Comment jugez-vous l’action de Xavier Bertrand, deux ans après son élection à la tête du Conseil Régional ?
Je suis très heureux du combat qu’il mène pour continuer à faire de la région un hub européen des transports. C’est fondamental pour le développement économique. Grâce à la régionalisation de la société du canal Seine-Nord, nous sommes la seule région en France et l’une des rares en Europe à réunir la voie fluviale, les autoroutes et le ferroviaire à grande vitesse.

Il a aussi eu la délicatesse de ne pas critiquer votre bilan…
Xavier Bertrand a été élu par la gauche contre le FN. Dans ma ville de Liévin, par exemple, il a fait 8 % au premier tour et 51 % au deuxième. Il en a tenu le plus grand compte et a échappé à cette facilité de mettre en cause le bilan de son prédécesseur.

… mais il a quand-même hésité ! Car la situation financière du conseil régional n’est pas bonne.
Il a sûrement hésité. Mais il ne l’a pas fait et il a bien fait. A propos de la situation financière, quand vous empruntez à 0%, elle est soluble. De Nicolas Sarkozy à François Hollande, nous avons été scandaleusement privés d’impôts et d’autonomie fiscale. Nos ressources proviennent désormais de l’Etat et non des contribuables régionaux. C’est donc lui qui remboursera au bout du compte l’argent que nous empruntons. Nous avons inversé la prise, comme au judo. Puisqu’on nous prive de nos ressources et que ce n’est pas notre argent, allons-y !

« Xavier Bertrand a échappé à cette facilité de mettre en cause le bilan de son prédécesseur »

Reconnaissez que Xavier Bertrand n’a pas beaucoup de marge de manœuvre et que la situation’est très compliquée pour lui.
C’est très compliqué pour lui mais ça l’était aussi pour moi. Xavier Bertrand a agi et parlé juste jusqu’à présent. Les migrations à Calais. Alstom, le Brexit, les quotas laitiers… Nous sommes la seule région concernée par tous les évènements mondiaux. Présider cette région, c’est la tâche la plus difficile qui soit.

Vous échangez avec lui ?
Si j’ai un point précis à évoquer, je lui envoie un petit SMS et il me répond immédiatement. Mais cela arrive rarement. Je ne me permettrai jamais d’intervenir dans son travail.

Xavier Bertrand a beaucoup investi dans la culture. Par calcul politique ?
Son action en faveur de la culture est tout à fait remarquable. La population se défoule parfois dans l’isoloir en votant FN. Il faut lui donner les moyens de patienter. La culture, c’est une manière de ne pas désespérer. Moi, j’y ai ajouté la culture populaire et le sport. Si je n’avais pas fait le musée et la rénovation de Bollaert à Lens, il n’y aurait pas de centralité et donc pas de contrat avec l’Etat sur l’avenir du bassin minier (Daniel Percheron fait ici référence au plan bassin minier de 100 millions d’euros promis par l’Etat en mars 2017 ndlr).

« Bien sûr que la rénovation de Bollaert est une subvention déguisée ! »

Il n’y aurait pas eu non plus le rapport de la chambre régionale des Comptes qui qualifie de « subvention déguisée » l’engagement de 70 millions d’euros du conseil régional en faveur du stade Bollaert.
Mais ce rapport est très positif ! Les délais ont été tenus, les prix ont été tenus. Que ce soit une forme de subvention déguisée, bien sûr ! J’ai plaidé pendant une heure devant les magistrats de la Cour des comptes. Avec Bollaert, le Louvre et les réserves du Louvre, le bassin minier tient enfin cette centralité qu’il n’a jamais eu depuis les Houillères. Si je n’avais pas fait Bollaert, personne ne l’aurait fait. Et dans l’arrondissement le plus pauvre de France, cette formidable culture populaire aurait disparu.

Depuis votre visite en Azerbaïdjan à Hafiz Mamadov, l’ancien propriétaire du RC Lens, en septembre 2015, vos relations se sont fortement refroidies avec Gervais Martel, le président emblématique du club jusqu'en septembre dernier. Il estimait que vous vouliez diriger le club à sa place. Vous vous êtes réconciliés depuis ?
Gervais a mal pris ma visite à Mamadov et il s’est complètement trompé. J’y suis allé pour remercier Mamadov d’avoir mis 24 millions d’euros dans le RC Lens. Comme je ne remercierai jamais assez le Crédit Agricole d’avoir injecté 42 millions dans le club. Il fallait le faire car Mamadov était tout sauf le pauv’type qui avait droit à ces banderoles injurieuses « Hafiz de p… ». C’est invraisemblable ! Surtout qu’il avait prévenu de son incapacité à poursuivre son soutien financier. Gervais n’a pas compris que le RC Lens, qui était avant lui le club des Houillères, puis celui d’André Delelis, ne pouvait lui appartenir à lui seul. Plutôt que de se replier sur lui-même pour des raisons personnelles, il aurait dû dire : « Je n’en peux plus, aidez-moi ». Et tout le monde, région et département en tête, aurait été d’accord.

« Je suis choqué par la mesquinerie du Louvre-Paris »

Autre dossier emblématique de votre présidence, le Louvre-Lens. Avec 400 000 visiteurs par an au lieu des 500 000 escomptés, la fréquentation est en dessous des objectifs…
Je suis choqué par la mesquinerie du Louvre-Paris ! Le Louvre décide de monter à Paris les expositions « François Ier et l’art des Pays-Bas » ou « Vermeer » alors qu’elles portent sur l’art de ce que nous étions historiquement. C’est de la provocation ! Je pense que Monsieur Martinez (Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre, ndlr) fait fi de l’intelligence territoriale collective. Tout ça alors que le Louvre-Lens n’a pas coûté un centime à l’Etablissement public du musée du Louvre et que les collections sont celles de la Nation.

Le Louvre-Lens coûte très cher à la région. Une quinzaine de millions d’euros par an pour le fonctionnement... Si monsieur Martinez reste mesquin, ça va être compliqué !
Oui, sauf si les élus du bassin minier se saisissent du problème. Signalisation, hôtellerie, restauration… Les élus ne devraient penser qu’à ça ! Quant au coût de fonctionnement versé par la région, cela revient à un peu plus de 30 euros par spectateur. C’est peu en comparaison avec l’Opéra de Lille pour lequel les subventions publiques peuvent atteindre 200 à 250 euros par place.

Le musée n’a pas eu l’effet « Bilbao » attendu sur l’ensemble du territoire. Pourquoi l’avoir construit si loin du centre-ville ?
Mais il est dans le centre ! Il est à 12 minutes à pied de la gare. Anneau de la mémoire à Notre-Dame de Lorette, mémorial de Vimy, centre d’interprétation de Souchez, Louvre-Lens… Il faut mettre tout cela en synergie. Mais les élus ont un ADN de modestie.

« L’action de François Hollande a été ridicule »

La fameuse communauté urbaine du bassin minier se fait toujours attendre…
Il faut qu’elle se fasse. Le pôle métropolitain du bassin minier, bientôt présidé par Laurent Duporge, le maire de Liévin (en remplacement de Michel Dagbert, élu sénateur ndlr), va pouvoir démarrer et entraîner une métropolisation complémentaire à celle de Lille. Avec pour premier chantier, le RER entre Lille et le bassin minier.

Un dossier qui a complètement disparu des débats !
Ça va venir. Xavier Bertrand a très bien négocié pour le canal Seine-Nord face à un premier ministre qui a fait semblant de croire qu’il n’était pas financé. Maintenant, c’est au tour du RER. Mais laissons d’abord Xavier Bertrand unifier le Nord-Pas de Calais et une Picardie qui n’avait jusque-là aucun projet régional. Lorsqu’il aura fait la grande région, alors viendra le temps des projets.

La fusion avec la Picardie se révèle coûteuse et complexe.
Cette fusion était inutile. L’action de François Hollande a été ridicule ! Les 22 régions avaient trouvé leur vérité et n’avaient plus un centime. Non seulement François Hollande ne leur a rien donné en plus, mais il les a mutilées au gré de ses amitiés et d’une politique clientéliste qui a fait que Percheron n’était pas Le Drian (président de la région Bretagne, proche de François Hollande qui a obtenu que sa région ne soit pas impactée par le redécoupage ndlr).

François Hollande vous a déçu ?
Plus que déçu ! Il n’a pas d’excuses. Autant je considère qu’il a été un vrai président et qu’il est victime d’un procès en sorcellerie, autant je considère que, dans le domaine de la décentralisation, la copie remise par François Hollande, escorté de Marylise Lebranchu, a été d’une faiblesse insigne.

Vous avez donc voté Macron à la présidentielle ?
Oui… au deuxième tour. Au premier tour, j’ai soutenu le candidat officiel du PS, Benoît Hamon, que j’ai accueilli pour son meeting du Pas-de-Calais.

« Jean-Luc Mélenchon n’a pas d’avenir »

Et aujourd’hui ? Quel est votre favori ?
Je considère que le macronisme de gauche n’existe plus. Jean-Luc Mélenchon se veut prophète et peut être reconnu comme tel par certains. Mais je pense qu’à gauche, il n’y a pas de prophète du malheur et de la division. Il n’y a que des prophètes du bonheur et de l’union. Regardez Jaurès, Blum ou Mitterrand. Donc, Jean-Luc Mélenchon n’a pas d’avenir. Si le PS est digne de son histoire, alors il a un boulevard devant lui pour instaurer une social-démocratie. C’est ce que l’on fait de mieux pour maîtriser les forces du marché.

Qui pourrait incarner ce renouveau du PS ?
Anne Hidalgo. Elle incarne à la perfection cet avenir du PS. Comme Mitterrand face au général de Gaulle. Elle gouverne la première ville de France avec toute la gauche, au nom de la social-écologie (NDLR: contrairement à ce qu'indique Daniel Percheron, Anne Hidalgo est confrontée à une opposition Parti de gauche-France insoumise au conseil de Paris). Son parcours personnel la rend incontournable. Vous imaginez Mélenchon critiquer Anne Hidalgo ? Elle pourrait faire un bon tandem avec Matthias Fekl (NDLR : ancien éphémère ministre de l’Intérieur et ancien député PS du Lot).

Quelle place voyez-vous à Martine Aubry dans ce processus de recomposition ?
Elle exerce aujourd’hui la fonction protestatrice du PS. Une fonction tribunicienne fondamentale pour la gauche.

Mediacités a révélé que Lille 3000 hébergeait dans ses serveurs, de façon troublante, des éléments de campagne pour soutenir Martine Aubry comme candidate à la présidentielle 2012.
Elle était alors la première secrétaire du PS. Elle aurait dû gagner. Mais Martine Aubry a perdu la primaire car elle n’a pas su s’exporter alors que François Hollande avait parcouru la France. C’est pareil ici où le maire de Lille ne s’exporte pas. Vous n’entendez jamais Martine Aubry dire : « J’ai passé une journée à Lens ou à Calais ». La région a besoin de Lille et de sa communauté urbaine et les Lillois ne s’en rendent pas compte. C’est dommage ! L’avenir est à ce dialogue total entre la Région et Lille. En ce sens, Darmanin est beaucoup plus visionnaire que les élus actuels.

« Darmanin ferait un très bon président de la MEL »

Vous voulez dire que Gérald Darmanin ferait un bon maire de Lille ?
Non, Lille restera à gauche. Mais il ferait un très bon président de la Métropole européenne de Lille.

Mieux que Damien Castelain ?
Le président actuel est loin d’être un mauvais président. Il a énormément de qualités mais un gros défaut : il porte cette petite commune de Péronne-en-Mélantois en bandoulière. Quelle que soit l’envergure personnelle de la personne, cela introduit des rapports de force qui l’obligent à négocier. Damien Castelain est un président horizontal. La logique voudrait qu’il y ait un véritable patron-maire de Lille, Roubaix ou Tourcoing à la tête de la MEL.

Assumez-vous une part de responsabilité dans la débâcle du PS ? Les notables du parti, comme vous, ne sont-ils pas coupés de la population ?
Un climat prérévolutionnaire existe en France depuis l’affaire Urba (scandale de détournement de fonds publics qui a touché le PS à la fin des années 80, ndlr). Il est aujourd’hui porté à son maximum et sépare les élites du peuple. Pourtant, le bilan du socialisme français est exemplaire. La France est le pays développé au monde qui consacre le plus à la protection sociale. C’est le seul pays d’Europe où le capital est aussi taxé que le travail. Nous avons donc fait notre travail.
En même temps, le PS a mis en place la mécanique qui devait tôt ou tard le broyer. Qui a imposé le quinquennat ? Qui a décidé l’inversion du calendrier électoral dont la conséquence a été de transformer les députés en marionnettes du président ? Qui a décidé que ces marionnettes seraient suspendues à un seul fil, en les privant du cumul des mandats et de l’enracinement local ? Et qui, pour couronner le tout, a inventé les primaires et décidé que la démocratie militante serait remplacée par la démocratie d’opinion et par vous, les journalistes ? Le parti socialiste !

« Le vote FN du bassin minier est prophétique »

Le comportement de certains élus n’est-il pas aussi à l’origine de ce climat prérévolutionnaire ?
Ces fameuses élites politiques sont à présent très encadrées. J’ai été parlementaire et élu local pendant 40 ans et les contraintes n’ont cessé d’augmenter. Il y a eu l’imposition totale de nos revenus, l’écrêtement, l’obligation de justifier l’indemnité représentative de frais de mandat… La Haute Autorité de la transparence entre à présent dans les moindres détails. Je pense que cette culture du soupçon est liée à la crise. L’élection présidentielle en France, ce sont les Etats généraux d’aujourd’hui. Quand il n’y a plus un sou dans les caisses, le Tiers Etat dit : « D’accord pour faire des efforts, mais il ne doit pas y avoir de privilégiés. »

Cette ambiance prérévolutionnaire peut-elle déboucher sur une révolution ?
Je pense que le pays est fragile. Très fragile. Il y a deux manières de voir le vote du bassin minier en faveur du Front national. Ou il est prophétique : il explique que le peuple, en première ligne de la mondialisation, n’est pas d’accord. Ou il est archaïque : à côté du brio parisien, de cette capitale où on ne ferme jamais une entreprise, il reflète la fin d’une histoire qui n’a plus lieu d’être. Moi je pense qu’il est prophétique. Il n’y aura pas toujours des Pierre de Saintignon ou Christophe Castaner, prêts à jeter l’éponge au soir du premier tour pour faire barrage au FN.