On parle beaucoup des prochaines élections régionales. Mais les 20 et 27 juin, on votera aussi pour les départementales. Dans le Nord, la campagne donne lieu à des oppositions parfois déconcertantes entre candidats du même bord. Assiste-t-on à l’explosion de l’Union pour le Nord (UPN), la banderole commune derrière laquelle votre majorité s’était rangée pour ravir, en 2015, le département du Nord ?

Non. Il y a juste un certain nombre de situations complexes. Cela s’est complexifié aussi, excusez le manque de modestie, par le fait que je ne me représente pas. De plus, il y a un appel d’air, un intérêt plus marqué qu’il y a six ans pour le département. À l’époque, tout le monde se disait que la gauche allait le garder… comme d’habitude. Et puis, il y a eu alternance politique et le département s’est redressé. Notre plus beau succès tient sans doute au retour à l’emploi des allocataires du RSA pour lequel nous avons eu le meilleur résultat en France. Cela nous a rendu des marges financières importantes que nous avons pu affecter à d’autres de nos responsabilités (l’aide sociale à l’enfance, les personnes âgées, en situation de handicap, etc.). Il y a six ans, j’étais le canard noir. Aujourd’hui, nous avons retrouvé notre place dans le peloton des conseils départementaux et nous ne risquons plus de mise sous tutelle. Quand l’enfant est beau, il ne manque pas de pères. D’où les convoitises.

Le nouveau patron de l’UPN, Christian Poiret, qui a été choisi lors d’une primaire interne comme le candidat à votre succession, n’a peut-être pas encore assis sa légitimité à ce poste ?

Je ne le crois pas. Il ne faut pas oublier que Christian Poiret a été élu à une très large majorité du groupe [34 voix sur 52, ndlr]. Si ce n’était pas mon candidat, c’est pour une seule raison : je pensais qu’il ne devait pas cumuler la présidence du Nord et celle de Douaisis Agglomération. Mais sinon, il n’y aucun nuage entre nous. C’est mon premier vice-président et je m’entends très bien avec lui.

Comment s’expliquent alors les candidatures de personnalités de droite face à des vice-présidents sortants qui n’ont pas démérité, comme à Valenciennes par exemple ?

Le Valenciennois pose un problème très particulier. Je ne comprends toujours pas pourquoi deux personnes [Valérie Létard, vice-président du Sénat, et Laurent Degallaix, maire de Valenciennes et président de Valenciennes métropole, ndlr], déjà débordées d’activités, se présentent. En outre, ils le font face à deux vice-présidents [Geneviève Mannarino et Yves Dusart, ndlr] dotés de délégations très importantes [l’autonomie pour la première ; l’aide sociale à l’enfance, la famille et la jeunesse pour le second, ndlr] qui ont accompli un travail remarquable. On me raconte aussi des pressions qui seraient exercées sur les maires pour les menacer de représailles communautaires s’ils manifestaient trop d’indépendance. C’est une attitude injustifiable, cela ne sera jamais la mienne.

Comment analysez-vous ces candidatures ? Valérie Létard vise-t-elle la présidence du département ?

Bien évidemment ! Valérie s’imagine encore que l’UDI est un parti politique important. Mais il faut qu’elle redescende sur terre. Politiquement, elle ne pourra jamais devenir présidente. Elle resterait donc, en cas d’élection, une conseillère de base. Quant à Laurent Degallaix, je fais le pari que sa présence au conseil départemental, s’il est élu, sera homéopathique. Xavier Bertrand les soutient parce qu’il a besoin d’eux et du soutien de l’UDI [que préside Valérie Létard dans le Nord, ndlr]. Pourtant, Laurent Degallaix s’est toujours présenté comme un maire très macron-compatible. Lorsqu’en mars dernier, Emmanuel Macron est venu inaugurer le vaccinodrome de Valenciennes, Laurent Degallaix était devant le président comme un enfant devant une barbe à papa !

Séance plénière Lille
Photo : Conseil du Département du Nord

À Lambersart aussi, la situation ne manque pas de sel. La vice-présidente au tourisme Brigitte Astruc-Daubresse et Olivier Henno font notamment face à un autre membre important de l’exécutif départemental, Jacques Houssin. Là encore avec le soutien de Xavier Bertrand...

Olivier Henno a décidé de changer de canton pour affronter quelqu’un qui l’avait toujours soutenu... Comme il n’a pas retrouvé sa mairie de Saint-André en 2020 et que la place était prise dans son canton d’origine, il essaie de sauver sa peau en recherchant la protection du « clan Daubresse », malgré tous les conflits anciens entre eux. Tout cela relève d’une façon de faire de la politique qui déplaît de plus en plus aux citoyens. Et puis on ne peut pas faire comme si Lambersart ne s’était pas exprimé aux municipales.

On pourrait encore évoquer le cas du canton de Templeuve, avec un affrontement entre les deux titulaires du poste, Luc Monnet et Joëlle Cottenye…

Oui. Joëlle Cottenye, 2e vice-présidente sortante [à l’éducation et aux collèges, ndlr], fait les frais de son rejet par le maire UDI d’Hem, Francis Vercamer, dont elle était une ancienne adjointe. Et aussi celui du président de la Métropole européenne de Lille (MEL), Damien Castelain. Celui-ci est très tenté par une candidature au Sénat en 2023. Je ne peux pas lui en faire le reproche car, moi-même, j’ai beaucoup apprécié ce mandat parlementaire. Alors il tente de placer ses candidats au département dans les cantons de la métropole, ce qui pourra lui servir un jour…

L’ambition présidentielle de Xavier Bertrand a profondément changé la donne ?

C’est certain. Nous avons tout de même bien travaillé ensemble pendant 6 ans, les planètes étaient alignées. Il m’a toujours dit : « Je démissionnerai [de la présidence de la région, ndlr] avant l’élection présidentielle ». Autrement dit, qu’il prendrait ses risques à plein. Je lui répondais « dans ce cas Xavier, il faudrait que tu t’intéresses un peu à celui qui pourrait être numéro deux… » Est-il toujours sur la même longueur d’ondes ? Je ne sais pas. Je pense qu’il a la carrure pour ces responsabilités, un potentiel d’empathie important dans toutes les catégories de la population. Je n’ai aucune animosité à son égard, loin s’en faut. Mais ces deux ambitions – présidence de la République et de la région –, il va falloir les mettre en harmonie. Je ne suis pas sûr qu’il aurait pris les mêmes initiatives concernant les échéances départementales s’il n’y avait pas la présidentielle derrière. J’aurais préféré qu’il ne s’en occupe pas, mais bon…

Xavier Bertrand affiche une opposition catégorique à l’idée d’une éventuelle fusion de sa liste avec celle de La République En Marche (LREM) entre les deux tours des régionales. N’est-ce pas un peu risqué ?

Quand je l’entends vouer aux gémonies La République en Marche, franchement, ça me fait un peu marrer. Moi je discute avec LREM, l’UDI, Les Républicains (LR), les non-inscrits… Avant de dire ça, qu’il attende déjà les résultats du premier tour. Parce que si c’est pour faire passer [Sébastien] Chenu [le candidat du Rassemblement national, ndlr], je trouve que c’est un peu idiot comme prise de position. Ma grande crainte pour l’élection présidentielle, c’est que Macron et Xavier se neutralisent, et qu’on n’ait plus au second tour que l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Je ne veux pas que les régionales soient un premier avertissement de ce type, qui donne une fenêtre de tir à Chenu pour prendre la région. Si, à l’issue du premier tour, les choses s’annoncent compliquées, le seul homme qui pourra essayer de trouver une solution pour qu’on évite le pire, c’est Gérald Darmanin. Il risque d’avoir un rôle intéressant à jouer pour trouver un accord acceptable et honorable pour les deux partis et faire changer Xavier d’avis, au cas où Chenu arriverait en tête au premier tour.

Quel regard portez-vous sur cette vie politique française que vous avez tant vue évoluer ?

Si j’étais jeune aujourd’hui, je n’irais plus vers la vie politique. On a l’impression d’une médiocratisation du personnel politique, qui est peut-être due au « Tous pourris » que brandissent les uns et les autres ou au phénomène de déformation de l’information par le biais des chaînes d’info en continu. On en arrive à avoir une vue de la politique tirée vers le bas. Il y a également un désintérêt croissant pour les élections. Le contexte idéologique n’est pas très brillant : il n’y a plus de grands conflits droite-gauche… Le pire n’est jamais sûr. Peut-être qu’on retrouvera des oppositions idéologiques fécondes, sur lesquelles on pourra faire avancer la société. Mais pour l’instant, il n’y en a pas vraiment.

Vous semblez plutôt pessimiste ?

Je le suis un peu… La politique s’est terriblement professionnalisée et complexifiée et, au même moment, on songe à limiter le cumul des mandats dans le temps. Or si vous n’êtes pas capable de faire face à la technicité des problèmes, ce sont vos collaborateurs qui dirigent à votre place. Ici, les plus grands spécialistes des finances départementales, ce sont mon premier vice-président et moi. C’est ce qui m’a permis de faire passer la péréquation horizontale du département de 40 à 110 millions d’euros. Cette règle du non cumul dans le temps vous éloigne de vos électeurs, ce qui n’est pas tout à fait normal.

Y a-t-il quand même des raisons d’espérer ?

Bien sûr ! Ce qui me rend un peu plus optimiste, c’est de voir surgir des personnages intéressants. Darmanin, je l’avais repéré depuis longtemps. Avant même qu’il soit maire ou député, j’avais dit : « Des comme çà, on en voit un tous les 25 ans ; il ne faut pas les rater ! » J’en vois d’ailleurs émerger un second, auquel je ne m’attendais pas du tout : le maire d'Hazebrouck, Valentin Belleval. Il est jeune, intelligent, il n’a pas la grosse tête et travaille aussi bien avec des gens de droite que de gauche. Il y a aussi ceux qui font du bon boulot, comme Marie Tonnerre par exemple. C’est une maire [de Neuville-en-Ferrain, ndlr] assez remarquable. Ou Doriane Bécue [maire de Tourcoing, ndlr], qui a été une révélation. Mais aujourd’hui il n’y a pas de grands projets, peu d’initiatives suffisamment ambitieuses pour rassembler et donner à rêver.

Comment lisez-vous la montée en puissance du RN dans tout le pays ?

Les victoires du RN sont aussi des victoires sur nos échecs. Qu’y a-t-il de mobilisateur aujourd’hui dans les discours de la droite, de la gauche et du centre ? Comment peut-on être mobilisé par le discours du PS ou de LR ? A la limite, le discours réducteur du RN est peut-être plus fédérateur. À l’époque ou on parlait de l’UMPS [UMP+PS, ndlr], je disais : « Quand on est capables de se réunir pour prendre des décisions d’intérêt général, je trouve qu’on devrait s’en glorifier plutôt que s’en accuser. » Il y a peut-être aussi de nouvelles majorités à mettre en place. Si j’avais fait un mandat de plus, j’aurais construit un exécutif transcourant au département. Un peu comme ça se fait depuis longtemps dans les intercommunalités.

Quel avenir voyez-vous pour le Nord ?

Je trouve qu’il ne s’en sort pas si mal. On est quand même sortis des catastrophes économiques successives - le charbon, la sidérurgie, le textile… Nous avons pu rebondir, l’automobile n’a quand même pas si mal réussi. Toyota c’est un succès fantastique – ce sont peut-être les voitures les plus françaises qui soient aujourd’hui dans l’hexagone d’ailleurs. Le Nord a une chance importante, c’est la densité de ses entreprises. Elles savent se mobiliser, répondre présent. Mais il y a des points sur lesquels il faudrait avancer davantage. Par exemple réduire les distorsions d’un territoire à l’autre du département. Certains secteurs se portent bien, comme la métropole lilloise globalement, d’autres sont en déshérence. La répartition des richesses, des forces et des projets n’est pas suffisamment volontariste. Le Nord doit aussi s’adapter au changement climatique, aux flux de circulation. Faire de Lille une ville dense, par exemple, ça me paraît indispensable si on veut éviter d’aller construire sur les terres fertiles de la Pévèle ou d’ailleurs. Or Martine Aubry, qui mène cette politique, est stigmatisée par ceux qui devraient la défendre, c’est-à-dire les Verts eux-mêmes ! On n’aura jamais tout et son contraire.

Vous sentez-vous soulagé à l’idée de raccrocher ?

Oui. Mais je ne me désintéresse pas du tout de ce qui se passera après. Je m’apprête à ouvrir les négociations avec le gouvernement sur le financement des départements, par exemple. Plus tard, je pense que j’écrirai un livre sur « Ce que j’ai appris de la politique ». Et je proposerai mes services à qui le veut sur mes thèmes de prédilection que sont la prison ou la politique pénale des mineurs, par exemple. Mais pour le moment, je suis toujours bien là…