Dans une tribune publiée au printemps dans Le Monde, vous écriviez que le ralliement précoce de Gérard Collomb, alors maire de Lyon, à Emmanuel Macron était passé inaperçu. Pourquoi ?

Parce qu’on est tout simplement dans la suite d’une histoire, celle d’un personnage de second rang, du point de vue interne au Parti socialiste ou des lieux du pouvoir national. Collomb n’était pas un homme de l’ombre – il occupait des fonctions éminentes – mais, pour autant, il ne comptait pas parmi les grandes figures de l’histoire politique récente. Il en fait désormais partie. Cette place au second plan a pour effet immédiat, à l’époque, une interprétation pauvre et réductrice de son ralliement : c’est l’opportuniste qui saisit une occasion de se faire valoir au niveau national. Le lieu commun voudrait que le pauvre Collomb n’ait fait que suivre ce jeune cheval fringant et léger qu’est Macron ? Faux : je pense que c’est Macron qui a suivi Collomb.

Philippe Dujardin, politologue. photo : NB/Mediacités
Philippe Dujardin, politologue. photo : NB/Mediacités

C'est-à-dire ?

Mon analyse repose sur mon expérience de chercheur, près de 30 ans à travailler sur les singularités politiques, culturelles et civiques de Lyon. Dans la totale continuité de Raymond Barre [maire de Lyon de 1995 à 2001], Gérard Collomb est l’héritier du radical-socialisme français. Cette expression définit ce qu’est profondément la France. Elle n’a jamais été socialiste, elle ne sera jamais libérale, elle est « radicale-socialiste », car elle ménage en permanence un compromis entre l’Etat et le marché. Comme une oscillation permanente. Au poste qui était le mien à la direction de la prospective du Grand Lyon, j’ai vu fonctionner cette métropole présidée par Collomb comme fonctionne Macron et comme il voudrait gérer la France.

 Des exemples ?

Au Grand Lyon, on parle depuis des années de gouvernance et non plus d’administration ou de gouvernement. Ce qui signifie qu’on se déplace vers l’horizontalité ou une prétendue horizontalité. La métropole lyonnaise excelle à faire travailler ensemble une collectivité publique forte, les laboratoires de recherche et des entreprises performantes. On est là au cœur de la machine, du logiciel de Collomb. D'ailleurs, l’ancien maire de Lyon ne s’est jamais donné qu’une seule référence socialiste, celle du saint-simonisme qui est un socialisme d’ingénieurs. Il ne cite jamais Jaurès ou Blum.

Autrement dit, vous faites de Gérard Collomb le grand inspirateur d’Emmanuel Macron…

Entendons-nous, Macron n’a évidemment pas lu Et si la France s’éveillait [ouvrage publié en 2011 dans lequel l’ancien maire de Lyon synthétisait sa pensée politique]. Mais Collomb – après avoir parié sans succès sur Ségolène Royal, DSK et François Hollande – a l’intelligence politique de voir très tôt en Macron celui qui va projeter à une échelle nationale le mode de faire dont il a été l’héritier et l’acteur à l’échelle métropolitaine. Objectif : transposer sur la scène française « le modèle lyonnais ».

Certes, mais qu’en pense Emmanuel Macron ?

Il s’en moque, au départ, de tout cela. Il voit surtout qu’il a enfin à côté de lui quelqu’un qui pèse un peu, l’auxiliaire dont il a besoin pour mener une campagne nationale. Collomb lui apporte son carnet d’adresses, ses réseaux franc-maçon, arménien, entrepreneurial. Il lui donne clef en mains la logistique, puisque son chef de cabinet passe quand même chez En Marche!, en même temps qu’il lui propose un logiciel. Macron est suffisamment malin pour comprendre que l’un comme l’autre – logistique et logiciel collombiens – seront de très bons outils pour son futur.

Gérard Collomb réussira-t-il son pari de transposer le schéma lyonnais au niveau national ?

Quelque chose est en train de se passer sur la scène politique nationale qui reproduit les caractéristiques de la scène politique métropolitaine lyonnaise. Cela étant, on change d’échelle et les changements d’échelle sont des changements qualitatifs. S’il y a une homologie, il n’y a certainement pas d’analogie. Car, à Lyon, centre-droit et centre-gauche ne décident pas de la guerre, là où se joue la politique nationale en dernier ressort. Quand on décide de la guerre, on n’est plus dans les tours de table de chez la Mère Brazier ! Comparaison n’est donc pas raison. D’autre part, il est encore trop tôt pour conclure quoi que ce soit de cette scène publique reconfigurée. L’élection de Macron était de l’ordre de l’imprévisible. Nous ne sommes qu’au commencement de l’imprévisible.

Gérard Collomb et Emmanuel Macron partagent-ils la même pratique du pouvoir ?

Pas du tout ! Sur ce point, ils se distinguent radicalement. Psychologiquement, Collomb est un autocrate. Mais politiquement, il a dû se construire sur un mode de collégialité ou du moins sur un mode que j’appelle de transaction permanente. Ce n’est pas lié à la personne de Collomb, c’est Lyon qui veut ça. Une ville où le pouvoir est nécessairement partagé car aucun pouvoir [qu’il soit politique, économique, culturel ou religieux] ne domine les autres. Collomb est le sujet et non le maître du dispositif politique qu’est l’espace public lyonnais. Macron, lui, veut être celui qui va façonner l’espace public français comme il l’entend. C’est, à la manière de De Gaulle, la personnalité qui fait effraction et casse le jeu. Macron, c’est l’emploi du « je » en permanence. Collomb, lui, n’a jamais pu opérer comme cela : dans son discours on entend rarement « je » mais « Lyon », une entité collective.

Quel intérêt politique Emmanuel Macron avait-il de nommer Gérard Collomb au ministère de l’Intérieur ?

Le personnage de Macron nous intrigue tous… On ne peut pas soustraire à ce personnage quelque humanité. Souvenez-nous de ce geste qui a tiré les larmes de Collomb lors de l’investiture. C’est Bonaparte et ses grognards. L’un fond en larmes. Et l’autre règle sa dette : « Je te fais ministre ».

https://twitter.com/gerardcollomb/status/863700876388700161

Il ne devient tout de même pas numéro 2 du gouvernement pour avoir versé une larme !

Ce n’est pas non plus le nombre de caméras de surveillance que Collomb a fait placer à Lyon qui a donné l’idée à Macron qu’il était le meilleur flic de France. Cela n’a aucun sens. Pour l’instant, je ne vois dans cette nomination – et c’est tout à l’honneur de Macron – qu’un geste de magnanimité, de reconnaissance réelle et sincère à l’égard de celui qui lui a fait la courte échelle pour monter sur le destrier. Celui qui croise les mains, en général, c’est le valet…

Ce « valet » a-t-il un avenir ?

Le piège qui est tendu à Gérard Collomb, il est écrit dans Révolution, le livre de Macron. Le nouveau président de la République cite Louis XIV s’adressant au dauphin : « Ne te laisse pas gouverner, n’aie pas de maître, ni de favori, ni de Premier ministre ». Ce n’est pas un hasard si Macron cite Louis XIV, incarnation de l’absolutisme royal, dont il se veut l’incarnation républicaine… Collomb bénéficie aujourd’hui de l’affection de Macron mais – sans parler des personnalités ou d’idéologie – sera-t-il victime d’un fonctionnement institutionnel catastrophique qui consiste pour un président à virer ses ministres dès que la côte de popularité de l’un ou de l’autre fléchit ? Un incident majeur, un Collomb mis en cause… Que fera Macron ? Suivra-t-il ce qu’il a écrit dans son livre à savoir que cinq ans, c’est le minimum pour asseoir une politique et donc qu’il faut laisser les ministres faire leur travail dans la longueur. Ou bien jouera-t-il le petit jeu de ces prédécesseurs pour ajuster sa popularité et préserver ses chances de réélection ?

Nicolas Barriquand
Cofondateur de Mediacités et rédacteur-en-chef de l'édition lyonnaise. Avant de retrouver les bords du Rhône et de la Saône, j'ai travaillé comme correspondant au Vietnam (pour Libération, le Temps, le Soir) et ai sillonné la France six années durant pour les éditions locales de L'Express.