Dans les temps ! À l’été 2015, la loi portant nouvelle organisation territoriale de la République (ou loi NOTRe) ouvrait temporairement un droit d’option, c’est-à-dire la possibilité pour un département d’être rattaché à une autre région. Pour amadouer les résistances locales à la réforme territoriale, la loi reprenait ainsi une disposition déjà inscrite dans le code général des collectivités, en simplifiant - un tout petit peu - son usage. Parmi les nombreuses limites, figurait notamment celle-ci : ce droit d'option n'est effectif que jusqu'au 1er mars 2019.

En 2016, Bretagne Réunie, qui fédère une cinquantaine d’associations locales et milite depuis plus de 40 ans pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne, s’engouffre dans cette brèche juridique pour faire réémerger dans le débat politique ce serpent de mer local. Deux ans et demi plus tard, l’association est en passe de réussir son pari. Trois mois avant la date butoir, elle a quasiment recueilli les signatures papier de 100 000 habitants (98 426 à l’heure où nous publions) de Loire-Atlantique inscrits sur les listes électorales (10 % du corps électoral). Un seuil à partir duquel le Conseil départemental de Loire-Atlantique (qui s’y refuse actuellement) sera contraint d’inscrire la question à l’ordre du jour et de délibérer sur une éventuelle consultation officielle des électeurs.

Prochaine étape : le dépôt, puis la vérification des signataires en préfecture. Avant, le cas échéant, la décision du département. Quoi qu’il advienne, ce vieux débat est déjà relancé. Pour Mediacités, l’historien Dominique Le Page , professeur à l’Université de Dijon, spécialiste de la question bretonne et auteur d’un ouvrage intitulé « Nantes en Bretagne ? » y apporte sa contribution.   

Mise à jour du mardi 27 novembre 2018 - 10h30 : Quelques jours après la parution de cet article, l'association Bretagne réunie a réussi a recueillir les 100 000 signatures nécessaires pour que le Département inscrive la rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne à l'ordre du jour de ses débats. L'association devait être reçue par Philippe Grosvalet, le président du Conseil Départemental, ce mardi à 18 heures. Elle espère que l'organisation d'une consultation populaire sera débattue lors de sa prochaine session, le 17 décembre prochain.                   

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A l'origine, quelles sont les relations de Nantes avec la Bretagne ?

Dominique Le Page : Nantes est intégrée au Duché de Bretagne, au Moyen-âge, à partir des XIe et XIIe siècles et en devient l’une des principales villes aux XIVe et XVe siècles, avec les ducs de la famille Monfort. Ces derniers aménagent et transforment le château et y installent leur gouvernement. Fin XVe - début XVIe, au temps d’Anne de Bretagne, le Duché est progressivement rattaché au Royaume de France et Nantes perd son statut de cour princière et son importance politique. Mais elle fait toujours partie de la province de Bretagne. Des députés nantais étaient d’ailleurs envoyés aux États de Bretagne, du XVIe au XVIIIe siècle.

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La vraie césure intervient donc en 1789 ?

DLP : Oui. La Révolution française marque la fin des grandes provinces et la création des départements, dans une vision unificatrice et égalitaire du pays. C’est à ce moment-là que naît le département de la Loire-Inférieure [qui deviendra la Loire-Atlantique en 1957, ndlr]. Depuis le XVIIe siècle, le développement atlantique de la ville de Nantes, via le commerce triangulaire, lui donne un rayonnement qui dépasse la Bretagne et crée les conditions d’un destin particulier.

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Et il y a la permanence de la rivalité avec Rennes…

DLP : Il y a eu des hésitations. Quand le Parlement de Bretagne est créé en 1554, il y a des sessions alternatives entre Nantes et Rennes. Puis Rennes est définitivement choisie pour abriter son siège en 1561. Elle devient alors la ville la plus importante de Bretagne sur les plans judiciaire et administratif. De son côté, Nantes s’affirme comme la principale ville bretonne pour l'économie et le commerce. D’où cette concurrence que l’on observe encore aujourd’hui entre Rennes et Nantes. Avec leur essor démographique, leur extension et le développement de meilleurs moyens de transports, les deux villes vont peut-être se rapprocher. Se posera alors un problème d’équilibre et de développement territorial, qui pourrait devenir plus fort encore en cas de réunification. Les habitants de Basse-Bretagne, Brest en tête, auraient peur d’être complètement écrasés, alors que cette zone à tendance à se désertifier.

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D’où vient la séparation de Nantes du reste de la Bretagne ?

DLP : Au XIXe siècle, des gens de Basse-Bretagne, parlant breton, viennent travailler et s’installent à Nantes et vont en quelque sorte "re-bretonniser" la ville. À partir de 1914, pour faire face aux contraintes économiques de la guerre, l’Etat s’intéresse à nouveau à l’idée régionale, avec le projet d’Étienne Clémentel [l’un des pères de la technocratie, ndlr] de regrouper les départements dans des régions économiques. Ce qui donnera finalement naissance aux Chambres de Commerce et d'Industrie (CCI). Avec ces nouveaux découpages régionaux naît un débat entre ceux qui veulent reconstituer la Bretagne historique à cinq départements d’avant 1789 et ceux qui veulent créer des régions avec une plus grande cohérence économique. Parmi ces derniers, le plus fameux est l’homme politique local Abel Durand, qui veut une région pour Nantes.

La seconde guerre mondiale aboutit au découpage actuel des régions, sous le gouvernement de Vichy. On attribue souvent à Pétain la séparation de la Loire-Inférieure de la Bretagne. Mais en réalité, la grande région Pays-de-la-Loire - avec Angers pour capitale - naît sous pression des Allemands qui y ont installé leur commandement militaire. Les Nantais sont rattachés à une région dont ils ne sont pas les maîtres. Après guerre, le découpage de Vichy est repris avec quatre départements bretons d’un côté et Nantes capitale de la région Pays-de-la-Loire de l’autre [ce qui devient officiel en 1956, ndlr]. La régionalisation entamée par les lois Defferre de 1981 et 1982, donne plus de pouvoirs aux régions sans jamais remettre en cause ce découpage.

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Mais qui sont historiquement ceux qui défendent la réunification ?

DLP : Jusque dans la première moitié du XXe siècle, ce sont plutôt les nobles, des conservateurs attachés à la Bretagne d’Ancien Régime dominée par la noblesse et le clergé. Avec le réveil culturel des années 1960 et 1970, à l’image du groupe de musique Tri Yann et d’Alan Stivell, la base va s’élargir à tous les milieux sociaux. Depuis, chaque génération plaide le rattachement auprès des présidents successifs de la Ve République, sans qu’aucun ne donne suite. Sous François Hollande, lors de la réforme territoriale de 2015, le pouvoir central souhaitait sans doute créer une grande région Bretagne-Pays-de-la-Loire, mais il n’y a même pas eu de consultation sur le sujet. Jean-Marc Ayrault ne voulait pas de la Bretagne historique seule. Jean-Yves Le Drian, bien qu’il soit du même bord politique, ne voulait pas de la fusion des deux régions. En vérité, tous ceux qui ont dirigé Nantes depuis les années 1980, veulent donner une place à la culture bretonne dans la ville sans limiter son rayonnement métropolitain à la Bretagne.

Bidule_carre_512pxPensez-vous que l’on reviendra un jour à la Bretagne à cinq départements ?

DLP : Déjà, on n’a jamais demandé leur avis aux habitants. Peut-être pourrait-on le faire, je ne sais pas ? Après tout, c’est la seule région où il y a des mouvements populaires, jusqu’à des manifestations, pour cela. On n’en a jamais tenu compte car, au fond, le pouvoir central n’en veut pas. En France, on se méfie du fait régional, surtout quand il repose sur des fondements historiques. Avec des exceptions, puisqu'on a réunifié la Normandie ou la Bourgogne et la Franche-Comté. Mais les Bretons font peur, car ils sont vus comme des autonomistes et des indépendantistes – les quelques attentats années 1970 n’ont pas aidé – alors que l’attachement des Bretons à leur région est majoritairement culturel avant d’être politique. Ce qui joue contre le rattachement, c’est aussi le contexte européen avec qui se passe en Espagne avec la Catalogne, en Belgique avec la Flandres ou au Royaume-Uni avec les questions irlandaises et écossaises.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.