été surpris par l'ampleur de l'effondrement du PS et notamment l'élimination de tous les députés socialistes du Nord et du Pas-de-Calais ?

Pas du tout. Cette déroute a une logique. J'ai publié en 2014 dans Le Monde une interview intitulée « Le PS va terminer en charpie » et, il y a un an, un long papier dans Le Monde diplomatique, « L'autodestruction du parti socialiste », où j'annonçais ce qui allait se passer. Ce n'était pas de la futurologie politique mais la simple prise en compte des nombreux signes précurseurs depuis 2012. Toutes les élections intermédiaires ont été catastrophiques pour le PS. Il a perdu toutes les législatives partielles en étant souvent éliminé dès le premier tour. Il a cédé 162 villes de plus de 9000 habitants aux élections municipales de 2014. Et les régionales et les départementales l'ont laissé avec seulement 5 régions et 26 départements.

Dans le Nord, la trajectoire de la défaite est également inscrite depuis longtemps. Le PS a dû abandonner de nombreux bastions aux municipales, dont Tourcoing, Roubaix, Maubeuge ou Dunkerque. Il a perdu le département avec un score catastrophique. Et il a eu zéro élu à la région. Electoralement, il y a une très grande cohérence. Compte tenu de ce qui s'est passé à l'élection présidentielle, il était donc tout à fait prévisible que le PS soit réduit à portion congrue ou à rien dans le Nord-Pas-de-Calais. Ce qui est inédit historiquement puisque les socialistes nordistes avaient toujours eu des représentants à l'Assemblée depuis la la fin du 19ème siècle et la création de la SFIO.

Professeur de sciences politiques à l'Université de Lille 2, Rémi Lefebvre ne s'intéresse pas qu'au PS. Au delà de es recherches sur les partis, les militants ou les primaires ouvertes, il promène un oeil critique sur la professionnalisation de la vie politique et travaille sur la démocratie participative. Photo: DR
Professeur de sciences politiques à l'Université de Lille 2, Rémi Lefebvre ne s'intéresse pas qu'au PS. Au delà de ses recherches sur les partis, les militants ou les primaires ouvertes, il promène un oeil critique sur la professionnalisation de la vie politique et travaille sur la démocratie participative. Photo: DR

Pourtant, tout en annonçant la catastrophe, vous insistiez dans vos analyses sur la résilience du PS. Vous y croyez toujours ?

J'ai dit que le PS s'autodétruisait et qu'il allait terminer en charpie mais je reste prudent sur l'idée qu'il puisse disparaître complètement. D'abord parce que les partis politiques, à l'instar de toutes les institutions, ne disparaissent pas aussi facilement en France. On peut le voir avec le Parti communiste, donné pour mort depuis 30 ans, ou le parti radical, présent depuis la Troisième République. La logique des appareils est en effet de se reproduire, même avec peu de ressources. Or le PS est quand même un parti incrusté dans la vie politique française... Par ailleurs, il ne faut pas croire que l'électorat socialiste se soit liquéfié d'un coup. Il y a des gens qui demeurent attachés au parti socialiste, qui ont des habitudes de vote même s'ils sont très déçus. Si le parti peut mourir, le socialisme ne va pas mourir comme idée. Il reste un espace réformiste de gauche. Entre Macron qui incarne le social libéralisme, voire le libéralisme de centre droit, et Jean-Luc Mélenchon qui a préempté une forme de radicalité à gauche. La question est de savoir quelle offre organisationnelle peut l'occuper. C'est un enjeu des années à venir.

A l'évidence, le PS n'est pas le mieux placé pour cela car il s'est disqualifié. La détestation qu'il suscite aujourd'hui est très frappante car elle va au-delà de la violence adressée aux partis de gouvernement qui échouent. On l'a vu aux dernières élections législatives où l'étiquette socialiste était un stigmate. Les gens ne voulaient plus du PS, par les pratiques qu'il incarnait, par ses divisions et par ses reniements. Hollande a mené une politique très clairement en rupture par rapport à ses promesses de 2012 qui étaient pourtant modestes. Il a violenté son électorat sur le pacte de responsabilité, sur la déchéance de nationalité, sur la loi travail... Il n'a pas cherché vraiment à expliquer ce tournant de la politique de l'offre. Et il n'a pu se justifier en faisant valoir des résultats.

« Hollande a sacrifié le PS sur l'autel de la recomposition politique qu'il souhaitait... et il s'est sacrifié lui-même »

Comment en arrive-t-on à un tel suicide politique ?

Hollande et le Parti socialiste n'avaient pas préparé l'exercice du pouvoir qui est toujours une épreuve. On cède et on renonce d'autant plus facilement que l'on n'est pas armé. C'est en partie à cause des primaires. Certes, elles sont un mode de régulation et de production de leadership qui a bien fonctionné mais elles ont focalisé les socialistes sur l'obsession de trouver un candidat. Ils ont usé toutes leurs forces dans l'exercice. Or l'arrivée au pouvoir est toujours très compliquée pour la gauche. Il ne suffit pas d'avoir des bonnes mesures, il faut avoir une stratégie vis-à-vis de la haute fonction publique et de l'Europe pour résister aux injonctions au statu quo. Il faut avoir une stratégie de communication qui dose la question des sacrifices. Il faut intégrer l'idée que cela va être coûteux électoralement. Résultat de cette impréparation, on a l'impression qu'Hollande louvoie dans les premières semaines. Et puis, très rapidement, en novembre, c'est le tournant de la politique de l'offre, avec le CICE où il prend déjà une option. Sans cesser de tâtonner, il entre alors progressivement dans une espèce de surenchère à droite que les historiens dans 50 ans trouveront hallucinante. Le point d'orgue étant la déchéance de la nationalité et la loi travail qui, tant du point de vue des libertés publiques que de la question économique, se situent très clairement droite. On a l'impression que François Hollande a été pris dans une impasse et qu'au lieu de revenir en arrière, il a décidé d'aller jusqu'au bout. Il s'est en quelque sorte radicalisé.

Ce qui s'est traduit dans la stratégie censée assurer sa réélection en 2017...

J'ai été frappé par une confidence de Hollande dans le livre des journalistes du Monde, Gérard Davet et Patrick Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça ». Il déclare le 11 décembre 2015 qu'« il faut pour le PS un acte de liquidation, il faut un hara-kiri ». Un an avant la primaire, il a donc clairement l'idée que le PS est un obstacle dans sa volonté de recomposer la vie politique et qu'il devient encombrant pour sa réélection. Ce projet était théorisé par Jean-Marie Le Guen, un des dirigeants socialistes qui a été le plus loin dans ce renoncement. Il s'agissait en effet non seulement d'assumer une ligne réformiste centriste mais aussi d'afficher la volonté de recomposer la vie politique au centre gauche et de produire un nouvel électorat. Le plus stupéfiant, c'est que la stratégie de Hollande, c'est la stratégie de Macron. Et le génie de Macron, ça été de se dire : « Hollande ne sera pas en position de l'appliquer, il est disqualifié et c'est moi qui vais le faire, qui vais construire un espace au centre, en écartant les frondeurs d'un côté et une droite identitaire de l'autre ». Hollande a enfanté d'un certain point de vue Macron au sens où son quinquennat a révélé des ambiguïtés idéologiques intenables dans son camp et une forme de convergence possible avec la droite modérée. Hollande a sacrifié le PS sur l'autel de cette stratégie et il s'est sacrifié lui-même car il était discrédité pour porter la recomposition qu'il souhaitait.

« Il y a une telle dépolitisation des élus locaux au PS qu'ils se sont trouvés incapables de réagir »

Pourquoi le PS n'a-t-il rien fait pour s'opposer à cette liquidation programmée d'en haut ?

C'est une énigme pour le chercheur car le PS est un parti électoraliste, une entreprise qui cherche à accroître ses parts de marché électoral. On a beaucoup dit que c'était une machine à investir des candidats aux élections locales, afin d'avoir des élus en nombre considérable. De fait, entre 2002 et 2012, le PS est devenu le parti du socialisme municipal, le parti des collectivités, à un niveau sans précédent historique. Il a exploité avec succès la logique des élections intermédiaires défavorables au pouvoir en place. Et malgré cela, on a l'impression que depuis 2012, il s'est complètement sacrifié électoralement. L'énigme, c'est qu'il n'y ait pas eu plus de courroies de rappel au niveau local.

Mon hypothèse est qu'il y a une telle dépolitisation des élus locaux au PS depuis des années qu'ils se sont trouvés incapables de réagir. En l'absence de véritables débats internes, ils n'avaient pas les ressources idéologiques pour le faire. Nombre d'élus que j'ai rencontrés étaient pourtant effarés et choqués par ce qu'il se passait. Mais ils étaient comme des lapins pris dans les phares. Ils ne voulaient pas affaiblir un peu plus l'exécutif. Je suis persuadé que la contestation du gouvernement allait au-delà des frondeurs mais qu'elle est restée en grande partie muette. Les frondeurs ont aussi leur responsabilité car ils n'ont pas été conséquents, ils ne sont pas allés jusqu'au bout. A partir du moment où ils décident de déposer une motion de censure contre le gouvernement mais qu'ils ne quittent pas le parti, ce n'est plus cohérent. Eux-mêmes ont fatigué et lassé le peuple de gauche. Ils sont apparus comme des fauteurs de troubles inconséquents voire duplices.

Manuel Valls a-t-il joué un rôle d'accélérateur dans cette décomposition ?

Il participe de cette stratégie mais il n'y a pas de surprise. Ce qui est surprenant, c'est qu'il soit devenu aussi facilement Premier ministre en 2014. Il s'agit quand même d'une personnalité qui, à partir du Congrès de Reims, en 2008, n'a cessé de construire son identité contre le PS. Au point où Martine Aubry lui avait dit : « Quitte le parti ». Mais il reste et fait la primaire sur une ligne ultra-minoritaire à gauche où il obtient 5 %. Nommé à l'Intérieur, il se rend indispensable auprès de Hollande dans l'opinion et finit par décrocher Matignon. Ce qui est hallucinant dans le gouvernement Hollande, c'est que la base de légitimité s'est rétrécie de mois en mois. Il n'y avait pas les communistes au départ, ils se sont désolidarisés des Verts... Là aussi c'est de l'autodestruction. On a l'impression que l'exécutif a tout fait pour restreindre sa base de légitimité à une toute petite partie du PS, l'aile sociale libérale pourtant ultra-minoritaire.

Diriez-vous que Hollande et Valls portent la responsabilité de la débâcle du PS, comme a pu le suggérer François Lamy, après sa défaite dans la première circonscription de Lille ?

Ce serait réducteur car tout ne s'est pas joué à partir de 2012. Le paradoxe du PS, c'est qu'il arrive au pouvoir dans des conditions encore plus hégémoniques que Macron aujourd'hui ! Il détient le Sénat, une majorité absolue à l'Assemblée nationale et quasiment toutes les collectivités locales. Le PS est au faîte de son hégémonie. Mais c'est un colosse aux pieds d'argile. Car Hollande a gagné aussi en profitant d'un vote anti-Sarkozy. Et le PS, on l'a vu, n'a pas bien préparé l'exercice du pouvoir. Il lui manquait notamment une élite administrative de substitution. C'est une des clés de l'échec de Hollande. La technostructure a en effet acquis un pouvoir considérable. Problème, le PS n'a aucune prise sur elle ou alors les technos proches du PS sont prisonniers de l'idéologie dominante. On l'a bien vu sur la loi de séparation bancaire ou quand la direction du Trésor s'est opposée à Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif... Il fallait donc préparer des équipes et se préparer à cet affrontement. Les difficultés ont commencé dès la constitution des cabinets. Ils ont dû aller chercher des gens de la période Jospin car ils n'avaient pas créé de réseaux de fonctionnaires à eux. De plus, le PS a souffert d'avoir désinvesti la bataille des idées depuis des années. Résultat, il a cédé devant la technostructure car n'était pas armé idéologiquement. Et ce parce qu'il n'avait pas tranché sa ligne politique auparavant.

A quand remonte ce rendez-vous manqué ?

En 2002, quand Jospin est battu, il y a, comme c'est normal, une grande rénovation programmée. Mais ce travail de réflexion s'est heurté paradoxalement à la victoire du PS aux élections locales. Ces succès l'ont dispensé de réaliser ce travail. En tant que Premier secrétaire à ce moment, Hollande a une responsabilité : il a cultivé la synthèse, n'a pas voulu trancher, n'était pas intéressé par la refondation intellectuelle du PS. La situation s'est répétée après la défaite à la présidentielle de 2007 puisque le PS a continué à gagner les élections locales. Résultat, il s'est alangui. N'étant pas contesté à gauche, il disposait d'une rente de situation dominante qui lui permettait de prospérer dans l'opposition sans se remettre en cause.

« Le PS dans le Nord ne cherche pas a recruter car le notable implanté n'a pas besoin de militants »

Le PS du Nord est-il dans une situation aussi apocalyptique qu'au niveau national ? C'est quand même la région où le parti était le plus solidement implanté...

Les socialistes ont toujours été hégémoniques dans le Nord. Ils ont toujours eu le département sauf entre 1992 et 1998 ; ils ont toujours détenu la région hormis la période avec les Verts ; et certaines villes comme Lille ont toujours eu des maires socialistes si l'on excepte quelques années au 20ème siècle. Il existe donc une culture du pouvoir qui fait du PS un parti perfusé aux institutions. Il est devenu un parti de collectivités locales, d'assistants parlementaires, d'élus, d'élus cumulants, bref, de gens qui vivent très bien de la politique. La contrepartie, c'est que ce parti a aussi fait l'économie du militantisme. Mais cette évolution remonte à bien avant 2012. La base militante s'est rétrécie.

Au fond, le PS dans le Nord est devenu un parti malthusien. Il ne cherche pas à recruter car le notable implanté n'a pas besoin de militants. Il utilise plus les politiques publiques et la prime au sortant pour conserver le pouvoir. Il n'a aucun intérêt à favoriser l'arrivée de nouveaux militants susceptibles de venir contrarier les équilibres acquis. Car au PS, il faut quand même le rappeler, ce sont les militants qui désignent les candidats. Avec le temps, une espèce de crainte s'est installée qu'on a très bien vue avec l'initiative de 2006 des « militants à 20 euros ». Elle a ramené au total quelque 80 000 nouveaux militants au niveau national. Mais dans le Nord, comme ailleurs, on s'est méfié d'eux : ils n'étaient pas manipulables. S'ajoute à cette méfiance, le fait que le PS n'a pas réussi à repenser son militantisme : pas de réflexion par rapport aux milieux populaires, aux jeunes de banlieue, aux populations d'origine immigrée où le PS n'a jamais réussi à s'implanter... Mais il y a plus troublant : le PS a cessé d'être un parti d'enseignants, ce qui était sa force principale, plus que d'être un parti d'ouvriers. Il a perdu des relais précieux qui étaient en contact avec la population.

Combien reste-t-il de militants socialistes dans le Nord ?

Leur nombre a été divisé par deux depuis 2000 : on est passé de 10 000 à 5 000. A Lille, au 1er janvier 2016, on dénombrait 566 adhérents contre 1400 en 2006, selon les chiffres que j'ai compilés pour un article paru dans l'ouvrage collectif Sociologie de Lille. Certaines sections sont très peu actives comme celle de Lille Sud qui ne rassemble que 46 militants alors que le quartier compte 25 000 habitants. Moins de cinquante personnes du parti au pouvoir dans un quartier réservoir du PS historiquement, c'est hallucinant ! Le FN progresse dans la région Nord-Pas-De-Calais en partie parce que le PS a négligé les milieux populaires et qu'il ne se donne plus les moyens de les encadrer et de les politiser. L'exemple du bassin minier est édifiant à ce titre. Parmi les militants qui restent se trouvent beaucoup de personnes âgées et des fonctionnaires territoriaux qui sont là par tradition familiale mais aussi, il faut l'avouer, par intérêt personnel. Résultat, dans une ville comme Dunkerque, depuis la perte de la ville, la section est désertée. Elle a perdu ses militants « alimentaires ».

« En perdant les institutions, le PS risque de tout perdre »

C'était du clientélisme ?

Oui pour partie. Mais un clientélisme partisan, de collectivités, fait de favoritisme, de connivences, d'entre-soi. Le tour de force du PS, c'est d'être parvenu à maintenir ses positions électorales alors que sa base électorale s'érodait, notamment dans les milieux populaires. Il a réussi parce que toutes les institutions se renforçaient mutuellement et se rendaient des services. Un adjoint d'une commune pouvait faire embaucher quelqu'un comme chargé de mission au conseil régional... D'ailleurs, quand la droite a pris le pouvoir au conseil départemental et au conseil régional, les nouveaux élus ont manifesté une méfiance absolue vis à vis des services peuplés de gens proches de la gauche.

La perte des institutions annonce donc des jours difficiles pour le PS dans le Nord...

C'était sa force, mais en les perdant il risque de tout perdre. Par exemple, les secrétaires de section, avant 2012, étaient quasiment tous des gens qui travaillaient dans les cabinets. Ils cumulaient les positions partisanes et les positions de collaborateur d'élu. Du coup, faute de pouvoir offrir aujourd'hui beaucoup de postes dans les collectivités locales, il n'y a plus personne qui tient les sections et elles se dévitalisent.

Pour la fédération du Nord, qui était déjà en déficit, les nouvelles défaites électorales sont aussi une catastrophe. Elle accuse une dette d'un million d'euros et va devoir vendre une partie de son siège. Il ne reste pratiquement que deux permanents contre une dizaine à un moment donné. Là encore, forcément, il n'y a plus de travail d'animation politique.

Y-a-t-il des personnalités capables d'initier un rebond local du parti socialiste ? Ou la situation est-elle à ce point désespérée ?

On arrive au bout d'un cycle, plusieurs personnalités se sont effacées : par exemple Bernard Roman, Yves Durand à Lomme, Michel Delebarre, Rémi Pauvros à Maubeuge... Toute une génération passe la main. Or les périodes de basses eaux politiques sont aussi celles où se révèlent des personnalités. Il y a donc un espace à occuper mais ce ne sera pas facile.

Parmi les nouveaux responsables émerge Patrick Kanner. Son principal atout est d'être un homme de parti. Il en connaît très bien les codes, plus que Martine Aubry même si elle a été Première secrétaire. Kanner, lui, est proche des militants : il va les soutenir dans les élections locales, il leur passe des coups fil quand il y a eu un décès dans leur famille... Il excelle dans le jeu de l'interpersonnel qui reste un liant symbolique du militantisme. Du coup, il est très apprécié par le peu de militants qu'il reste. Un vrai paradoxe étant donné son positionnement à droite qui pourrait les rebuter.

« L'opposition Kanner-Aubry constitue un facteur d'affaiblissement incroyable pour le PS du Nord. C'est une lutte à mort »

C'est aussi un des rares dirigeants dont la carrière a été accélérée par le pouvoir. Il faut dire que Manuel Valls l'a nommé ministre dans une large mesure pour diviser la fédération du Nord car il savait que Martine Aubry allait désapprouver cette décision. C'est d'ailleurs exactement ce qu'il s'est passé. Depuis le Congrès de Poitiers de 2015, la lutte entre Gilles Pargneaux et Aubry... on n'a jamais vu une fédération aussi divisée. Une victoire pour Valls, l'ennemi historique de Martine Aubry. Leur conflit est allé très loin : je ne peux pas entrer dans le détail, mais de nombreux indices montrent qu'il a réalisé la fusion avec la Picardie pour empêcher la victoire de Pierre de Saintignon.

L'opposition Kanner-Aubry constitue en tout cas un facteur d'affaiblissement incroyable pour le PS du Nord. C'est une lutte à mort. Aubry vient d'ailleurs de retirer les délégations des adjoints proches de Kanner qui ont soutenu Macron. La prochaine élection municipale est donc bien celle de tous les dangers, non seulement en raison de la menace externe France insoumise ou En marche mais parce que le PS va arriver complètement divisé.

Et Martine Aubry ? Va-t-elle aussi passer la main dans ce contexte ?

Je ne sais pas. On entend dire qu'elle ne se représentera pas si le PS est assuré de garder la mairie mais on en est loin. Les seules certitudes sont que France insoumise a fait élire deux députés dans des circonscriptions lilloises et que Jean-Luc Mélenchon a réalisé un score énorme à Lille. Cela indique que la ville reste à gauche mais qu'elle semble avoir fait une croix sur le PS. Temporairement? Cela va dépendre de la capacité qu'aura le PS de rebondir. On peut très bien se retrouver avec une liste citoyenne de gauche un peu à la Eric Piolle (élu maire EELV de Grenoble en 2014) face à une Martine Aubry qui serait éventuellement candidate à un quatrième mandat. Mais il ne faut pas oublier Christophe Itier, le leader d'En Marche dans le Nord, qui est très déçu d'avoir perdu la circonscription que tout le monde lui donnait gagnée d'avance et qui veut, j'en suis persuadé, prendre sa revanche aux municipales. Le fameux casse-noix peut encore broyer un peu plus le PS à Lille. L'électorat radical est très présent dans cette ville sociologiquement très favorable à Mélenchon avec des classes moyennes intellectuelles parfois précarisées, assez jeunes, diplômées, etc. Mais on trouve de l'autre côté une bourgeoisie social-libérale qui peut bien aimer En Marche. L'équation aux prochaines municipales est donc loin d'être simple.

Vous avez étudié la professionnalisation de la vie politique en pointant le fait que les élus locaux étaient de plus en plus des technocrates. Qu'est-ce qui distingue encore la gestion d'une ville PS dans ce contexte ?

Pas grand chose. Entre 2002 et 2012, on aurait pu imaginer que les collectivités locales soient pour le PS des laboratoires de préparation du pouvoir, d'expérimentation, de politisation des milieux populaires, etc. Dans les faits, si on prend Nantes, Rennes, Strasbourg ou Lyon, on constate que ces villes ont mené la même politique d'attractivité, de compétition internationale et utilisé la culture comme moyen de promotion économique. Ce sont aussi des villes qui se sont considérablement gentrifiées. C'est ce que Fabien Escalona appelait les idéopôles : des grandes villes qui profitent de la mondialisation. Elles ont créé des maires gestionnaires qui, une fois arrivés au pouvoir local, n'ont pas vraiment cherché à contester le pouvoir national. La dépolitisation du PS s'est surtout produite dans ce primat de la gestion locale où, en gros, on gère sa clientèle électorale et on gère sa réélection beaucoup plus qu'on utilise le pouvoir local comme un instrument de transformation sociale. C'est ça la réalité sociologique et politique du PS depuis des années : un parti de gestionnaires locaux qui a abandonné la bataille politique et intellectuelle... Je pense que le PS a perdu la base populaire pour des raisons idéologiques nationales mais aussi pour des raisons locales. Mais c'est aussi par le bas que le PS peut peut-être se reconstruire : en redéfinissant l'utopie d'un socialisme municipal qui a perdu au fil du temps toute identité politique distinctive.

Les grands entretiens de Mediacités
Du 20 juillet au 17 août, Mediacités publie une série de grands entretiens. Première interview de l'été : le politiste et élu socialiste Rémi Lefebvre.