C’est un petit ouvrage qui fait beaucoup parler de lui et connait un joli succès d’édition (un retirage est en cours). Intitulé sans fard « Contre Euralille » , l’ouvrage dresse le procès du quartier d’affaires lillois. Qu’il s’agisse de son esthétique – « l’un des complexes urbains les plus laids de son époque » - ; de son efficacité économique finalement toute relative ; ou de la désappropriation des habitants qu’il entraîne. Incarnation d’une « utopie métropolitaine » - soit la négation absolue du lieu sur lequel il a surgi -, Euralille anéantit la ville populaire, selon le sociologue Antonio Delfini, l’un des deux auteurs. Entretien.        

 

Euralille, écrivez-vous, c’est d’abord une fable. Celle d’une « turbine tertiaire » qui n’a pas créé de turbin. Le constat n’est-il pas trop dur ?

Il faut se rappeler du décalage énorme entre les discours initiaux et la réalité. On nous avait vanté la nécessité de créer un quartier d’affaires, avec une gare TGV, des milliers de mètres carrés de bureaux et un énorme centre commercial, pour sortir de la crise industrielle régionale. Il fallait positionner Lille sur la « carte de l’Europe », entre Paris, Bruxelles et Londres. On évoquait un Centre international des affaires (CIA) qui allait attirer les sièges sociaux de grandes entreprises internationales. Ce n’est pas ce qu’on a eu. Déjà, au début, on a construit les bureaux avec beaucoup de peine, puis on les a remplis difficilement. Dans les faits, ce sont les antennes régionales de quelques grands groupes qui s’y sont installés, et surtout beaucoup d’administrations publiques ou parapubliques. Enfin, le nombre d’emplois créés est largement inférieur aux promesses initiales et – surtout – les nouveaux emplois (dans les assurances, banques…) ne concernent pas du tout les gens qui ont perdu leur boulot avec le déclin de l’économie industrielle.

Donc, il n’aurait pas fallu construire Euralille ?

Il ne fallait évidemment pas ne rien faire. Mais la philosophie d’Euralille ne nous semble pas la bonne. On a parié uniquement sur une croissance exogène, au sens où le salut était supposé venir d’investissements extérieurs à la région. Résultat, aucun des secteurs encouragés par la bifurcation tertiaire (les fameuses « fonctions métropolitaines ») n’a d’effet significatif sur le taux d’emploi. Nous, on soutient qu’il aurait fallu a minima envisager un modèle économique inscrit dans les dynamiques préexistantes et qui ne nous place pas à la remorque des mouvements de capitaux nationaux ou internationaux.

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La tour emblème d'Euralille signée Christian de Portzamparc aussi appelée trivialement la "chaussure de ski". Photo Jacques Trentesaux / Medacités.

Une métropole peut-elle se passer d’un quartier d’affaires ?

Si on prend pour un fait acquis la concurrence entre les métropoles et l’injonction à se positionner par rapport aux autres villes, non. Si on admet que cette chimère non seulement ne fonctionne pas, mais se révèle carrément toxique, alors oui. Il faut sortir de la dépendance des élus à la… CAME – pour « compétition », « attractivité », « métropolisation », « excellence » . D’une part, il faut quand même le rappeler, il ne va aucunement de soi que tout l’effort de la politique doive aujourd’hui consister à se hisser plus haut dans tel ou tel classement des villes les plus attractives. D’autre part, il faut aussi regarder à qui profite réellement cette idéologie. Les promoteurs d’Euralille ont tout mis en place pour attirer le patronat étranger ; mais en réalité, Euralille a davantage fait décoller les capitalistes locaux qu’il n’a fait atterrir les investissements étrangers. Ce sont des groupes régionaux comme Rabot-Dutilleul ou George V (propriété de Bernard Arnault, devenu Nexity), qui ont surtout profité de ce soutien public.     

Le cœur d’Euralille, c’est son centre commercial de 65 000 m2 avec des pics de fréquentation journaliers qui peuvent atteindre 80 000 personnes. C’est donc un grand succès populaire, non ?

Avec autant d’argent investi après des débuts aussi difficiles, cela ne pouvait être qu’un succès de fréquentation. Mais cette indication est très pauvre. D’abord, elle ne prend pas la mesure de l’impact sur les quartiers environnants, qui est négatif – avec, par exemple, la rue Pierre Legrand, à Fives, qui s’est vidée. Ce qui rend Euralille possible, c’est aussi l’important dispositif de surveillance des plus défavorisés, qui sont jugés indésirables – Euralille filtre les « bons » et les « mauvais » pauvres. 

Et puis il faut observer ce qu’il se passe autour, scruter Euralille en tant que quartier. Notamment le parc Matisse voisin, où les placettes et les bancs ont disparu, où tout est fait pour accroître la mobilité. Euralille est un exemple de « non-lieu » au sens anthropologique du terme. C’est-à-dire un lieu sans histoire, soustrait à l’usage des habitants. Il faut s’y rendre le soir après 21 heures : c’est un morceau de ville morte.

La prise en charge politique du destin des classes populaires doit-elle consister à stimuler leur fréquentation des centres commerciaux ? La métropole abrite l’une des densités les plus folles de zones commerciales du pays : c’est cela, l’utopie métropolitaine. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle enferme une vision très réductrice de ce que peut être l’épanouissement quotidien des ouvriers, des employées ou des chômeurs de la métropole.

Vous parlez carrément de quartier « non démocratique » dans votre livre…

Oui. Euralille est le produit d’une conception anti-démocratique de la ville. Esthétiquement, avec ses hautes tours d’acier sans vie, Euralille marque la rupture symbolique avec tout le passé militant du socialisme ouvrier. Et, pour cela, on est allé chercher Rem Koolhaas, un « starchitecte » autoritaire connu pour nier ostensiblement le contexte historique et culturel de la ville – et qui prend un malin plaisir à moquer les revendications de ses habitants. Le pire, c’est que cet alliage d’envolées mégalomaniaques et de décisions technocratiques est déjà obsolète ! Trente ans après, on se met déjà à réhabiliter le cœur du quartier... Pierre Mauroy avait prévenu : « Euralille ne finira jamais ». Au moins, là-dessus, on ne peut pas lui donner tort.

On ne parle plus du tout de lutte des classes. Pourrait-on la voir ressurgir avec une lutte des territoires ?

Oui, je le pense profondément. La lutte des classes existe encore, mais on ne peut plus se la représenter comme il y a un siècle – les ouvriers contre les patrons. Aujourd’hui, les identités collectives et sociales sont très marquées par l’endroit où les personnes vivent et travaillent. L’espace reprend une dimension déterminante dans la construction des identités. On se définit presque plus par l’endroit où l’on habite que par les catégories sociales d’appartenance ou par le travail – qui, dans certains territoires, a presque disparu. De fait, quand on expulse des gens de chez eux, c’est un peu comme si on lançait un plan social.

Comment les habitants pourraient-ils reprendre le pouvoir sur la ville ?

Le livre indique au moins trois perspectives. Tout d’abord, se saisir des outils qui sont à notre portée pour se défendre : engager une sorte de « guérilla judiciaire » contre les nouvelles constructions et les expulsions qu’elles impliquent. Ensuite, monter et pérenniser des syndicats de quartiers pour préserver dans la durée les intérêts des habitants menacés par ces grands projets. Mais aussi faire preuve d’inventivité architecturale : il faut se réapproprier nos maisons, nos rues, les faire vivre suivant une logique qui ne soit pas purement économique mais inextricablement lié à la vie quotidienne des habitants.