Vous avez annoncé votre démission du Sénat le 4 juillet, et pourtant vous êtes encore aujourd'hui dans les bureaux de la Haute assemblée [l'entretien a été réalisé le 25 juillet]. Que faites-vous ici ?

J'ai démissionné parce que le sénateur André Gattolin a quitté le groupe écologiste pour rejoindre En Marche, son départ faisant passer le nombre de sénateurs écologistes en dessous des 10 nécessaires pour constituer un groupe. Nous nous réunissons donc une dernière fois pour liquider le groupe. La fin du groupe écologiste au Sénat se traduit par une baisse de moyens considérable. La décision d'André Gattolin nous oblige à procéder dès aujourd'hui à trois licenciements !

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Qu'allez-vous faire maintenant que vous n'avez plus de mandat ?

Je ne le sais pas encore précisément. Ce qui est sûr, c'est que je ne m'impliquerai dans aucun parti, aucune refondation, aucun club de réflexion à connotation partidaire. Je vais continuer à épauler des engagements militants et associatifs dans le domaine de la solidarité envers les plus exclus.

Les écologistes n'ont donc plus de groupe au Sénat. Et Europe-Ecologie-Les-Verts n'a pas obtenu le moindre siège de député en juin. L'écologie politique a-t-elle encore un avenir ?

Le parti Les Verts, devenu Europe-Ecologie-Les-Verts, a grandi à une vitesse fulgurante, notamment grâce à la pertinence de ses propositions en matière de climat et de justice mondiale. On a très vite obtenu l'amour des électeurs. Ensuite, grâce à des accords avec d'autres partis, on a eu une forte rentabilité électorale : certains devenaient adjoints au maire ou vice-présidents de région à peine un an après avoir adhéré aux Verts ! Cette rapidité de notre développement nous a parfois empêchés de consacrer de l'énergie à des débats de fond. Elle a aussi attiré des opportunistes qui voyaient en notre parti un moyen d'accéder très vite aux responsabilités. Ce bal des ambitieux nous a détruit.

En revanche, on a gagné la bataille des idées. Quand je vois partout des citoyens consacrer une partie de leur budget à la construction d'un toit en panneaux solaires ou à l'achat de produits bio, et d'autres donner du temps à des AMAP (Association pour le maintien de l'agriculture paysanne, NDLR), je me dis que nous avons réussi à faire entrer nos idées dans la conscience collective. Le problème, c'est que les élites politiques ont une conscience écologique inférieure au peuple ! L'écologie politique sera-t-elle représentée encore par un parti à l'avenir ? Ou sera-t-elle présente dans les programmes de différentes organisations politiques ? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que nous avons contribué à faire avancer la prise de conscience.

Nicolas Hulot fait-il un bon ministre de l'Ecologie ?

Emmanuel Macron me laisse plein d'inquiétudes. Son gouvernement aussi. J'ai été présidente de la commission de la culture et de l'éducation au Sénat et je suis particulièrement déçu par son choix de nommer Jean-Michel Blanquer à l'Education nationale : cet homme défend des concepts archaïques, rigides et surtout qui ne fonctionnent pas. Quant à Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, il s'est distingué en déclarant qu'il refuserait de marier des personnes homosexuelles quand il était maire de Tourcoing ! Parmi eux, Nicolas Hulot est une bouffée de parole sincère. Reste à voir s'il est suffisamment armé pour remporter des arbitrages dans l'univers ultra-libéral du gouvernement d'Emmanuel Macron.

La fondation de Nicolas Hulot a reçu de l'argent d'EDF, et celui-ci va devoir prendre position sur l’EPR de Flamanville détenu par EDF…

La moralisation de la vie politique a été un des arguments de campagne d'Emmanuel Macron. Quand on voit les différentes affaires qui ont déjà touché le gouvernement, on se dit qu'il y a encore du travail à faire de ce côté là. Nicolas Hulot n'est pas le pire : il a pris ses distances avec sa fondation. Il est difficile de juger des conflits d'intérêts eu égard à des liens passés...

https://twitter.com/OFentreprises/status/883091231911399426

Au début du mois, les gouvernements européens ont adopté une définition commune des perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques suspectées d'être à l'origine de nombreuses maladies. Jusqu'ici la France avait toujours bloqué ce texte qui présente des garanties insuffisantes en matière de santé et d'environnement. Nicolas Hulot, lui, a signé...

Face au poids colossal de l'industrie chimique allemande, Nicolas Hulot a cédé. Cet arbitrage est suicidaire. La France a accepté un compromis qui va fragiliser l'environnement chimique des européens pour les années à venir. Cela va conduire à détériorer la santé des habitants, ce qui représente aussi un coût phénoménal en matière de santé. Les gouvernants n'ont toujours pas réalisé que l'écologie fait faire des économies ! Sans doute parce que ces économies ne profitent pas aux mêmes personnes...

De nouvelles règles sur le cumul des mandats sont entrées en vigueur, interdisant notamment à un parlementaire d'être aussi maire, président de région ou de département. Vous comptez parmi les très rares élus à n'avoir jamais cumulé. Pourquoi ?

J'ai dû cumuler pendant une dizaine de jours en 2001, le temps de quitter le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais pour rejoindre le Sénat. Et c'est tout ! Je n'ai pas cédé à la pression de mes amis politiques qui m'incitaient à le faire. Si je ne l'ai pas fait, c'est surtout parce que ça ne me semblait pas faisable : en tant que sénatrice, je me levais à 6 heures, me couchais à minuit et passais mes journées à travailler sans prendre du temps pour moi. Alors comment font-ils, les cumulards ? Ils délèguent à la technocratie. Laquelle reproduit les politiques archaïques qu'elle a appris à mettre en place et qu'elle maîtrise. Et ainsi, rien ne change.

J'ai aussi pu me rendre compte des turpitudes insoupçonnées du cumul quand j'étais élue au conseil régional. Les élus locaux valenciennois, dunkerquois ou lillois y siégeaient pour obtenir des subventions pour leur commune. Malheur aux territoires qui n'étaient pas représentés ! Le beau musée qu'est aujourd'hui la Piscine de Roubaix aurait pu ne jamais voir le jour sans mon intervention...

Limiter le cumul, c'est aussi nécessaire pour que chaque citoyen puisse avoir accès aux responsabilités. Aristote le disait : une bonne démocratie, c'est une démocratie où on peut être tour à tour gouverné et gouvernant.

« Les chasseurs se comportent comme s’ils prenaient leur revanche sur les écolos »

Vous avez présidé le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais de 1992 à 1998. Quel regard portez-vous sur le bilan du président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand ?

Il accorde une place importante à la culture : c'est un bon point pour cet homme de droite d'avoir osé le faire car la culture est essentielle pour combattre la peur, la barbarie et faire reculer le Front National. En revanche, son choix de donner les clés de la politique environnementale aux chasseurs est catastrophique pour la région. Les aides accordées aux associations environnementales qui nettoient les rivières, protègent les oiseaux ou sensibilisent à la découverte de la nature ont été largement diminuées. Les chasseurs se comportent comme s'ils prenaient leur revanche sur les écolos.

Xavier Bertrand est aussi un farouche opposant à l'éolien.

S'il ne veut pas que la région accueille de nouvelles éoliennes, en fait-il suffisamment en parallèle pour faire baisser la consommation d'énergie, en travaillant par exemple sur l'isolation thermique ? Non, il ne fait pas ce travail là. Au contraire, il a liquidé la société fondée par la région pour faciliter la rénovation énergétique des bâtiments.

Fin 2012, la région Nord-Pas-de-Calais a fait appel à l'économiste Jérémy Rifkin et s'est lancée dans la 3e révolution industrielle. Est-ce un succès ?

Ce que je constate, c'est que l'on peine à passer du discours à l'action. Pourtant, nous avons des ouvriers, des cadres, de vrais savoir-faire. Mais certaines entreprises de pointe n'ont pas été soutenues quand elles en avaient besoin. Par exemple, à Isbergues, dans le Pas-de-Calais, il existe une usine dédiée au recyclage de cartes électroniques qui récupère les métaux précieux contenus dans ces objets. Quand elle a cherché de l'argent pour sa levée de fonds, ni la région, ni la 3e révolution industrielle ne l'ont aidée. Elle a depuis été rachetée par un fonds américain.

Après le démantèlement de la « jungle », des centaines de migrants, harcelés par les forces de l'ordre, continuent de errer à Calais. Quelle est la solution ?

Quand j'ai appris que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur [En 2002, NDLR], organisait une réunion dont l'objet était le démantèlement du centre d'hébergement d'urgence de Sangatte, géré par la Croix Rouge, je suis aussitôt partie manifester place Beauvau avec Hélène Flautre, députée européenne Europe-Ecologie-Les-Verts. Un membre du cabinet de Sarkozy nous a alors invitées à nous joindre à la réunion. Et là, surprise: je vois le maire communiste de Calais [Jacky Hénin, NDLR], le député socialiste Jack Lang, le maire de Dunkerque Michel Delebarre. Ils étaient là, tous d'accord pour détruire Sangatte. Dans ce centre, pourtant, on distribuait des livrets en douze langues pour expliquer aux migrants leurs droits, leur indiquer comment effectuer les démarches pour demander le droit d'asile, où se faire soigner, etc. Il faut se souvenir que le point de départ des problèmes actuels à Calais est la destruction de Sangatte.

A Grande-Synthe, le maire écologiste de la ville, Damien Carême, s'est démené pour ouvrir un camp « propre » et l'a fait, malgré les menaces du préfet. Malheureusement, cela s'est fini tragiquement : il y a eu des bagarres, qui ont été largement montées en épingle, et puis un incendie dévastateur... Je reste persuadée que s'il y avait des camps dignes et exemplaires dans toutes les villes de plus de 100 000 habitants, on n'aurait plus de problème avec les migrants : on pourrait les soigner, les aider et même les rendre employables. Peu de gens imaginent la grande variété des profils professionnels que l'on peut croiser dans ces camps. En début de campagne électorale, Emmanuel Macron louait une France diverse et multiculturelle. Hélas, on ne l'entend plus dire cela aujourd'hui.

Les grands entretiens de Mediacités
Du 20 juillet au 17 août, Mediacités publie une série de grands entretiens. A Lille, Marie-Christine Blandin est notre deuxième invitée après le politologue Rémi Lefebvre.