Pourriez-vous nous expliquer comment vous avez travaillé sur votre sujet de thèse, intitulée « Trajectoires d’adolescents en obésité dans le Nord et le Pas-de-Calais comme reflets du processus des inégalités et de la stigmatisation » ?

Charlène Letoux : J’ai travaillé pendant cinq ans sur les adolescents (en collège et lycée, entre 12 et 18 ans) en obésité, dans le Nord et le Pas-de-Calais, qui étaient inscrits dans un programme d’éducation thérapeutique du patient (ETP) J’ai cherché à observer les mécanismes de stigmatisation et d’inégalités sociales au sein de leurs parcours. L’analyse s’est faite à plusieurs niveaux : j’ai interrogé 30 à 40 professionnels de ces différents programmes d’ETP (assistantes sociales, nutritionnistes, éducateurs médico-sportifs, psychologues, infirmières et médecins), une vingtaine d’adolescents et leurs parents (les mères, à 95%), et analysé les politiques publiques liées à l’alimentation et à l’obésité, surtout celles du Nord - Pas-de-Calais [la région est devenue Hauts-de-France depuis, mais la chercheuse a travaillé sur le Nord et le Pas-de-Calais].

Il s’agit du territoire le plus touché par l’obésité en France, donc il y a des programmes spécifiques dédiés à l’obésité, mis en place par l’ARS. J’ai fait aussi une centaine d’heures d’observation dans des programmes d’ETP, et donc rencontré d’autres adolescents. J’ai assisté aux ateliers avec les infirmières, diététiciennes, psychologues et éducateurs médico-sportifs et aux consultations individuelles au début, pendant et à la fin de la prise en charge.

Qui décide d’inscrire un adolescent à un programme d’éducation thérapeutique du patient ?

En général, les parents, orientés par un médecin, font la démarche avec l’adolescent et prennent un premier rendez-vous. L’ETP peut se passer aussi bien dans un hôpital ou une structure associative, une journée par semaine, ou encore dans un centre spécialisé où les jeunes sont en séjour durant deux ou trois mois non-stop du lundi au vendredi. Après un premier entretien, les professionnels essaient de voir si la décision vient de l’adolescent et pas uniquement des parents. Les professionnels disent souvent que l’adolescent doit montrer sa motivation.

« Les garçons de classes populaires sont particulièrement touchés par le harcèlement »

La question de la motivation des adolescents à perdre du poids est donc primordiale ?

L’intention n’est jamais de faire porter la responsabilité sur l’adolescent, mais en cas d’échec, dans les bilans, le vocabulaire du professionnel mentionne souvent qu’il s’agissait d’un « mauvais moment », qu’il n’était « pas assez motivé à cette période-là », qu’« il n’a pas eu le déclic », qu’« il reviendra à un autre moment de sa vie quand il sera prêt ». Cela permet de ne pas rejeter la faute sur le parent, mais en revanche cela ne participe pas à déculpabiliser l’adolescent.

L’adolescence est déjà une période compliquée…

Je n’ai jamais vu un adolescent qui n’était pas motivé à l’idée de perdre du poids, mais sur 21 adolescents que j’ai rencontrés, la grande majorité a repris du poids après la prise en charge. Ils se font moquer à longueur de journée pour la plupart, donc sont motivés mais il est difficile de changer toutes leurs habitudes de vie : parfois, aller au fast food est un signe d’appartenance à un groupe de pairs. Les filles verbalisent le fait de se faire moquer, et citent des insultes comme « suicide-toi », « saute du pont ».

Les garçons le verbalisent moins, mais les garçons de classes populaires sont particulièrement touchés par le harcèlement. Cela mène parfois à la déscolarisation totale. J’ai rencontré un garçon d’un quartier populaire de Dunkerque qui a été mis sur la touche par son coach sportif dans son club de foot. Cet adolescent est pratiquement déscolarisé. Un autre, issu de la classe moyenne, dit qu’il est parfaitement intégré au collège. Sa maman est très inquiète : tous ses frères et soeurs sont en obésité, ont fait de la chirurgie bariatrique, elle a fait des régimes toute sa vie. Elle a inculqué à son fils cet esprit des régimes, l’adolescent est déconnecté de son alimentation et stresse dans le regard de sa maman de prendre du poids.

Le regard de l’autre fait beaucoup…

Les filles disent souvent : « Moi toute seule, ça va, mais dès que je sors et qu’on me fait une remarque, ça ne va plus. » Le harcèlement concerne tout le monde, ce n’est pas une question de classe, mais les conséquences sont plus violentes chez les adolescents de classe populaire. On a parfois affaire à des garçons, surtout, qui jouent aux jeux vidéo la nuit, dorment la journée, ne partagent plus aucun repas avec leur famille, sont totalement désocialisés. Jouer en ligne c’est aussi éviter le regard de l’autre et donc les moqueries.

« C’est violent quand ils retournent dans la société qui ne les protège pas »

La désocialisation est-elle aussi un des risques ?

Lorsqu’ils sont en long séjour, dans une structure où ils sont là du lundi au vendredi, il y a l’école au sein de la structure. Cela permet à certains de raccrocher comme ça aux cours et à la vie sociale. Durant ces longs séjours, les adolescents sont par petits groupes, c’est un temps où les professionnels sont tous sensibilisés à cette question, les jeunes sont entourés de camarades qui ont un peu le même corps qu’eux, et ils sont dans une espèce de bulle. Mais c’est violent quand ils retournent dans la société qui ne les protège pas.

Que se passe-t-il ensuite ?

D’abord, les professionnels n’utilisent jamais le terme « réussite » ou « échec », ces mots sortent de la bouche des adolescents. Ce qui va être une réussite pour les professionnels, c’est quand l’adolescent et sa famille ont réussi à changer leurs habitudes de vie. Pour l’adolescent, ce sera une réussite quand il a perdu du poids. Une majorité d’entre eux perd du poids ou au moins le stabilisent durant la prise en charge mais il n’est pas rare qu’ils en reprennent par la suite.

La maman d’une jeune fille de 15 ans qui sortait d’hospitalisation m’a dit par exemple : « Quand elle est sortie, c’était les vacances scolaires, il y a eu des anniversaires, des sorties au kebab, elle a repris en deux semaines tout le poids qu’elle avait perdu en deux mois. » À l’argument de la jeune fille, « J’ai envie de faire comme les autres », la maman a rétorqué : « Mais tu n’es pas comme les autres. Tu dois faire plus attention. » Il y a des familles où les parents vont faire des différences d’alimentation entre les enfants car elles pensent ne pas pouvoir proposer le même menu à toute la fratrie, alors que le professionnel incite à en faire des habitudes de vie pour tous.

La culpabilité porte-t-elle souvent sur la mère ?

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La sociologue lilloise Charlène Letoux.

La santé des enfants, c’est la mère. Le père prend le relais parfois, mais les trois quarts des parents que j’ai vus étaient des mères venues seules. Il y a une souffrance chez les mamans. Si je commençais un entretien par : « Que mangez-vous ? », les mères se braquaient. J’ai dû recommencer à zéro, évoquer la prise en charge, la souffrance face à la stigmatisation. Elles avaient peur du jugement. L’alimentation touche à l’intime. On me disait : « Oui, quand je vais au cinéma j’offre un coca et du pop corn à mon enfant car c’est la seule sortie du mois… c’est le moment de lui faire plaisir. Mais je n’ai pas envie de le dire car je sais qu’on va me critiquer. » Lors des prises en charge à l’hôpital, il y a des groupes de parole avec les parents, souvent les mères uniquement, ça leur fait du bien, car elles portent une énorme culpabilité sur le poids de leurs enfants.

« Il y a l’idée, dans l’inconscient collectif, que la personne en obésité est totalement responsable de son obésité »

Dans l’opinion publique circule l’image que les gens en obésité se laissent aller…

Initialement, ma volonté était d’interroger les inégalités sociales qui sont liées à l’obésité. Statistiquement, les classes populaires (niveau de revenu dans le foyer ou niveau de diplôme) sont les plus touchées, et les femmes sont plus touchées que les hommes. La thématique de la stigmatisation est apparue au cours de mon enquête car je me suis rendue compte que la stigmatisation et les inégalités avaient des conséquences l’une sur l’autre. Il y a l’idée, dans l’inconscient collectif, que la personne en obésité est totalement responsable de son obésité, que ce n’est pas une maladie. Dans le milieu médical, les professionnels disent qu’il s’agit bien d’une maladie pour déculpabiliser : ils s’appuient sur des outils comme la courbe IMC, insistent sur l’aspect génétique, l’aspect psychologique.

Le choix du vocabulaire est-il un outil pour lutter contre la stigmatisation ?

Les familles vont rarement dire « obèses », « maladie » ou « en surpoids », mais plutôt « mon enfant est un peu gros », « un peu enveloppé »… Les professionnels ont beau dire que c’est un terme médical, la stigmatisation est tellement forte que ça mettra du temps avant que ça ne soit plus perçu comme une insulte… Le motif des premières consultations est de dire : « Je viens parce que mon enfant se fait harceler, il ne veut plus aller à l’école, à la piscine, tout le monde se moque de lui. » Au départ, les conséquences de cette maladie ne sont pas physiques, pour les adolescents, c’est une maladie sociale. Les mamans sont quand même inquiètes de la santé en général mais c’est vraiment la souffrance psychologique et sociale de l’enfant qui les inquiète, en premier, face au regard extérieur.