Toute leur vie était régie par le travail à la verrerie de Givors, au sud de la métropole de Lyon. Par ses cycles en trois-huit, par l’angoisse de voir un four s’éteindre, par l’irruption du liquide en fusion et les brouillards d’huile de graissage qui collent à la peau. Un combat quotidien plus qu’un gagne-pain. Surmontant des conditions de travail éreintantes, les verriers disaient toute leur fierté de fabriquer des milliers de pots en verre pour l’industrie agro-alimentaire, à la sueur de leur front. Jusqu’à ce que la maladie prenne le dessus. A petit feu, ils ont été emportés prématurément par des maux étranges après la fermeture de l’usine O-I Manufacturing (ex-BSN Glasspack) en 2003.

En août 2017, Mediacités publiait une série de portraits multimédias des verriers de Givors. A (re)découvrir ici :

https://www.mediacites.fr/lyon/enquete-lyon/2017/08/21/vallee-de-la-chimie-la-sourde-colere-des-verriers/

Passé une période de déni, les ouvriers ont fini par enquêter sur leurs propres pathologies. Ils ont découvert des taux de cancer bien plus élevés que la moyenne. Depuis plus de dix ans, ils dénoncent la responsabilité de leurs employeurs et une exposition prolongée à une cinquantaine de substances toxiques et cancérogènes (hydrocarbures, amiante, PCB, benzène, silice, arsenic, solvants, etc.), sans protection adéquate. Ces produits auront eu raison de bon nombre de leurs camarades, comme Christian Cervantes, délégué syndical, fer de lance de la mobilisation, disparu en 2012 suite à deux cancers. Aujourd’hui, l’association des verriers de Givors (645 adhérents) recense treize cas de cancers reconnus par la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM). Parallèlement, soixante ex-ouvriers ferraillent pour obtenir des attestations d’expositions à l’amiante et aux produits chimiques cancérogènes auprès de la justice.

Chercheur au CNRS, le sociologue et historien Pascal Marichalar suit le combat des verriers depuis 2013. Dans son livre d’investigation Qui a tué les verriers de Givors ? Une enquête de sciences sociales (éd. La Découverte, 2017), il interroge l’acceptabilité des « risques du métier » dans notre société, la difficile reconnaissance des maladies professionnelles et la responsabilité des employeurs. A Givors comme dans les autres verreries de France.

Pascal Marichalar. Photo : J.Fradin.

Vous travaillez depuis longtemps sur les maladies professionnelles, en quoi le combat des verriers de Givors est-il symbolique ?

Pascal Marichalar : Pour moi, l’affaire de Givors est représentative de quelque chose de très général en France, et dans bien d’autres pays, qui est cette contradiction qu’il peut il y avoir entre l’attachement à son travail et la dénonciation de l'horreur des conditions de travail. Les verriers, toute leur vie était organisée autour de leur usine.

Dans votre livre, vous écrivez que la mise en danger au travail est « socialement acceptable ». Est-ce encore d’actualité ?

C’est toujours actuel. Toute la réglementation du travail qui est mise en place depuis la fin du XIXe siècle en France, dans d’autres pays européens et aux Etats-Unis, rend socialement acceptable l’exposition à certains risques tout en essayant d’en réduire d’autres plus sérieux. En substance, les lois de notre pays disent : les accidents du travail et les maladies professionnelles, on s’en occupe. La réponse des pouvoirs publics n’est donc pas dans la prévention, elle est dans l’indemnisation forfaitaire : on vous verse un petit pécule si vous avez un accident du travail ou une maladie professionnelle. Comme le dit la sociologue Anne Marchand, quand les travailleurs tombent malades, d’une maladie professionnelle, à la sidération causée par cette maladie s’en ajoute une deuxième quand ils découvrent que, depuis le début, cette maladie était prévue dans la loi. Qu’il y avait une case dans un tableau, avec une indemnisation prévue.

L’exposition aux risques n’a-t-elle pas diminué au fil des décennies ?

En effet, des outils de gestion du risque ont été mis en place. Au milieu du XXe siècle, des toxicologues américains inventent ainsi des valeurs limites d’exposition, « des valeurs-seuils ». En dessous de tant de fibres d’amiante par litre d’air, par exemple, on considère que ce n’est pas dangereux. Ce principe va s’appliquer pour tous les produits chimiques. Cela a permis certaines avancées pour les situations les plus extrêmes. Aujourd’hui, on meurt moins de silicose, d’inhalation de sable à très forte dose qui provoque des problèmes mécaniques dans les poumons. Mais la silice est toujours cancérogène à faible dose, et ce problème est totalement « invisibilisé ». Le phénomène touche pourtant beaucoup de monde. On fait comme si c’était normal, acceptable. Cette notion d’acceptabilité, on la retrouve dans nombre de métiers.

Vous reprenez l’expression d’un autre sociologue qui parle de « criminalité en col blanc ». En quoi l’image est-elle pertinente pour Givors ?

C’est une expression, un classique de la sociologie, d’Edwin H. Sutherland [sociologue et criminologue de la première moitié du XXe siècle]. Il définit la « criminalité en col blanc » comme le fait d’avoir un comportement qui pourrait être qualifié de criminel dans l’exercice de ses fonctions, quand on dirige une organisation. Ce type de criminalité est beaucoup moins puni, ou traité différemment par la justice, que la criminalité des classes populaires. Dans le cadre des verriers de Givors, l’information sur les risques existait. Des gens savaient. Ces informations ne sont pas arrivées jusqu’aux verriers. Pendant un certain temps, ils ont eu l’impression que tout était pris en charge. Ils ont découvert dans un second temps que ce n’était pas le cas. Ils se sont rendu compte que ces risques n’étaient pas inévitables mais qu’ils étaient dus à la négligence ou à l’indifférence de ceux qui détenaient l’information, de ceux qui exerçaient des responsabilités et pouvaient changer les choses. Pour eux, c’est ça l’injustice.

Prochains passages devant la justice

A 78 ans, Abdelkader Dali compte parmi les doyens des verriers de Givors. Pendant ses 42 années passées à la verrerie, « il était fidèle à son poste, fidèle envers ses collègues et ses patrons», raconte sa fille. Jusqu’à ce qu’il tombe malade : un cancer de la peau lié à l’arsenic. Alors, elle l’aide comme elle peut, avec l’association des verriers de Givors, pour faire reconnaître ses droits. Leur combat a payé puisque sa maladie professionnelle a fini par être reconnue en 2013. A présent, il se bat pour faire reconnaître « la faute inexcusable » de l’employeur, une disposition du code de la sécurité sociale. Cette semaine, le Tribunal des affaires de sécurité sociale de Lyon (TASS) doit se prononcer sur son cas.

Le souffle lui manque parfois mais Maurice Bonnet non plus n’a rien pardonné des conditions de travail. Il « a pris deux cancers à l’usine », et de graves problèmes pulmonaires. « C’était inacceptable... Mais on était obligé d’accepter », relève-t-il amèrement. Pendant plus de 30 ans, il a usé son bleu de travail dans l’usine, au poste de conducteur de machines en fabrication notamment. Il y a respiré des quantités de produits toxiques. Tout comme son collègue Christian Cervantes, meneur de la lutte jusqu’à ce que la maladie l’emporte. Le 28 mars, le TASS de Vienne rendra sa décision sur la reconnaissance de maladie professionnelle pour un de ses cancers.

 
[Actualisation du 6 avril 2018] : Le TASS de Lyon a reconnu « la faute inexcusable » de l’entreprise O-I Manufacturing, après le cancer lié à l'arsenic d’Abdelkader Dali, a-t-on appris ce 6 avril. Mediacités a pu consulter le jugement daté du 20 mars 2018. La CPAM procédera au recouvrement auprès de l'entreprise de la rente et des sommes allouées au titre des préjudices personnels. O-I Manufacturing est également condamnée à payer les frais de justice à cet ancien verrier. « Même si cette décision est susceptible d’appel dans un délai d’un mois, il n’en reste pas moins que c’est un nouveau succès à enregistrer dans cette lutte des verriers de Givors pour la reconnaissance des maladies professionnelles qui les déciment depuis trop longtemps », a déclaré Laurent Gonon, le coordinateur « maladies professionnelles » de l’association des verriers de Givors.
 
> POUR ALLER PLUS LOIN
 
Qui a tué les verriers de Givors ? Une enquête de sciences sociales, Pascal Marichalar (éd. La Découverte, 2017).
Daphné Gastaldi / We Report
Journaliste en presse écrite et radio, basée à Lyon, Daphné Gastaldi a cofondé le collectif de journalistes indépendants We Report. En France comme à l’international, elle réalise des enquêtes et des sujets au long cours. En 2017, elle révèle l’ampleur des abus sexuels couverts par l’Eglise catholique de France sur Médiapart (finaliste de l’European Press Prize) et dans l’émission Cash investigation en tant que collaboratrice (Premières Lignes, France 2, 2017 ; prix Europa 2017 et finaliste du prix Albert-Londres 2017), avec Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse. Elle est également co-auteur du livre d’investigation « Eglise, la mécanique du silence » (JC Lattes)