Votre travail porte exclusivement sur Roubaix, que vous avez sillonnée pendant cinq ans, de 2011 à 2015. La ville n’est pourtant pas mentionnée dans le titre du livre, ni sur sa quatrième de couverture. Pourquoi ?

José-Angel Calderón : Nous n’avons pas fait une monographie sur Roubaix : on ne s’est pas tant intéressés à cette ville qu’à la manière dont certains processus économiques – la fragmentation du marché du travail, l’expulsion de l’emploi de franges entières des classes populaires – se répercutent sur les stratégies que celles-ci doivent mettre en place pour garantir leur subsistance. Notre réflexion n’est pas uniquement locale, elle cherche à aller bien plus loin, à répondre à une question plus large : quels sont les effets de certains choix économiques sur la vie des gens ?   

Blandine Mortain : Roubaix est une sorte d’archétype de ce que nous voulions étudier : un territoire de mono-industrie désindustrialisé, très pointé du doigt par les grands médias nationaux, et porteur d’une image dégradée. A travers cet exemple, nous avons cherché ce qui était transposable à d’autres territoires, dans une analyse plus générale. Néanmoins, nous avons aussi écrit ce livre pour interpeller les responsables de l’action publique, y compris de la ville de Roubaix et de l’agglomération de Lille.

L’enjeu du livre, c’est d’essayer de regarder la ville « d’en bas ». Où se situe cet « en bas »?

Cécile Vignal : L’idée, c’est de regarder ce que font des gens dont on dit qu’ils « ne font rien ». De voir comment les classes populaires aux marges du salariat, dont une part importante des ressources proviennent des prestations sociales, organisent leur quotidien. Et de recueillir, autant que possible, leur propre point de vue sur leurs pratiques.

José-Angel Calderón : Les récits construits sur cette ville adoptent souvent un point de vue extrêmement lointain. Ils se fondent sur des indicateurs qui sont très utiles, comme le taux de paupérisation des habitants, celui du chômage ou de l’inactivité. Ces indicateurs montrent des choses vraies : 30 % de chômage, 30 % d’inactifs sans compter les retraités... Cela dit la transformation profonde du marché de l’emploi et des conditions réelles d’existence. Mais quand on se place du point de vue des gens, on peut se poser d’autres types de questions. Le parti-pris de cette enquête, c’était de passer du temps avec ces personnes pour essayer de comprendre la réalité qu’elles vivent. Les seuls indicateurs ne suffisent pas : 30 % d’inactifs ou de chômeurs, est-ce que ça veut dire que les gens ne travaillent pas ? Non : peu à peu nous avons compris qu’en réalité ils travaillent, et même très durement.

Le travail de subsistance est partout... mais il n'est pas considéré comme un vrai travail

Que voit-on quand on regarde la ville d’« en bas » ?

Blandine Mortain : On voit que le travail est partout, qu’il est omniprésent, et en particulier dans des espaces qui ne sont pas historiquement dédiés au travail comme la rue, la maison, le parking, le garage, les entrepôts, et tous les espaces laissés vacants par la désindustrialisation. Ce travail . . .

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